Moyen
30 avril 2025
Christian Ward n’est pas inconnu au bataillon dans le monde des comics. Artiste récompensé par le prix Eisner, il a travaillé sur plusieurs œuvres, dont Black Bolt (aux côtés de Saladin Ahmed), The Invincible Iron Man, ou encore la réécriture SF de l’épopée homérique Ody-C. Chez DC Black Label, et chez Urban Comics en France, l’auteur propose, fin 2024, Batman : City of Madness, une réécriture du superhéros qui le met face à des horreurs sorties du mythe de Cthulhu.
Dans cet album, compilation de trois comics parus entre 2023 et 2024, Batman apprend l’existence d’un Gotham parallèle, existant sous la ville dans une autre dimension. La Cour des Hiboux, secte secrète surveillant la ville depuis des siècles, est chargée de sa protection, mais échoue à contenir un être « du dessous » qui parvient à s’en extirper. Prenant l’apparence d’un Batman horrifique et décharné, ce dernier semble déterminé à conquérir le « Gotham du dessus », à commencer par un jeune garçon qu’il veut transformer en Robin. Batman n’a donc pas d’autre choix que de s’allier à ses ennemis aux masques de hiboux pour empêcher la destruction de sa ville.
Reconnaissons-le tout de suite : le style graphique de Batman : City of Madness est l’élément le plus impressionnant du livre. Christian Ward déploie ici tout son talent, et on reconnaît la patte graphique qu’il a employée sur des œuvres comme Gideon Falls ou encore Ody-C. Il mélange habilement l’esthétique « film noir » associée à Batman et l’aspect horrifique des mythes lovecraftiens. Ce mélange se voit notamment dans la superposition des couleurs, où le noir, symbole du Chevalier Noir, est constamment attaqué par des traînées d’encre rouges et vertes évoquant des tentacules s’enroulant autour de lui. Dans un style d’encrage alternant gouache et bombe de peinture punk, le livre illustre le chaos constant de la ville de Gotham. Il propose également un grand nombre de « splash panels » en deux pages, où les bordures des cases disparaissent et où les silhouettes des personnages se superposent au fil de l’action. Cela perturbe l’ordre chronologique des événements et des conversations, renforçant ainsi l’effet déroutant du mystère sur le récit.
Les thèmes abordés dans le livre sont plutôt bien traités. Christian Ward réinterprète la folie et l’horreur de Lovecraft, et les met en parallèle avec la psychologie interne de Batman. Tout comme le comics The Killing Joke l’avait fait, l’auteur interroge le lecteur : que se passerait-il si Batman venait à glisser sur la fine ligne entre le génie et la folie et laissait libre cours à ses pulsions les plus sauvages ? Au cours du livre, Batman est littéralement mis face à son double maléfique, celui qu’il connaît mieux que personne puisque c’est lui. Cependant, là où les thèmes sont profonds, l’exécution est bancale. On sent que le récit se force parfois à avancer, certainement pour respecter les formats très codifiés des comics américains. À plusieurs reprises, le livre passe rapidement sur des séquences importantes pour se concentrer sur les combats et les scènes d’action. Certains passages avec Harvey Dent mériteraient, par exemple, d’être plus développés. En effet, le personnage se fond progressivement dans le décor pour devenir un outil narratif, malgré l’importance qu’il occupe initialement au sein de l’intrigue.
Étonnamment, l’un des défauts de Batman : City of Madness est l’omniprésence de Batman. En effet, de plus en plus de lecteurs du Chevalier Noir commencent à ressentir une certaine lassitude vis-à-vis du superhéros. On lui reproche notamment sa solitude constante, malgré le casting toujours grandissant d’alliés qu’il s’est bâti au fil des aventures. Là où des œuvres comme la série Webtoon Batman : Wayne Family Adventures, et le film Lego Batman insistent sur la nécessité pour Bruce Wayne de se reposer sur ses alliés, Batman : City of Madness revient à l’archétype du héros nocturne et solitaire.
Cette décision est dommage, car une histoire lovecraftienne pourrait justement proposer une histoire où Batman combat la peur par autre chose que les poings. On aurait pu imaginer un récit où Bruce, incapable de se battre contre lui-même, demande de l’aide à ses alliés. On aurait pu avoir un combat d’anthologie entre un Robin, Catwoman, ou même Alfred, et le monstrueux Batman, où la créature est mise face à ce qu’elle ne peut imiter, soit l’amour et le respect qui poussent les alliés du Chevalier Noir à continuer le combat. Nightwing fait même une apparition dans le livre, même s’il fait office de figurant. Mais il semblerait que Batman soit obligé d’être celui qui se bat. Finalement, malgré une promesse ambitieuse, le livre laisse surtout le goût amer des opportunités manquées.
Par ses qualités, mais également ses défauts, Batman : City of Madness s’inscrit dans la lignée des comics du Chevalier Noir. Solitaire et brisé, le superhéros se raccroche désespérément à ses morales pour ne pas succomber à la folie. Mais, face à l’incarnation même de la peur la plus profonde, sera-t-il capable de tenir ? Si vous aimez les histoires traditionnelles de Batman, City of Madness ne vous décevra pas, mais ne réinventera rien non plus.
Par Akira OIKAWA
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