Emmanuel Guibert, un « pentamaître » à l’Académie des Beaux-Arts

Par Didier PASAMONIK Kelian NGUYEN Jacques LOBE 8 novembre 2024 
Mercredi 6 novembre 2024, l’auteur de bande dessinée Emmanuel Guibert faisait son « installation » sous la coupole de l’Institut de France, à l’Académie des Beaux-Arts dans la section de gravure et de dessin. Cette réception solennelle ponctuée d’échanges de discours et remise d’épée est en général très sentencieuse. Sauf pour Emmanuel Guibert qui nous a gratifiés d'un véritable spectacle, avec imitation, nez rouge de clown, chansonnette et même quelques cris de singes. Du jamais vu !

Imaginez déjà le faste de l’entrée solennelle, en habits brodés de branches d’olivier vertes et or, avec le roulement de tambour d’une garde républicaine au garde à vous. Arrivent ensuite, dans l’ordre du protocole, les académiciens qui s’installent dans les fauteuils qui leur sont réservés. Emmanuel Guibert est déjà là, en habit arborant sa décoration des Arts et des Lettres, au fauteuil II de la section de gravure et dessin, précédemment occupé par le dessinateur et peintre Pierre-Yves Trémois, mort en 2020, à 99 ans.

Parmi les académiciens, on reconnaît l’autrice Catherine Meurisse, l’autre occupant d’un fauteuil d’académicien accordé à la bande dessinée. L’historien Pascal Ory avait prévu d’être présent, mais il a été retenu au conseil scientifique de la Bibliothèque nationale de France. Quant à Marjane Satrapi, autrice de BD siégeant elle dans la section cinéma, « elle ne vient jamais », nous dit-on. Autre visage connu : Thierry Groensteen, siégeant au titre de « correspondant » de l’Académie.

Emmanuel Guibert, un « pentamaître » à l'Académie des Beaux-Arts
Roulements de tambour : l’académie s’installe. On reconnaît à gauche (pull rouge), Thierry Groensteen et deux places plus loin, en habit, Catherine Meurisse.
Catherine Meurisse et Emmanuel Guibert, deux auteurs de bande dessinée réunis dans l’Académie des Beaux-Arts.

Le protocole veut que le nouvel arrivant dans la Compagnie sous la haute autorité du chef de l’État, Emmanuel Macron (excusé), soit reçu par un discours de Pierre Collin membre de la section de gravure et de dessin, une séance présidée par l’historien de l’art Adrien Goetz et la vice-présidente, la réalisatrice Coline Serreau.

Oh, très protocolaire le discours de M. Collin adressé à la veuve de Pierre-Yves Trémois et à Emmanuel Guibert : une description dans le détail du parcours et des qualités de l’impétrant ; tout y passe : l’atelier Nawak, L’Association, La Guerre d’Alan, Le Photographe, le Grand Prix d’Angoulême, la collection « Légendes »… Du classique, avec cette remarque qui, sur le moment, passe inaperçue : « En vous, dit-il en s’adressant à l’artiste, il y a un conteur parfois grave et un clown résolument burlesque ! Deux académiciens pour le prix d’un ! »

Il ne croyait pas si bien dire… Les académiciens et le public vont vite s’en apercevoir…

Le discours de réception de Pierre Collin

Un « show » sous la coupole

Car de mémoire de coupole, on n’avait jamais vu un tel discours. Qu’un académicien pousse la chansonnette en séance, on l’avait vu lors de la réception de Pascal Ory, où Erik Orsenna donna de la voix. Mais ici…

D’abord, Emmanuel Guibert fait le constat que son nom, comme celui de son prédécesseur, forme un « pentamètre », c’est à dire un vers de cinq pieds : «  Comme un hexamètre – Un peu estropié - Qui n’a pas le temps – De poser ses miches – Sur l’espace-plan – De deux hémistiches… » Bref, tout le discours pour la circonstance, sera versifié en pentamétriques stances.

Et le spectacle est au rendez-vous avec des parties chantées (juste !), une imitation du « divin Dali » avec moustaches, citons : « Je suis le Prrriape – Et l’excavateur – Qui parrrce qu’il baise – Toujours se déniaise – Et toujourrrs échappe – Au rrrang des tueurrrs – Et dans la sueurrr – Et dans la salive – Dans les excrétions – Des fornications – Les plus convulsives – Enfin j’élimine – Enfin j’éjacule… »

Au-dessus de lui, d’abord consternée, la vice-présidente de l’académie, Coline Serreau enlève ses lunettes pour vérifier si ce texte est bien dans le discours. La coupe est pleine, peut-on lire sur son visage ! De nos jours, foi de réseaux sociaux, on vous met une BD au pilon pour moins que ça !

Filmé par Joann Sfar, l’imitation de Dali. Coline Serreau est effondrée.

C’est fini ? Non, non. Trouvant une photo où Pierre-Yves Trémois, déguisé en clown blanc, est maquillé rien moins que par le grand réalisateur Federico Fellini, Emmanuel Guibert arbore un nez rouge et se met à siffloter le thème musical de 8½ imaginé par Nino Rota ! Comme dirait un commandant de la Bardaf, on n’a jamais vu ça !

À un autre moment, c’est Shakespeare que l’on convoque, en british dans le texte, sous la coupole de l’Académie française, by Jove !

Un couplet plus loin, où il parle de Vassili Grossman, « persécuté par les staliniens  », Guibert emprunte le ton grave dont parlait Pierre Collin, pour rebondir en cris de singes (Coline est horrifiée), cet animal étant l’un des motifs favoris de Pierre-Yves Trémois. Il espère que « Pour l’art galopin – Longtemps brocardé – Surnommé bédé  », l’ami Trémois ne se retournera pas dans sa bière… « La bande dessinée, dit-il, toujours en pentamètres - Vous rend par ma voix - Avec les honneurs - Ce qu’elle vous doit – Et puis ce ma foi – Que vous lui devez. »

Quelle épée, sabre de bois !

La cérémonie se clôture d’ordinaire par la remise de l’épée. Avec l’habit, l’académicien se doit de porter l’épée. Elle n’est obligatoire ni pour les ecclésiastiques, ni pour les femmes. En général, c’est une œuvre d’art façonnée par un joaillier.

Mais quid d’un académicien qui ne voudrait pas porter la virile lame ? Emmanuel Guibert a trouvé la parade et a demandé à un ébéniste de lui confectionner une... épée de bois, un sabre plutôt, en hommage au capitaine Haddock sans doute.

C’est l’artisan Victor Calame qui a entrepris cette tâche, assemblant deux pièces de chêne, l’une du XVe siécle, l’autre récupérée sur la partie inutilisée d’une des poutres de la nouvelle charpente de Notre-Dame de Paris. Le pommeau est orné d’un lapis lazuli ramené d’Afghanistan, allusion au Photographe.

La réception se conclut par des applaudissements prolongés. « C’est rare, une si longue ovation » fait remarquer le président Adrien Goetz.

En sortant, nous avons demandé à un académicien s’il s’attendait à ce spectacle. «  On savait qu’il était original, répondit-il, mais pas à ce point ! Pour la prochaine installation, ajouta-t-il, la barre sera haute ! »

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Par Didier PASAMONIK Kelian NGUYEN Jacques LOBE

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