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Didier Alcante (G.I. Gay) : « Des soldats compétents étaient exclus en raison de leur orientation sexuelle... » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 2 octobre 2024 
Nous avons rencontré Didier Alcante il y a quelques semaines lors du BD Comic Strip Festival de Bruxelles, à l'occasion de la parution de sa nouvelle BD, « G.I. Gay », dans la collection Aire Libre des éditions Dupuis. Dans cette entretien, le co-scénariste de « La Bombe » nous plonge dans la création de « G.I. Gay », une bande dessinée qui explore la question de l’homosexualité au sein de l’armée américaine. Inspiré par l’abrogation de la loi "Don’t Ask, Don’t Tell" par l'administration de Barack Obama, l’auteur y raconte une histoire d’amour poignante, tout en mettant en lumière les enjeux de la lutte contre la discrimination de la différence. Il revient également sur sa collaboration avec le dessinateur Juan Bernardo Muñoz Serrano et partage ses réflexions sur un récit ancré dans un contexte historique riche et porteur de sens.

Bonjour Didier Alcante, nous nous rencontrons à l’occasion de la publication de G.I. Gay. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire, en lien avec le contexte politique, notamment l’abrogation de la loi « Don’t Ask, Don’t Tell » par l’administration de Barack Obama ?

Didier Alcante : Eh bien, c’est exactement cela. En 2011, je suis tombé sur un article mentionnant que Barack Obama avait abrogé la fameuse loi « Don’t Ask, Don’t Tell ». Peu de temps avant, j’avais vu un film qui abordait également la question de l’homosexualité : Harvey Milk, un film sur ce militant de la cause homosexuelle aux États-Unis, qui fut le premier élu ouvertement homosexuel.

Sean Penn avait reçu l’Oscar du meilleur acteur dans un premier rôle pour ce film de Gus Van Sant en 2009.

En effet. Le fait que ces deux événements autour de l’homosexualité se soient succédés m’a poussé à approfondir le sujet. C’est ainsi que j’ai découvert que la loi abrogée par Barack Obama avait été mise en place sous... Bill Clinton. Bien qu’elle soit discriminatoire, cette loi marquait déjà une avancée par rapport à ce qui se faisait auparavant. Avant cela, les homosexuels étaient simplement expulsés de l’armée et pouvaient se retrouver en institut psychiatrique, voire même en prison. Ce qui m’a particulièrement interpellé, c’est le côté tragique de la situation : un pays en guerre écartait des recrues parfaitement capables de servir sous les drapeaux, simplement en raison de leur orientation sexuelle. Ces personnes devaient ainsi mener deux combats : l’un contre l’ennemi, et l’autre contre leur propre institution. Je trouvais cela porteur d’un fort potentiel dramatique, et c’est en 2011 que j’ai commencé à creuser cette idée. Peu à peu, cette histoire s’est construite, et tout le reste en a découlé.

Didier Alcante (G.I. Gay) : « Des soldats compétents étaient exclus en raison de leur orientation sexuelle... » [INTERVIEW]
G.I. Gay
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Le personnage de Cole, le médecin psychiatre, est-il inspiré d’une personne réelle ou est-il entièrement fictif, inspiré par plusieurs militants de la cause homosexuelle ?

Le personnage de Cole n’est pas directement inspiré de militants spécifiques, mais j’ai beaucoup lu sur l’époque, sur la psychiatrie de l’époque, et sur les règlements militaires concernant les homosexuels. J’ai également consulté des témoignages de soldats exclus en raison de leur orientation sexuelle. Tout cela m’a servi. Les personnages sont fictifs, mais le contexte est bien réel et historique.

Vous avez constaté, dans vos recherches, la relation compliquée entre les communautés LGBTQIA+ et la psychiatrie.

En effet, c’est exactement ce que le héros évoque à la fin. Dans l’une des scènes finales, un homosexuel se fait attraper et expulser de l’armée. On l’envoie directement dans...

Il se fait lyncher.

Oui, il se fait littéralement lyncher. Avant cela, il est d’abord enfermé, et le supérieur de mon héros lui dit : « Vous voyez, avec les homosexuels, il y a toujours des problèmes. Ils perdent le contrôle, ils ont des troubles psychologiques, etc. » Le psychiatre répond alors : « Et si ces problèmes psychologiques ne venaient pas d’eux-mêmes, mais plutôt de l’ambiance homophobe générale de la société et, en particulier, de l’armée ? » C’était probablement le cas à l’époque. Si, jour après jour, on vous fait comprendre que vous êtes différent, que vous n’êtes pas normal ou moral, cela peut effectivement générer des troubles psychologiques.

