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Très bon
11 décembre 2025
Avec La Danse du soleil, Yann et Olivier TaDuc clôturent une trilogie consacrée à la jeunesse de Jones qui, tome après tome, a mêlé thriller militaire, introspection familiale et décryptage de l’Amérique post-Viêt Nam. Ce dernier album s’ouvre là où se terminait le T. 2 Rouge Alcatraz : l’échec cuisant de l’opération menée par le général Ben Carrington pour libérer les otages prisonniers sur l’île d’Alcatraz. Capturé, il est soumis au supplice de l’Okipa, suspendu par la poitrine dans un rituel censé forcer la main du président Dixon. Une scène d’ouverture d’une violence brute, où se lit aussi l’un des motifs récurrents de Yann : une méfiance profonde envers l’institution militaire, qu’il dépeint depuis toujours comme une machine sacrificielle. Ses soldats, même lorsqu’ils sont charismatiques ou héroïques, restent voués à la souffrance, à l’absurdité bureaucratique ou à la manipulation politique.
Une opération commando… et une famille brisée
Face au supplice de leur mentor, Jones et Lakota — encore jeunes élèves pilotes — décident d’intervenir dans le dos de la maire de San Francisco. Semtex, infiltration nocturne, neutralisations chirurgicales : TaDuc orchestre la séquence avec un sens précis du rythme et du découpage. Mais la mécanique bien huilée déraille lorsque Jones, aux jumelles, reconnaît son frère Marcus parmi les Red Warriors. Ce choc intime, déjà présent dans Little Jones, atteint ici son point de rupture : deux enfants du même ghetto de Chicago, ayant connu la même violence systémique, se retrouvent dans deux camps opposés de l’histoire américaine.
Pour Marcus, la radicalisation était inscrite dans la suite logique de la ségrégation, des brutalités policières et de l’effondrement des mouvements progressistes noirs. Pour Jones, au contraire, l’armée a représenté une échappatoire, une promesse de stabilité — à condition de ne jamais interroger ce qu’elle servait réellement. C’est dans ce contraste que Yann est le plus juste : Jones n’évolue pas politiquement d’un iota. Là où son frère incarne la lutte, elle incarne l’ascension méritocratique conditionnelle, celle qui ne remet jamais en question les angles morts du système.
Jones : une héroïne forte… mais apolitique
Ce constat est central dans ce troisième acte. Bien que Jones gagne en maturité, en efficacité et en présence — au point de rejoindre l’archétype de la future Major que les lecteurs de XIII connaissent — sa conscience politique demeure hermétique. Ce n’est pas un oubli du scénariste : c’est un choix narratif assumé. Yann montre en filigrane une trajectoire typiquement américaine, celle d’une femme noire brillante qui obtient sa place dans la société parce qu’elle ne questionne pas l’ordre établi. Là où Marcus, Angela Wittaker ou les militants autochtones se heurtent aux institutions, Jones y trouve une forme d’émancipation individuelle.
Son héroïsme n’est donc pas celui d’une militante : c’est celui d’un soldat discipliné, courageux, admirable — et dépolitisé. Cette nuance donne à la trilogie une profondeur inattendue : Jones est attachante, impressionnante, mais le monde qu’elle sert ne l’est pas forcément.
Lakota et Melvin McKaa : une tragédie amérindienne en héritage
Le troisième tome permet aussi d’éclairer le personnage de Lakota. Bien plus qu’une simple camarade de formation, elle est la fille du capitaine McKaa, le love interest de notre héroïne. Tous deux incarnent une fracture bien différente de celle vécue par Jones : celle des peuples autochtones broyés entre fidélité militaire et mémoire des humiliations historiques. Le père comme la fille servent un pays qui a trahi les leurs. Cette contradiction est d’autant plus forte que McKaa a été accusé de trahison par les mutins dans le tome précédent, tandis que Lakota paie ici physiquement le prix de ce conflit impossible.
Là où Jones peut s’extraire de son passé par la discipline, les personnages autochtones n’ont pas ce luxe : leur engagement militaire est une forme de loyauté tragique, presque sacrificielle. Yann ne romantise ni l’un ni l’autre. Il expose avec une lucidité sèche les dilemmes de ces personnages pris entre identité et uniforme.
Pouvoirs, bureaux et ruelles sombres
En parallèle de l’action, le scénariste revient à un registre plus politique, presque procédural. Dans les bureaux de la maire de San Francisco ou dans les couloirs du pouvoir fédéral, la crise d’Alcatraz se négocie en termes de rapport de force, de communication et de gestion des dégâts. L’avenir de Carrington, de Jones et même des Red Warriors se joue là, loin des balles, dans les silences mal à l’aise ou les décisions prises à huis clos.
Ces scènes rappellent l’ADN même de XIII : le cœur du pouvoir n’est jamais sur le terrain, mais dans les pièces feutrées où se discutent de sordides compromis. Entre deux réunions, Yann glisse même une intrigue parallèle dans les ruelles de San Francisco, où d’autres groupes terroristes préparent des actions plus radicales encore, ouvrant la voie à de possibles prolongements dans l’univers élargi de la série-mère.
Un final amer, cohérent et profondément politique
La Danse du soleil n’offre pas de conclusion héroïque : il offre une conclusion logique. Jones se révèle, Marcus s’efface, Carrington survit dans la douleur, et l’Amérique poursuit sa trajectoire morcelée. Le scénario reste constamment habité par la vision critique de Yann : un pays fracturé, des minorités qu’on instrumentalise, et une armée qui broie ses meilleurs éléments sous couvert de patriotisme.
TaDuc et Bruno Tatti livrent un travail graphique à la hauteur de cette ambition. Le rituel de l’Okipa, les séquences nocturnes, les scènes de tension politique sont rendues avec une grande maîtrise, oscillant entre réalisme documentaire et efficacité narrative. On sent le respect pour l’héritage de William Vance, mais aussi la volonté d’insuffler une sensibilité plus charnelle, plus empâtée, plus mélancolique.
La trilogie se referme ainsi sur une note lucide et sombre. Jones devient l’héroïne que la série-mère de Jean Van Hamme nous a fait découvrir — mais le prix de cette ascension révèle une vérité plus complexe : dans l’Amérique de Yann, grandir, c’est choisir ce qu’on accepte de ne pas voir.
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À lire sur ActuaBD.com :
XIII Trilogy - Jones T. 3/3 : La Danse du soleil - Par Yann & Olivier TaDuc (couleurs : Bruno Tatti) - Ed. Dargaud. Format 222 x 295 mm. 48 pages couleur. 13,95 €. Album paru le 24 octobre 2025.