Nicolas Sanchez lance sa galerie d’art à Istres

Par Jean-Sébastien CHABANNES 29 juin 2024 
Il se dit qu’en province, il n’est pas évident de monter une galerie d’art dédiée au 9e art. La population autour d’un lieu précis ne serait pas assez nombreuse, pas assez dense pour fédérer un tel projet. Quelques-uns s’y sont essayé et n’ont en effet pas eu la possibilité de pouvoir poursuivre l'aventure. Mais Nicolas Sanchez, installé à Istres, y croit en créant à son tour sa propre galerie d'art dédiée aux oeuvres de dessinateurs de BD. Il y croit car selon lui, depuis plusieurs décennies, la situation et les mentalités ont changé. Il nous explique sa vision des choses et ce qui l'a poussé dans ce projet de toute une vie.

Aujourd’hui, on parle enfin du 9e art et des illustrateurs de Bandes Dessinées comme des artistes à part entière. Beaucoup d’artistes ont maintenant des cotes très soutenues, la fréquance des ventes aux enchères en témoigne. Les ventes se démocratisent et deviennent beaucoup plus populaires.

Ainsi, en se situant sur Istres dans les Bouches-du-Rhône, la galerie d’art de Nicolas Sanchez s’est installée d’une manière volontairement excentrée des grandes villes de la région PACA. Tout en y restant assez proche ! À chaque nouveau vernissage, la population qui se déplace rayonne à quelques 200 kilomètres de la galerie. À l’image du vernissage du dessinateur belge Jean-François Charles en avril dernier. Cela démontre qu’en fonction de la notoriété d’un artiste, il y a aussi un véritable engouement dans le sud de la France pour les très belles expositions. Pour Nicolas Sanchez, créateur et responsable de la galerie, c’est un véritable motif de satisfaction.

Nicolas Sanchez lance sa galerie d'art à Istres
Tableau d’une couverture de Barbe Rouge par Yves Thos

Il faut dire que dans cette région, outre quelques expositions sur le 9e art, il n’y a pas de galerie d’art à proprement parler (et consacrée uniquement à la Bande Dessinée). Celle située à Istres est clairement la seule actuellement en région PACA.

Comme précisé par son créateur, le rôle de cette galerie est de réellement promouvoir l’œuvre des artistes qui acceptent de travailler en collaboration avec lui, afin de présenter leur pages originales et dévoiler leurs illustrations. Au départ, la cible visée est toujours celle d’un public de fans mais qui a aussi vocation à s’étendre très vite à un public plus large. Un public qui aime la BD mais sans jamais avoir lu l’oeuvre originale !

Car ce qui a nourri l’envie de Nicolas Sanchez d’ouvrir une galerie située dans le sud, c’est qu’auparavant, un provincial désireux de voir une exposition était obligé de prendre le train et de monter à Paris pour voir une exposition dédiée. Il y avait ainsi une certaine frustration du public du sud à vraiment avoir la possibilité de découvrir et admirer ces œuvres d’art. On parle bien véritablement d’oeuvres d’art d’un côté et d’un vrai public de l’autre (public en attente de pouvoir admirer enfin des originaux).

Pour les auteurs, plutôt que de cacher leurs pages originales, empilées dans des cartons à leur domicile, dans leur atelier ou dans leur studio de dessin, il est primordial de pouvoir les mettre en scène et de les faire découvrir aux lecteurs et visiteurs de la galerie. C’est un public véritablement curieux de voir à quoi cela ressemble... et qui va alors se décider à acheter !

En effet, la galerie d’Istres propose systématiquement de l’expo-vente, ce qui permet d’installer une cotation sur les artistes et de valoriser ainsi leur travail. Nicolas Sanchez ne veut pas se contenter uniquement de la partie exposition, et donc se limiter aux revenus seuls des ventes de livres. Vendre des planches originales ou des illustrations inédites permet aux auteurs d’augmenter leurs revenus. Et d’une façon qui n’est pas négligeable ! En passant par une galerie, les auteurs gagnent ainsi beaucoup en visibilité ! Pour Nicolas Sanchez, cela permet à l’auteur de devenir visible dans toute la région PACA car il devient alors, quant à lui, "la personne" qui possède les originaux d’auteurs renommés. Comme par exemple encore récemment avec Jacques Terpant ou Béatrice Tillier... L’idée est de permettre également que des acheteurs ayant des budget plus restreints, puissent se rapprocher du responsable de la galerie d’Istres pour déclencher des achats de manière réfléchie. Et même des fois, étalés sur plusieurs mois !