G.I. Gay
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Comment s’est déroulée votre rencontre avec le dessinateur ? Est-ce vous qui le connaissiez ou est-ce l’éditeur qui vous l’a proposé ?

Je souris parce que c’est une sorte de match nul entre l’éditrice, Laurence Van Tricht, et moi. Chacun pense avoir découvert le dessinateur en premier. En réalité, nous l’avons probablement découvert en même temps, presque simultanément, sur Internet. C’était d’abord une rencontre virtuelle : nous avons tous les deux vu ses dessins sur Facebook et les avons appréciés. Nous avons alors décidé de le contacter.

Cela s’est concrétisé à Angoulême, lorsque Sergio Honorez, qui était à l’époque directeur éditorial chez Dupuis, a vu les dessins sur notre téléphone et les a également trouvés très bons. Comme nous savions que le dessinateur était espagnol, nous avons demandé à José Luis Munuera, qui était dans les environs, s’il le connaissait. Par chance, il le connaissait et avait son numéro. Il l’a immédiatement appelé, et par un heureux hasard, Juan Bernardo Muñoz Serrano se trouvait aussi à Angoulême. Dix minutes plus tard, il était sur le stand.

Je lui ai alors présenté mon projet, auquel il a rapidement adhéré. Il devait d’abord terminer un autre album sur lequel il travaillait, mais il s’est rapidement engagé sur ce projet.

Vous êtes-vous également penché sur la situation des homosexuels en Belgique et en France, notamment dans l’armée, à l’époque des luttes pour les droits civiques aux États-Unis ? Comment étaient-ils traités chez nous ?

J’ai fait moins de recherches sur la situation en Belgique, en France ou en Europe, car je me suis principalement concentré sur la loi que Barack Obama avait abrogée et sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, je sais que des situations similaires ont existé chez nous. Par exemple, en France, l’homosexualité n’a été dépénalisée qu’au début des années 80, et cela concernait la société en général, pas seulement l’armée. Je ne connais pas en détail la situation des homosexuels dans l’armée en France ou en Belgique aujourd’hui, mais j’imagine qu’elle doit être assez comparable à celle des États-Unis. Bien que j’espère qu’il n’y a plus de discrimination officielle, je suis convaincu que ce n’est pas facile d’être homosexuel dans l’armée, peu importe le pays.

G.I. Gay
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir Muñoz pour cet album ? Qu’est-ce qui a été l’élément décisif pour dire : « C’est avec lui que je veux travailler » ?

Tout est vraiment parti de ses dessins. Lorsque j’écris un scénario, j’ai toujours en tête un style de dessin qui serait idéal pour l’histoire. Dans ce cas, son style correspondait parfaitement. Lorsqu’on l’a rencontré, il s’est montré sympathique et a immédiatement accroché au scénario. C’est donc un ensemble de facteurs qui a fait de lui le candidat idéal.

Comment s’est déroulée concrètement votre collaboration avec Muñoz, sachant que vous ne parlez pas espagnol ? Avez-vous uniquement travaillé sur le scénario, ou a-t-il eu son mot à dire sur l’écriture ou la mise en scène ?

Le scénario était déjà presque finalisé lorsque nous avons fait appel à Bernardo, donc il n’a pas vraiment participé à l’écriture. Cependant, la collaboration s’est très bien déroulée. Il vit à Barcelone et parle espagnol, moi français, mais avec Internet, il est très simple de traduire les e-mails, etc. En gros, cela s’est passé comme avec n’importe quel autre dessinateur : je lui envoyais des éléments par e-mail, il me répondait. La seule différence était que nous devions chacun traduire les messages de l’autre. J’ai également eu l’occasion de lui rendre visite à Barcelone, et il est aussi venu en Belgique. Tout s’est très bien passé, même si cela a pris du temps car il a réalisé lui-même les couleurs. Il a travaillé sur 122 planches, avec un scénario dense, beaucoup de cases et de décors, ce qui n’était pas simple.

