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Il est difficile d’aborder le sujet sur le continent car le statut d’auteur de bande dessinée n’y existe pas réellement, ni sur un plan administratif, ni sur un plan professionnel. De fait, les dessinateurs exercent quasiment tous leur métier sous plusieurs facettes : illustrations, publicités, caricatures, peintures, BD, fresques, etc.
Afin de comprendre comment évolue un dessinateur africain qui a choisi la bande dessinée pour s’exprimer, il convient de se pencher sur la carrière de l’un d’entre eux, le talentueux Anani Accoh.
Le dessinateur Togolais Anani Accoh (Anani André Pierre Accoh – né en 1980) fait partie des valeurs sûres du 9e art d’Afrique francophone. Il compte à son actif plus de vingt-cinq années de carrière. Son parcours fut longtemps associé à celui de son frère, Mensah Accoh (Mensah Marc Accoh – né en 1978) avec qui il a démarré. Les deux ont commencé à publier en 2000, lorsqu’ils éditent, en collaboration avec la Banque mondiale, Une si courte vie tout en continuant à fréquenter les bancs de l’école ou de l’Université. L’année suivante, avec leur bac scientifique en poche, ils participent à la Journée internationale de lutte contre le Sida au Lycée français de Lomé avec trois planches intitulées La Cible, c’est moi. Par la suite, grâce à l’appui d’un sponsor, ils sortent un cahier touristique, Vie quotidienne à Lomé.
En 2006, ils sont lauréats du concours Vues d’Afrique organisé par le ministère français des Affaires étrangères, qui donnera lieu à une exposition au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. En 2006, toujours, ils remportent le concours organisé par l’ONG italienne Africa e Mediterraneo dans la catégorie Album inédit avec Africavi et participent à des expositions à Harlem (New York) et à Bruxelles. L’année suivante, ils publient Africavi en italien chez Lai-momo et en néerlandais chez Oxfam Novib.
Cet album sera réédité en français en 2010 sous le titre Ils sont partis chercher de la glace aux éditions L’Harmattan BD. L’album raconte l’histoire d’Africavi, un jeune prince ewé d’un petit village d’Afrique occidentale. Fils du roi Africato, fasciné par la culture européenne, il est sommé par son père d’accompagner le négociateur afro-brésilien De Souza pour rapporter de la glace aux siens. L’espoir secret du roi est de voir son fils revenir un peu plus civilisé, autrement dit : occidentalisé.
Sorte de météorite dans la production graphique du continent, ce bel album burlesque évoquait la figure historique d’un esclavagiste brésilien du 19e siècle. Francisco Félix de Souza, surnommé « Chacha », était un personnage historique né (probablement) en 1754 à Bahia et arrivé au Dahomey à l’âge de 34 ans [1]. Impliqué dans la traite négrière vers la colonie du Brésil, il devint un dignitaire local. À sa mort à Ouidah à 80 ans, il laisse une descendance nombreuse qui vit encore au Togo et au Bénin de nos jours [2].
Au départ, le projet d’Africavi fut conçu comme le premier tome d’une une série qui aborderait le choc des cultures, la fin des empires africains, la traite clandestine, la colonisation, et la redéfinition des frontières. Malheureusement, le second tome ne sera jamais publié [3].
En 2009, les deux frères sont présents dans le collectif La bande dessinée conte l’Afrique publié à Alger par Dalimen Éditions à l’occasion du Festival Panafricain d’Alger, première tentative issue du continent de faire un état des lieux sur les auteurs africains de BD.
En 2013, ils participent avec Le Pic d’Atakora, une histoire courte de sept pages, au collectif, Sommets d’Afrique publié dans la collection L’Harmattan BD. Cette même année, Anani Accoh a fait partie des huit dessinateurs togolais qui, dans le cadre du projet AfriBD, a donné lieu au collectif Chroniques de Lomé.
En parallèle, ils mènent une carrière d’illustrateurs et travaillent pour différentes ONG pour lesquelles ils produisaient livrets et affiches. Son frère ayant migré au Sénégal pour travailler dans une boite de communication, Anani Accoh continue seul [4]. Il devient l’un des collaborateurs les plus assidus de la maison d’édition spécialisée togolaise, Ago média, créé en 2011 par le scénariste b et le dessinateur KanAd [5].
Il en ressortira, dans un premier temps, la participation à plusieurs collectifs : Si le Togo m’était dessiné.. (2017) et Mythes et Légendes africains (2016), tous les deux édités par Ago.
En 2019, il y sort Ablafo, son premier album en tant qu’unique auteur, et dont une première esquisse était déjà apparue (6 planches) dans Mythes et Légendes Africains. S’inspirant des traditions funéraires du Golfe du Bénin, l’album aborde le sujet des Ablafo, une société secrète traditionnelle au service des rites d’enterrement des rois. Lorsque le roi du village d’Afinkopé meurt, six membres de cette société secrète – citoyens parmi tant d’autres - sont chargés de ramener coûte que coûte la tête de ceux qui doivent accompagner le Roi dans l’au-delà.
