Très bon
2 avril 2026
Lele Vianello, né en 1951 à Venise, est un des auteurs phares des éditions Mosquito. Il vit à Malamocco, petit hameau de Venis, et fut l’ami et l’assistant vénitien d’Hugo Pratt pendant vingt-cinq ans. Depuis 2011, il a publié une douzaine d’albums, qu’il signe seul, à la fois au scénario et au dessin.
L’histoire se base sur des faits authentiques que Vianello romance quelque peu : Julian Drake, capitaine d’un navire, est attaqué par Ching Shih, femme redoutable surnommée « la reine des pirates ». Elle a réellement sévi sur les mers de Chine au XIXe siècle. Lorsque celle-ci l’épargne, l’Anglais se retrouve au cœur des affrontements sur les mers de Chine. Il découvre alors un sombre trafic d’êtres humains, mené par un ennemi sournois et improbable...
À partir de cette rencontre, Vianello tisse une intrigue où l’aventure maritime côtoie le jeu politique et les rapports de force entre l’Empire britannique, la flotte des pirates et la Chine impériale.
Le personnage de Ching Shih est une figure à la fois fascinante et redoutable, dont la puissance réelle n’a rien à envier aux mythes. L’originalité de l’album tient précisément à ce renversement de point de vue : l’histoire est racontée du côté occidental, à travers les yeux de Drake, ce qui permet d’appréhender l’univers de la piraterie chinoise comme un monde étranger, d’abord incompréhensible, puis de plus en plus troublant à mesure que les événements se déroulent. La « reine » ne se livre jamais totalement. Elle reste une énigme, une femme stratège, souveraine et insaisissable, mais qui, on le regrette, reste peut-être un peu trop hors champ.
Ce faisant, Vianello s’inscrit dans une longue tradition de récits consacrés à Ching Shih. Elle terrorise les mers de Chine au début du XIXe siècle, commande plus de 300 jonques et a sous ses ordres entre 20 000 et 40 000 pirates, entrant en conflit avec l’Empire britannique, l’Empire portugais et la dynastie Qing. Elle est reconnue dans le monde comme l’une des femmes ayant le plus marqué la piraterie, ses exploits s’étendant également à ses talents de négociatrice, qui ont permis une reddition avantageuse pour l’ensemble de sa flotte en 1810.
Jorge Luis Borges lui a consacré une nouvelle dans son Histoire universelle de l’infamie, et le cinéma l’a mise en scène à plusieurs reprises. Mais Vianello adopte une approche singulière : il ne raconte pas la vie de Ching Shih de l’intérieur, il en fait une force de la nature vue de loin, presque mythologique, fidèle en cela à l’esprit d’aventure prattien, où les grandes figures de l’Histoire servent de décor à des destinées individuelles.
Le noir et blanc permet d’admirer une œuvre forte et intéressante : l’auteur joue sur les contrastes avec des touches évanescentes : visages anguleux, yeux petits et malicieux et paysages venteux. Ce traitement graphique se révèle particulièrement adapté à l’univers maritime, entre les embruns, les coques des jonques dans la nuit et les foules de pirates sur les ponts. La mer de Chine en noir et blanc, c’est une mer de contrastes absolus, d’ombres menaçantes et de lumières rasantes...
La mise en page suit une tradition franco-belge classique : lisible et efficace, sans effets de style inutiles. Vianello ne cherche pas à épater : il raconte, il installe une atmosphère, il fait exister ses personnages case après case sans trop en dire.
Le choix du noir et blanc est une décision artistique pleinement assumée, cohérente avec l’ensemble de son œuvre, et qui confère à l’album une dignité et une unité graphique que la couleur aurait peut-être fragmentée.
La Reine et le Dragon est un album qui s’inscrit dans la tradition des récits d’aventures maritimes. C’est un récit palpitant, ancré dans une figure historique exceptionnelle.
Pour les amateurs de Corto Maltese, dont le héros pourrait être un avatar, c’est une évidence. Pour les autres, c’est une porte d’entrée idéale vers une école de la bande dessinée italienne, trop souvent ignorée en France. Bref : hissez les voiles et laissez-vous porter par le souffle de l’aventure...
Par Stéphane GROBOST
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