Bon
29 juin 2024
Juin 1910, entre Taulignan et Venterol (dans la Drôme), Charles Bouscaret conduit sa voiture à vive allure pour l’époque-, ce qui secoue « comme des pruniers », Monseigneur Jacquemin et les autres passagers. L’évêque, invité par Louis Bouscaret, notable local et père de Charles, est accompagné de Baptiste, un moine. Le véhicule manque de percuter la charrette conduite par soeur Thérèse et qui amène cinq futures pensionnaires de l’usine-couvent.
Henriette, ancienne apprentie dans une mercerie lyonnaise et qui rêve de créer des robes a une moitié de visage défigurée. Elle finira par confier la tragédie qui a fait dérailler sa vie.
Au même moment, un des fils du patron, devenu vagabond, fait son grand retour après sept ans d’absence. Lui aussi a vécu une tragédie. Entre les deux victimes va naître une relation sentimentale.
Accueillant des jeunes filles mineures et d’anciennes prostituées, l’usine-pensionnat accorde un lit, à manger et une faible rémunération contre des journées de travail harassantes et sous la menace constante d’amendes et de maladies. Celles qui survivent peuvent espérer en sortir pour se marier.
« Les sœurs planquent les filles de moins de 13 ans car elles n’ont pas le droit de travailler » (page 16).
« Bénissez-moi, monseigneur ! Je n’en peux plus de la chaleur et de l’humidité. J’ai le dos cassé en deux. Douze heures par jour penchée sur ma machine. J’ai bien besoin de l’aide de Dieu. » (page 19)
Les personnages ont une personnalité forte et donnent un vrai relief au récit. Sont abordées des thématiques toujours actuelles comme la place des femmes dans la société (mariage arrangé, viol...), la concurrence économique internationale, la responsabilité individuelle, les relations père-fils, l’héritage.
« C’est avant tout une histoire humaine qui décrit la condition des femmes à cette époque, et pas seulement les ouvrières puisqu’il y a la fille des propriétaires, objet d’une alliance économique » déclrent les auteurs Bruno Lecigne et Sylviane Corgiat.
En dépit d’une fin heureuse proposée en fin d’album peu crédible, des personnages quelquefois trop caricaturaux et un argument qui laiise à penser que justice ne peut pas être rendue et que seule la vengeance permet de punir le coupable, Fileuses de soie nous fait entrer dans une réalité peu connue, celle des usines-couvents, rélégant des femmes au plus bas de la société. L’usage ponctuel du patois renforce le caractère social de cette société qui prospère à la veille de la Première Guerre mondiale, un monde d’hier, mais qui ne le sait pas encore.
« - Noum dé pas Déou ! La maladie ! - Je me suis fait empéguer par Armand, ce colporteur de misère ! » (page 11)
Le duo Bruno Recigne et Sylviane Corgiat, co-scénaristes, oeuvre de longue date pour la BD (notamment aux Humanoides Associés) comme pour la télévision. Le dessinateur, Jean-Côme Garcette, vit à Berlin depuis 2016. Il travaille sur un deuxième album BD qui paraîtra également chez La Boîte à bulles.
Le cahier documentaire rédigé par Brigitte Albero en fin d’album, apporte un éclairage historique sur la misère sociale qui accompagne la Révolution industrielle et sur ce modèle de l’usine-pensionnat qui voit l’Eglise et le patronat mettre en place une organisation du travail aussi dure pour ses « salariées » que fragile économiquement.
« L’industrie de la soie était prospère, notamment dans les régions de l’Ardèche, de la Drôme ou de l’Isère , nous dit-elle. […] Les ouvrières viennent de la campagne (des filles d’agriculteurs), des orphelinats ou des villes (des prostituées, des filles des rues). Ce sont les bonnes sœurs qui les recrutent, les surveillent, les font travailler. […] C’est l’invention du capitalisme paternaliste. Le patron est un grand fermier ou un propriétaire terrien et chaque faux pas est sanctionné par une amende. »
Par Christian GRANGE
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