Ces six chasseurs – tous d’origine très différente - tombent une nuit de pleine lune sur deux enfants partis en maraude à vélo en violant le couvre-feu… Avec son style humoristique et fantaisiste, Anani décrit une tradition toujours en vigueur de nos jours (devenue moins violente, cependant), sans la condamner de manière trop frontale (même si littéralement Afinkopé signifie « le village du dégoût ») [6].
Son album suivant est Monfay à Afrotopia (en 2021, toujours chez Ago Média), un des très rares album d’anticipation publié sur le continent. Sur un scénario efficace de Koffivi Assem, qui avait déjà mis en scène le personnage de Monfay dans Monfay chez les magiciens du fer, l’histoire aborde le concept d’Afrotopia, utopie politique initiée par l’essayiste Felwine Saar, dans laquelle l’Afrique s’affranchit des grandes puissances et trace la voie d’un développement harmonieux [7].
On y croise une jeune fille, Monfay, qui, avec deux de ses amis, voyage dans le temps et découvre en 2421 un Togo qui a acquis un équilibre entre science et nature et pour lequel l’évolution de la technologie y est régulée avec sagesse par l’Ubuntu (concept africain proche des notions d’humanité et de solidarité).
Au temps du Covid en Afrique
La période du coronavirus va profondément affecter le parcours des auteurs africains dont beaucoup dépendent des commandes publiques ou en provenance de l’extérieur. C’est par exemple, les cas d’Ago Média qui, depuis, se bat pour essayer de survivre et continuer à produire. Le projet suivant d’Anani Accoh en fut également impacté.
En 2019-2020, Dupuis lance son projet de webtoon africain, Moabi Factory [8].
Celui-ci ne deviendra effectif qu’en novembre 2021 avec la publication des premières histoires. Anani Accoh fit partie des premiers auteurs choisis avec un projet de 44 planches, Dandeman. Cinq ans après, dorénavant sur Ono, Dandeman est toujours présent avec 24 épisodes dont le dernier est sorti en janvier 2026.
Comme pour ses précédents albums, Anani Accoh met en scène des peuples imaginaires dans un monde imaginaire mais inspiré des peuples d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Les terres des Atigli, protégées par l’éléphant, leur totem, sont convoitées par les Efio, de redoutables guerriers. Malgré leurs nombreuses attaques, le village Atiglikopé reste debout. Pourtant un jour, le grand féticheur reçoit une vision inquiétante. Face à cette menace, Dandeman, un homme paresseux et bedonnant se retrouve, malgré lui, investi d’une mission cruciale : soutenu par Abraliti, sa femme sage et audacieuse, il devra déjouer cette prédiction funeste, restaurer la paix et ramener la pluie, symbole de renaissance et de bénédiction.
Dandeman, comme les précédentes histoires de l’auteur, met l’humour et le sens de la dérision de l’auteur au service d’un imaginaire bien africain et des valeurs universelles.
Dans le même temps, de façon plus prosaïque, Anani Accoh a deux autres projets en cours, un webtoon, Déwa, et un livre illustré, Bouamé. Accoh donne également des cours dans différentes institutions, Ecole Alpha (depuis 2012), Canadian International School pendant huit ans, JH Academy (Cotonou) depuis 2025 ainsi que différentes formations ponctuelles. En sus, il répond régulièrement à des projets, des campagnes de communication ou des illustrations pour des livres scolaires.
Ce résumé de 25 années de carrière d’Anani Accoh montre qu’il est possible de faire carrière et de vivre de son art sur le continent, loin des discours misérabilistes que beaucoup d’observateurs occidentaux tiennent sur l’Afrique. Il est également la démonstration que la BD issue d’Afrique existe bel et bien, qu’elle a une histoire, un avenir et surtout un panel d’auteurs, en particulier grâce au webtoon, en pleine explosion à ce jour. Enfin, les différents albums individuels ou collectifs de cet auteur prouve aussi qu’il existe déjà depuis plusieurs décennies un corpus d’œuvres issues d’auteurs africains qui racontent l’Afrique vue par ses habitants. De ce fait, le parcours plein de réussites d’Anani Accoh n’est en rien une exception, juste un exemple parmi d’autres qu’une vie centrée autour du dessin est possible sur le continent, à condition d’être servi par un talent remarquable.
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Cet article a été rédigé sans l’aide de l’IA.
[1] La vie de ce personnage a été retracée au cinéma par Werner Herzog dans le film Cobra Verde, sous les traits du comédien Klaus Kinski.
[2] En particulier dans le quartier de Kodjoviakopé à Lomé.
[3] Une notice biographique d’Ils sont partis chercher de la glace est visible sur le site Takam Tikou.
[4] Toutefois, Mensah Accoh a autopublié Daily life in Africa en 2024 (en vente sur Amazon) et a participé au projet du Goethe Institut avec une histoire courte :Melenetane.
[5] Pour en savoir plus sur la bande dessinée Togolaise et l’aventure d’Ago Média, je renvoie les lecteurs à l’un de mes précédents articles sur le site Africulturesè.
[6] Pour le lecteur qui souhaite en savoir plus, lire ce très bel article de l’écrivain Kangni alem.
[7] Felwine Saar en a tiré un essai du même titre : Afrotopia, publié en 2016, chez l’éditeur mauricien Philippe Rey.
[8] Le début de Moabi est résumé dans cet article.