Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Le mage du Kremlin : Jacamon dans les secrets de la Russie

Par Bruno MÉNÉTRIER Favori de la rédaction 20 avril 2026 
Luc Jacamon est peut-être l'un des bédéistes les plus reconnus depuis la célèbre série Le Tueur qu'il a réalisée avec son complice Matz au scénario. Cette fois, il se lance seul dans l'adaptation du fameux roman de l'italien Giuliano da Empoli : Le Mage du Kremlin, et nous livre, en images et en accéléré, toute l'histoire récente de la Russie de Poutine jusqu'à 2014.

Le personnage central de Vadim Alexeïevitch Baranov, dit Vadia, est librement inspiré de Vladislav Sourkov, homme d’affaires et politicien qui a exercé une forte influence sur la politique russe des années 2000. Vadia est un jeune homme bohème, épris de littérature et de théâtre, quand en 1991, le bloc soviétique s’effondre laissant place à une période euphorisante pour ceux qui rêvaient de liberté, de discothèques, de shopping, ...

Sa chérie dira de lui qu’il est « un poète égaré parmi les loups ». Et c’est dans la télévision que l’ambition du jeune loup va se révéler sous la houlette du nouveau patron des médias russes, Boris Berezovsky, celui qui va assurer la réélection miracle de Boris Eltsine en 1996.

Mais bientôt « le vieil ours [Eltsine] est désormais hors jeu », « les gens [sont] fatigués et [veulent] retrouver un peu d’ordre ». Vadim et Boris vont fonder un nouveau parti, Russie Unie, à la tête duquel ils vont propulser l’obscur chef du FSB, un certain Vladimir Poutine.

En août 1999, une série d’attentats, attribués aux séparatistes tchétchènes, frappent Moscou. Vladimir Poutine endosse le costume du chef de guerre avec son célèbre mot à propos des terroristes : « et s’ils sont aux chiottes, nous irons les tuer jusque dans les toilettes ». « Ce jour-là, Poutine est devenu tsar à part entière. C’était la voix du commandement et du contrôle ».

Et puis il y aura les nazbols russes d’Edouard Limonov (celui du très intéressant roman d’Emmanuel Carrère), la tragédie du sous-marin Koursk, l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski (celui de Ioukos), et puis Evgueni Prigojine, le voyou-restaurateur de Saint-Pétersbourg qui deviendra le patron de Wagner, les jeux de Sotchi, l’annexion de la Crimée, …

Le livre de Da Empoli n’était guère passionnant à lire : il mettait en scène la rencontre tardive entre un clone de l’auteur et un Vadim vieillissant. De leurs longs bavardages philosophiques naissaient une méditation rétrospective sur l’exercice du pouvoir. On sait que Giuliano Da Empoli a toujours été fasciné par les hommes de l’ombre, les éminences grises, et d’ailleurs lui-même fut conseiller de Matteo Renzi.

Le film qu’en a tiré Olivier Assayas l’an passé (où Jude Law incarnait Poutine) avait pris une option légèrement différente : nous brosser une rétrospective accélérée de l’histoire récente de la Russie à travers la carrière de son président. De la fin des années 1990 jusqu’à 2014, c’est la période qui correspond au parcours politique public de Vladimir Poutine, ancien directeur du FSB-KGB.

C’est ce même angle de vue qui est adopté par Jacamon dans sa BD, centrée elle aussi sur l’ascension de Poutine, racontée par Vadim. Un Vadim qui nous évoque ici davantage un Candide chargé de nous ouvrir les portes du Kremlin plutôt qu’une mystérieuse éminence grise aux manœuvres occultes.

Jacamon arrive à restituer le mouvement de ces événements historiques sans que ses planches dessinées se laissent étouffer par le texte. On se rappelle que c’était déjà le cas dans la série Le Tueur où l’on retrouvait un peu ce même type de monologue intérieur du personnage qui commente ses propres actions.

Étonnamment, l’auteur n’utilise quasiment pas de cartouches narratifs : les dialogues et leurs phylactères suffisent à porter le scénario. L’exercice est difficile mais réussi : le dessin de Jacamon est net, puissant, vivement coloré, et l’auteur est autant à l’aise dans la mise en scène de visages expressifs pour les dialogues intimistes que dans les paysages ou les grandes perspectives (les ruines de guerre, la taïga enneigée, …).

Cet album est d’autant plus indispensable que, puisque les personnages sont tous russes, le récit adopte nécessairement, par construction, le point de vue de la Russie - tout au moins en grande partie.

Cela avait d’ailleurs été reproché au livre originel, accusé de partialité, mais face au matraquage médiatique qui nous aveugle depuis des années, cet album apporte plutôt un éclairage complémentaire et salutaire, dont le lecteur n’est pas obligatoirement dupe. En évitant de basculer dans l’hagiographie ou la justification des guerres russes, bien entendu, ce contrepoint est tout de même le bienvenu pour mieux comprendre le puissant voisin de l’Europe.

Par Bruno MÉNÉTRIER

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782203296626
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Bruno MÉNÉTRIER  
A LIRE AUSSI  
Albums