Sylvain Dorange (White Only) : « Althea Gibson avait une vraie ouverture d’esprit. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 29 avril 2025 
Première joueuse afro-américaine à remporter les plus grands tournois internationaux dans les années 1950, Althea Gibson s’est imposée comme une pionnière dans l’histoire du tennis et du sport, 12 ans avant Arthur Ashe, et 40 ans avant les sœurs Venus et Serena Williams. Bravant les préjugés raciaux et les obstacles d’un univers longtemps réservé à l’élite blanche, son parcours exceptionnel, marqué par la ténacité, le talent et la solidarité, a été transposé en biopic dans l’album White Only, réalisé par le scénariste Julien Frey et le dessinateur Sylvain Dorange. À l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles, nous avions rencontré Sylvain Dorange pour évoquer cette aventure éditoriale et revenir sur la force du destin d’Althea Gibson.

Bonjour Sylvain Dorange, vous êtes le dessinateur de White Only, qui retrace le parcours de la joueuse de tennis afro-américaine Althea Gibson. Pourriez-vous nous expliquer comment est née l’idée de ce projet ? S’agit-il d’une initiative personnelle ou vous a-t-on proposé ce sujet ?

Sylvain Dorange : Ce projet n’est pas né de mon initiative, mais de celle de Julien Frey, le scénariste, qui m’a contacté il y a quelque temps pour me proposer la lecture de son scénario. À ce moment-là, j’étais plutôt lassé des biographies et je n’étais pas très enthousiaste à l’idée d’en refaire une, alors je lui ai dit que j’allais lire le scénario, sans rien lui promettre. Mais à la lecture, j’ai eu un véritable coup de cœur : la façon dont il avait développé l’histoire, le personnage incroyable d’Althea Gibson, l’époque, Harlem… Tout ce qui me donnait envie de questionner la société était réuni dans ce récit. J’ai donc accepté avec enthousiasme de rejoindre Julien sur ce projet, que nous avons mené chez Vents d’Ouest. Mais pour être clair, je ne suis pas à l’origine de cette bande dessinée.

Sylvain Dorange (White Only) : « Althea Gibson avait une vraie ouverture d'esprit. » [INTERVIEW]
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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Quelle liberté avez-vous eue concernant le traitement graphique de l’album ? Avez-vous pu apporter vos propres idées de mise en scène ou le scénario était-il déjà entièrement défini ?

Julien vient du monde de l’animation, il écrit donc ses récits un peu comme des scénarios de film. De mon côté, j’endosse en quelque sorte le rôle de réalisateur de la bande dessinée : j’ai choisi les cadrages, le rythme, la construction des séquences et la pagination. Mon travail a vraiment consisté à apporter mon regard, notamment sur la mise en scène, le choix des angles, mais aussi dans les recherches pour restituer Harlem, les couleurs et les vêtements de l’époque. C’est donc un travail très personnel, où j’ai eu une grande liberté et une forte implication, bien plus que sur d’autres projets où l’on peut parfois me mâcher une partie du travail.

On connaît aujourd’hui des tournois prestigieux comme Wimbledon ou Roland-Garros, mais, à l’époque, les joueuses qui remportaient ces compétitions ne percevaient-elles pas de gains financiers ? Est-ce que cela reflétait la réalité de l’époque ?

Effectivement, à l’époque, les joueuses, tout comme les joueurs, ne percevaient aucun gain financier lors de ces compétitions [1]. Les récompenses en argent sont arrivées assez tard dans le monde du sport, même pour les championnats masculins.

Même les hommes ?