Quelques originaux exposés

De leur côté, même si les festivals BD sont nombreux dans la région, cela reste des manifestations plus festives. Et avec un public qui se déplace essentiellement pour rencontrer les auteurs, plus que pour profiter des expositions ! Ils sont à ce moment là moins sensibles à regarder les œuvres originales et encore moins à acheter des originaux. On voit d’ailleurs que de plus en plus d’auteurs se rendent en festival avec des classeurs de dessins qu’ils peuvent vendre directement. Ce qui est révélateur d’une véritable évolution au niveau des ventes de dessins originaux. Cela n’existait quasiment pas si on remonte quinze ou vingt ans en arrière. Cela démontre donc bien qu’il existe une valeur marchande du travail des auteurs de BD. Nicolas Sanchez insiste sur le fait qu’à la fin des années 1980 (ou début des années 1990), il n’y avait que trois auteurs dont les pages originales dépassaient les 1 500 euros : Uderzo, Franquin et Hergé. Les originaux d’auteurs comme Bilal, Tardi ou Giraud étaient en dessous des 10 000 francs de l’époque. Cela nous montre bien que 30 ans plus tard, il y a enfin une vraie évolution et une reconnaissance de cet art. Leurs cotations a beaucoup grimpé.

Malgré tout, on peut noter que beaucoup d’auteurs restent encore aujourd’hui très conservateurs : ils ne veulent rien vendre. Il n’ont pas de besoin particulier à avoir d’autres revenus liés à des ventes d’originaux. Jacobs était par exemple très conservateur. Toute son œuvre a été conservée, il espérait même la création d’un musée spécialement conçu autour de son travail d’artiste.

À l’évidence, et à l’image de nombreux autres acteurs dans cet univers, Nicolas Sanchez puise lui aussi ses motivations du fait qu’il est fan de Bande Dessinée depuis l’enfance. Mais en arriver jusqu’à monter une galerie, cela s’est forcément fait pas étapes et ils ne sont pas nombreux à s’y être risqué.

Original de Manara

Comme pour beaucoup, cela a commencé par l’achat et la lecture d’albums de Tintin et d’Astérix. Puis en aimant lire, il a puisé dans les séries de son père, avec Barbe Rouge ou encore La Patrouille des Castors. On achète ensuite de nouveaux albums, de nouvelles séries. Jusqu’au jour où on souhaite savoir qui se cache derrière ces œuvres. Cela passe par le festival d’Angoulême et par des rencontres avec Michel Faure et Eric Hérenguel dont il se souvient fortement.

On découvre alors le monde de la dédicace jusqu’à se dire qu’il serait génial d’arriver à acquérir un jour une page originale de ces artistes qu’on aime. À la fin des année 1990, Nicolas Sanchez regardait donc ce qui se passait chez Daniel Maghen en terme de ventes d’originaux... mais sans en avoir les moyens. Avec de la patience et au fil du temps, il a fini par arriver à acquérir enfin quelques originaux. L’étape d’après a consisté à créer un festival BD : Bulle d’Air à Evreux puis AéroBD à Istres. On passe alors encore un peu plus dans l’envers du décor, avec encore plus de plaisir à côtoyer des auteurs de BD. On passe inévitablement dans une autre dimension, certains auteurs devenant même des amis. Et c’est à leur contact que Nicolas Sanchez s’est finalement dit : « Ce serait génial de pouvoir les représenter au travers d’une galerie d’art ! ».

Car comme beaucoup de collectionneurs, Nicolas Sanchez s’est retrouvé à un moment donné, avec trop d’œuvres originales. Trop et trop mal rangées ! Dans des classeurs et donc pas mises en valeur ! Certes, celles dont on est le plus fier sont accrochées au mur mais les murs ne sont pas extensibles. C’est finalement vite frustrant et dommage pour toutes ces œuvres. La création d’une galerie d’art a été une bonne solution tout en coupant un peu le cordon avec certaines œuvres originales dont il a fallu se séparer. Les possibilités qu’offrent la galerie se sont donc révélées exponentielles. Nicolas Sanchez a ainsi réussi à se détacher de ce qu’il possédait en partie pour enchaîner sur d’autres achats au travers de la galerie, en décuplant les possibilités d’exposition. En proposant encore plus d’œuvres à disposition, en apportant plus de diversité sur le travail de chacun (le tout accompagné par une diversité de support) ! Pour lui, c’était encore plus fort à vivre et c’était bel et bien une étape nécessaire, pour ne pas rester bloqué comme un simple collectionneur.

Mais faire connaître la galerie, c’est bien là tout le problème aujourd’hui ! Les différentes formes de communication sont noyées, que ce soit la presse radio, la presse écrite ou les réseaux sociaux. Il n’y a aucune information qui prédomine les autres, tout est confus, noyé. La faiblesse de l’aventure est là : il faut arriver à être véritablement très connus... même si aujourd’hui, il relativise et se félicite que des visiteurs viennent aussi bien de Toulouse, de Lyon que de Nice. Dans ce très grand triangle, il faudrait pourtant que Nicolas Sanchez devienne incontournable aux yeux d’un maximum de personnes pour assurer la pérennité de sa galerie d’art.

Couverture inédite du journal Pilote

Quant aux auteurs, cela se fait de bouche à oreille, il lui arrive aussi de les contacter directement. Il les rassure : Istres n’est pas perdu en Provence mais à quelques kilomètres de grandes villes comme Marseille, Arles ou Avignon... et sans en avoir les inconvénients ! C’est un véritable argument pour les deux parties. Auteurs et clients peuvent alors venir tranquillement sur la galerie sans subir une circulation infernale, ni sans le soucis d’arriver à pouvoir se garer. La facilité d’accès à la galerie fait que tout le monde gagne du temps et qu’on peut balayer un large périmètre.