G.I. Gay
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Savez-vous comment il a travaillé ses couleurs ?

C’est lui qui a réalisé ses propres couleurs, tout en travaillant de manière informatisée. Il a beaucoup retravaillé ses couleurs, envoyant plusieurs versions, en ajustant souvent l’éclairage ou en optant pour des teintes plus ou moins chaudes. Il est très perfectionniste à ce niveau, ce qui explique en partie pourquoi cela a pris du temps. Mais le résultat, à mon avis, en valait vraiment la peine.

Avez-vous suivi l’évolution de la situation dans l’armée américaine depuis l’abrogation de cette loi en 2011 ? La question de l’homosexualité y est-elle encore un sujet de débat ?

Je sais que sous Donald Trump, ce n’était pas directement l’homosexualité qui était en question, mais plutôt les personnes transgenres. Il a pris des mesures, comme on pouvait s’y attendre de sa part, plus conservatrices et moins favorables aux droits LGBTQIA+. Donc, oui, cela reste un sujet de société, au moins aux États-Unis.

Quel message souhaitiez-vous transmettre à travers cet album, en sachant que, comme pour les lois sur l’avortement, les droits liés à l’homosexualité ne sont jamais entièrement acquis ?

Je ne cherchais pas à transmettre un message au sens strict. Ce n’est pas un manifeste sur l’homosexualité ou son acceptation dans l’armée que j’ai voulu écrire. Mon objectif était avant tout de raconter une histoire d’amour dans un contexte militaire avec des personnages homosexuels. Ce sont vraiment l’histoire et les personnages qui comptent pour moi.

Cela dit, si je devais évoquer un message sous-jacent, je dirais que je suis particulièrement touché par les histoires où des personnes sont maltraitées simplement en raison de leur différence, alors qu’elles ne font rien de mal. Elles sont juste différentes de la majorité, et pour cette raison, elles sont rejetées ou persécutées. C’est un thème qui m’a toujours marqué, même quand j’étais enfant. À l’école, il y avait une fille, un peu la “tête de turc”, rejetée uniquement parce qu’elle était rousse. Cela m’a toujours révolté.

Je fais aussi un lien inconscient entre G.I. Gay et certains films qui m’ont marqué, comme Elephant Man ou Mask, qui parlent de personnes avec des malformations génétiques. J’ai même cité Edward aux mains d’argent, qui raconte des histoires de personnes marginalisées à cause de leur différence...

G.I. Gay
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Philadelphia.

Oui, exactement, Philadelphia est un excellent exemple. Quand j’ai vu la fin bouleversante de ce film, j’étais complètement anéanti. Et cette musique... Formidable !

C’est un classique.

Exactement. Je ne l’avais pas mentionné, mais Philadelphia est effectivement un classique et un film essentiel lorsqu’on aborde les thématiques liées à l’homosexualité.

Quels sont vos autres projets actuellement ?

En ce moment, je travaille principalement sur la suite des Piliers de la Terre, le roman de Ken Follett. Le deuxième tome sortira le 23 octobre, et je suis déjà en train d’écrire le troisième. Cette année a été très chargée pour moi avec de nombreuses sorties, et honnêtement, c’est probablement ma meilleure année. Cela s’explique par le fait que plusieurs projets, commencés à des moments différents, ont finalement tous été publiés cette année. Cependant, l’année prochaine et les suivantes seront moins prolifiques en termes de sorties, il faudra donc patienter un peu.

À court terme, mes priorités sont la suite des Piliers de la Terre et la fin d’un triptyque que je réalise chez Glénat, intitulé Les Damnés de l’or brun, qui traite du chocolat. J’ai aussi d’autres projets en cours, mais c’est encore trop tôt pour en parler, ils sont encore à un stade embryonnaire. Cela dit, j’apprécie de plus en plus l’écriture de bandes dessinées historiques, donc il y a de grandes chances que je continue dans cette voie à l’avenir.

G.I. Gay (Edition spéciale - Tirage de tête)
Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante © Air Libre/Dupuis

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791034747382

En médaillon : Didier Alcante
Photo © Christian Missia Dio

G.I. Gay - Par Juan Bernardo Muñoz Serrano & Didier Alcante - Ed. Dupuis, coll. Air Libre. Format 310mm (H) / 237mm (L). 128 pages couleur. 26 €. Album paru le 6 septembre 2024.

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