Il n’y avait effectivement aucune prime, même pour les hommes. C’était l’une des difficultés majeures d’Althea Gibson : issue de Harlem et sans ressources, elle dépendait du soutien de mécènes, alors que la plupart des autres joueurs venaient de milieux aisés, capables de financer leur pratique du tennis. Pour elle, ce manque de soutien financier représentait un véritable obstacle, et c’est ce qui l’a poussée, à un moment, à chercher d’autres solutions, car ce sport n’était tout simplement pas rémunéré à l’époque.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Pourriez-vous nous parler de la relation d’Althea Gibson avec ses parents ? Son père apparaît d’abord comme un homme dur, mais il se révèle surtout bienveillant et soucieux de préparer ses enfants, notamment sa fille, à affronter un environnement difficile. Cette dimension est très présente dans l’album. Cette relation familiale est-elle fidèle à la réalité ou avez-vous pris quelques libertés dans sa représentation ?

Julien s’est appuyé sur les autobiographies écrites par Althea Gibson elle-même, où elle évoque effectivement cette relation particulière avec son père. Le fond de cette histoire est donc authentique, même si les dialogues ne sont pas exactement ceux de la réalité. Son père, au départ, ne comprenait pas pourquoi elle voulait jouer au tennis, un sport considéré comme réservé aux Blancs. Il aurait préféré qu’elle poursuive des études pour s’émanciper, ce qui aurait été, selon lui, une véritable réussite. Mais Althea n’aimait pas l’école, elle préférait traîner dans la rue et se confronter aux garçons dans le sport, où elle excellait. Son père voulait réellement ce qu’il pensait être le mieux pour sa fille, même si sa manière de l’exprimer pouvait être brutale, allant parfois jusqu’à la violence pour la remettre dans le « droit chemin ». Mais dans le fond, ses intentions étaient bienveillantes.

Ce type de comportement paternel, parfois dur mais animé par la volonté de bien faire, est un schéma que l’on pouvait retrouver dans beaucoup de familles à l’époque, malheureusement.

C’est intéressant, car au même moment, j’ai travaillé sur une bande dessinée consacrée à Gisèle Halimi, et, à l’inverse, sa mère s’opposait à ce qu’elle fasse des études, souhaitant plutôt qu’elle se marie. À l’époque, la question de l’éducation des filles dépendait donc beaucoup des familles et des milieux sociaux. Dans le cas d’Althea Gibson, son père était finalement assez avant-gardiste en voulant qu’elle poursuive des études, alors que dans d’autres familles, ce n’était pas du tout la priorité.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Tout au long de l’album, on voit les mécènes et les entraîneurs d’Althea Gibson la pousser à devenir un symbole pour la communauté noire, alors qu’elle-même se montre peu politisée et souhaite avant tout se consacrer à sa carrière sportive. Quel regard portez-vous sur cette dimension ? Comprenez-vous son choix de ne pas s’engager politiquement, et pensez-vous qu’elle avait conscience d’être un symbole, malgré elle ? Plus largement, comment percevez-vous les différents points de vue sur cette question ?

Je n’ai pas vraiment de jugement arrêté sur la question, car chacun agit selon ses propres moyens. Certains savent se battre par les mots, s’engager, faire évoluer les lois, tandis que d’autres sont là pour montrer l’exemple à travers leurs actions. Dans le cas d’Althea Gibson, le simple fait de gagner, en tant que femme noire à une époque où les Noirs n’avaient même pas le droit de jouer avec les Blancs, constituait déjà en soi un véritable combat. Je ne pense pas qu’elle aurait pu militer de façon verbale ou politique, mais elle a mené son combat sur le terrain. Et, à cette époque, cela a eu un impact sans doute aussi fort, voire plus fort, que des discours. Sa réussite a forcé la société à la reconnaître, à une période où l’on pensait encore que les Noirs ne pourraient jamais battre les Blancs. Son parcours a obligé tout le monde à ouvrir les yeux.

Votre album met aussi en lumière l’évolution des stéréotypes : à l’époque, on considérait que les Noirs n’étaient pas faits pour le sport, alors qu’aujourd’hui, le préjugé s’est inversé, en cantonnant souvent les personnes noires à la réussite sportive. Selon vous, que révèle ce basculement sur la construction et la persistance des stéréotypes ?