Bien entendu, il demeure les ventes sur internet. Mais ce sont en réalité surtout des ventes opportunistes, pour ceux qui espèrent dénicher de bonnes affaires. Quand la galerie d’Istres met en place un vernissage, une exposition-vente, certes, il peut y avoir le même type de public que sur internet mais il y a en plus, un autre type de visiteurs, des personnes qui vont avoir envie de voir en réel ce qui leur permettrait de changer la décoration de leur intérieur, de leur bureau de travail. Par exemple, quelqu’un qui serait fan de Michel Vaillant, en venant à la galerie, pourra déclencher une vente juste par opportunité. Car c’est bien la proposition qui crée l’achat. L’offre crée la demande alors que sur internet, la demande est généralisée.

De plus, la galerie offre un melting-pot d’auteurs. Il est déjà arrivé que des œuvres d’autres auteurs se vendent plus que celles du dessinateur qui fait l’objet de l’exposition à un instant précis. Cette situation délicate vis-à-vis de l’auteur démontre malgré tout que la venue d’un public plus large permet de réaliser des ventes autres que celles visées par l’exposition : la galerie joue alors pleinement son rôle ! Elle éveille l’envie à des personnes simplement venues flâner initialement et qui pourraient tomber par hasard sur un dessin inattendu du Petit Spirou par Dan Verlinden. Sur internet, l’acheteur potentiel aura plutôt ciblé précisément les œuvres dont il est fan. Il se restreint inconsciemment.

Professeur Mortimer par Jacobs

Enfin, il est important de noter que la collaboration avec les auteurs pour exposer leurs planches originales se met en place sur plusieurs années. C’est un travail de longue haleine. « On ne vend pas des baguettes de pain  » rappelle le responsable de la galerie : «  Les prix sont soutenus et il faut pouvoir montrer les choses avec le temps ». L’acheteur ne doit pas se sentir acculé. Il peut ne pas avoir forcément la somme disponible quand il découvre une œuvre originale qui lui plaît. Il faut lui laisser le temps de pouvoir revenir six mois après pour l’acheter. La collaboration ne peut donc pas être juste le temps de l’exposition. Malgré tout, il existe quand même le site internet de la galerie que l’on peut visiter, ainsi que des objets disponibles sur d’autres sites dédiés aux ventes d’originaux.

Après une carrière militaire, Nicolas Sanchez a ainsi minutieusement et pendant longtemps préparé sa reconversion dans le 9e art et en est aujourd’hui totalement ravi. C’était même un objectif de vie mais qui a coûté énormément d’argent. Pas un centime n’est prêté par les banques pour ce genre d’activité et ce n’était pas un projet viable pour lui à 20 ou 30 ans. L’argent étant le nerf de la guerre, cela prend du temps et de la réflexion pour préparer ce type de projet. La plupart des galeries étant présentes à Bruxelles, en région parisienne ou en Suisse, Nicolas Sanchez avait senti un marché présent dans le sud de la France, un marché qui n’était pas exploité. Représenter des auteurs de BD dans le sud s’est donc révélé passionnant pour lui et très intéressant en retour pour les dessinateurs. Viendra alors aussi le moment d’explorer des auteurs régionaux comme Didier Tarquin, Mourier ou Philippe Pellet. L’important est de nouer une relation de confiance, que les auteurs aient envie de travailler avec lui… quand ils n’ont pas de contrat d’exclusivité avec d’autres galeries. On le voit, ce n’est pas donc pas toujours aussi simple, ni qu’une question d’envie.

À ceci s’ajoute la nécessité de développer la galerie, il faut que le chiffre d’affaires soit ascendant pour pouvoir recruter par exemple un webmaster, qui pourra envoyer un maximum d’informations sur internet et proposer les services de la galerie à un maximum d’endroits. Ce qui impliquera la nécessité d’employer d’autres salariés...

En conclusion, et en attendant la suite de l’aventure, Nicolas Sanchez tient à remercier tous les auteurs qui lui ont fait confiance à ce jour. Il est extrêmement fier de les représenter. Il tient à se détacher de l’image de l’exploitant. Les auteurs peuvent avoir une image parfois négative vis-à-vis des galeristes. Il ne veut pas être vu comme quelqu’un qui exploite les artistes. Son but est de mieux défendre les auteurs, de mieux les représenter. Certains auteurs se dévalorisent eux-mêmes ! L’envie qui l’habite est donc de les aider, pas de les exploiter. Et bien de défendre au mieux leurs intérêts !

Expo-vente de Jean-François Charles
Vernissage avec le scénariste Christophe Cazenove
Franck Bonnet en dédicace pour Ann Bonney

Voir en ligne : Galerie Nicolas Sanchez

Par Jean-Sébastien CHABANNES

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