Oui, c’est tout à fait vrai. C’est terrible, et au fond, ce nouveau stéréotype n’est pas moins problématique, peut-être même encore plus.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Vous évoquiez Gisèle Halimi. Cela me rappelle un débat récent, lors de la panthéonisation de Joséphine Baker, où le choix semblait hésiter entre ces deux figures. Il a été avancé que Gisèle Halimi aurait été écartée en raison de son engagement en faveur des indépendantistes algériens. Selon vous, prendre position et s’engager dans des combats sociétaux demeure-t-il risqué aujourd’hui, notamment dans la reconnaissance publique des parcours et des personnalités ?

C’est vrai que cet engagement a pu desservir Gisèle Halimi, mais en même temps, cela a permis de remettre certaines questions sur la table. Ceux qui s’intéressent à son parcours peuvent ainsi se dire qu’il y avait peut-être effectivement un problème en Algérie. Ce refus de la panthéoniser a aussi ouvert un débat important. L’un de ses fils, récemment, a d’ailleurs refusé cette reconnaissance symbolique, en soulignant qu’avant de l’honorer, il faudrait d’abord écouter ses idées et mettre en œuvre les lois qu’elle a défendues. On utilise parfois les figures emblématiques sans vraiment suivre leurs combats. C’est un éternel recommencement.

Pour ma part, je ne me considère pas comme un grand militant, mais je raconte des histoires pour que les gens lisent, s’identifient, et réalisent qu’au fond, il n’y a pas tant de différences entre nous. Plus on raconte, plus on connaît, et plus on comprend. La peur de l’autre vient souvent de l’ignorance. Les conflits liés à la religion ou à la couleur de peau me laissent perplexe. Je ne comprends toujours pas pourquoi ces problèmes existent encore aujourd’hui.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre technique de travail ? Avez-vous réalisé cet album de manière traditionnelle, au crayon ou à la plume, ou avez-vous opté pour un procédé numérique ?

Pour cet album, j’ai travaillé entièrement de manière numérique, à la tablette graphique. Le crayon a été très peu utilisé, seulement pour quelques recherches préliminaires. Tout a été réalisé sur tablette, aussi bien le dessin que la mise en couleur et l’ambiance. Par ailleurs, j’ai mené d’importantes recherches iconographiques, notamment à partir de vidéos et de peintures, pour retrouver les couleurs d’époque, car il n’existe pas toujours de documents en couleur pour les années 1920, 1930 ou 1940. Je m’inspire donc beaucoup du travail des peintres pour restituer les teintes des vêtements et de l’environnement. Ma technique est donc essentiellement informatique.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Ça vous a pris combien de temps ?

Un peu plus d’un an.

Qu’avez-vous retenu de particulier de votre travail sur le parcours d’Althea Gibson ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué chez cette sportive ?

Ce qui m’a particulièrement marqué chez Althea Gibson, c’est sa capacité à ne jamais abandonner. Elle rebondit toujours, trouve des solutions, sans forcément suivre les chemins tout tracés. J’ai aussi été touché par sa manière d’accepter l’aide des autres, quel que soit leur milieu ou leur origine. On ne la décrit pas toujours comme quelqu’un de particulièrement sociable, et pourtant, elle joue ses premiers doubles avec des joueuses blanches, sans aucun problème, dans un contexte où la ségrégation reste forte. Sa meilleure amie était blanche, et pour elle, ce n’était pas un obstacle. Elle était ouverte, dans l’idée que si l’on peut avancer ensemble, c’est une force.

En tant qu’homme blanc, je me suis senti concerné par cette ouverture. J’ai travaillé sur des sujets liés à la communauté juive sans en faire partie, ou sur des figures noires féminines, alors que je ne suis ni noir, ni femme. Et le fait qu’elle incarne cette idée qu’on peut porter un combat ensemble, quelle que soit son origine, je trouve cela très fort. Elle ne rejetait pas non plus les Noirs issus de milieux plus aisés, alors qu’elle-même ne venait pas de la bourgeoisie. Elle avait une vraie ouverture d’esprit.

C’est un aspect qui ressort fortement dans votre album : Althea Gibson s’est imposée par sa force de caractère, mais elle a aussi pu compter, tout au long de sa vie, sur le soutien de sa famille, de mécènes et d’amis bienveillants. Même à la fin de sa carrière, sa meilleure amie a lancé un appel qui a permis de recueillir plus d’un million de dollars. Selon vous, en quoi ce soutien a-t-il été déterminant dans son parcours, surtout dans le contexte de l’époque ?

Ce n’était pas évident pour elle, mais je partage votre point de vue sur l’importance de la relation à l’autre dans son parcours. Althea Gibson n’a pas mené un combat militant au sens classique, mais elle s’est battue sur le terrain, et c’est là qu’elle a puisé sa force. Pour ma part, j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur cet album, notamment à dessiner Harlem, les décors, la terre battue… J’ai essayé de retranscrire cette ambiance, ces couleurs, et ce plaisir s’est ressenti tout au long de la réalisation de l’album.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Dernière question. Quels sont vos prochains projets ?

J’ai plusieurs projets en cours, mais il ne s’agit pas de biographies : ce sont plutôt des récits dystopiques ou de la science-fiction, un peu dans l’esprit de Scooby-Doo, donc avec des thématiques très différentes (rires), parfois teintées d’écologie. Le projet le plus abouti à ce jour s’intitule Mega moules-frites, sur lequel nous travaillons depuis un certain temps.

S’agit-il d’un récit destiné à la jeunesse ?

Non, c’est plutôt un album ado-adulte. L’histoire suit un groupe de trois amis, dont une jeune fille qui hérite d’un vieux camion Citroën de son père. Comme elle manque d’argent, elle décide de faire le tour de France pour vendre des glaces et des frites avec ses deux amis. Au fil de leur périple, ils découvrent que le camion a la capacité de se transformer… en robot, avant de redevenir un camion. L’aventure prend alors la forme d’un road trip atypique, construit autour de cette idée de départ.

Merci beaucoup.

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Julien Frey & Sylvain Dorange © Vents d’Ouest

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782749309927

En médaillon : Sylvain Dorange
Photo © Christian Missia Dio

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White only, par Julien Frey & Sylvain Dorange, éditions Vents d’Ouest, Hors Collection. Album paru le 19 février 2025. 152 pages, 217 x 294 mm. 23 euros.

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[1] Avant l’ère Open (à partir de 1968), les tournois majeurs de tennis étaient réservés aux amateurs et n’offraient pas de dotations officielles  : les joueurs et joueuses participaient sans rémunération, même si certains touchaient des compensations non déclarées. Par exemple, en 1926, Suzanne Lenglen a accepté un contrat de 50 000 $ pour une série de matchs professionnels aux États-Unis, marquant ainsi l’un des premiers exemples de rémunération significative dans le tennis féminin. L’introduction de l’ère Open marque l’entrée des professionnels et des primes  : en 1968, Rod Laver remporte 2 000 livres sterling à Wimbledon (hommes), Billie Jean King 750 livres (femmes). À Roland-Garros, Ken Rosewall perçoit 15 000 francs français, Nancy Richey devait recevoir 5 000 francs, somme qu’elle n’a pu toucher en raison de son statut d’amatrice.

Les inégalités entre les gains des hommes et des femmes sont longtemps restées flagrantes. Face à cette injustice, neuf joueuses menées par Billie Jean King, connues sous le nom des Original 9, fondent en 1970 le circuit Virginia Slims, qui donnera naissance à la Women’s Tennis Association (WTA) en 1973  : cette nouvelle instance milite activement pour l’égalité des primes et la reconnaissance professionnelle des joueuses (WTA Official). L’US Open devient ainsi en 1973 le premier tournoi du Grand Chelem à instaurer la parité salariale. L’Open d’Australie suivra en 2001, tandis que Roland-Garros et Wimbledon attendront 2007 pour accorder enfin des primes identiques à tous les vainqueurs et vainqueures (NDLR).

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