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Monday Recover, pionnière du yuri taïwanais

Par Christian MISSIA Dio 18 avril 2025 
Figure montante du manga taïwanais, Monday Recover mêle délicatesse narrative et engagement discret dans des récits où l’intime, le féminin et la mémoire culturelle s’entrelacent subtilement. Lauréate des Golden Comic Awards pour The Pink Ribbon, l’autrice explore avec finesse les émotions adolescentes, les amours sans étiquette et les non-dits de la société taïwanaise. À l’occasion de sa première venue en Belgique lors de la dernière édition de la Foire du Livre de Bruxelles, ActuaBD a rencontré cette voix singulière du manhua contemporain.

Elle s’appelle Shih Chia-yu, mais le monde du manga la connaît sous un nom tout droit sorti d’un matin brumeux : Monday Recover. Derrière ce pseudonyme étrange et poétique se cache une autrice taïwanaise qui, en une poignée d’œuvres, a su imposer un style tout en retenue, en délicatesse et en profondeur. Pour la première fois en Belgique, à l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles, la mangaka nous a accordé un entretien exclusif.

Cette rencontre a été rendue possible grâce à Yun Jang-Inada, Chief of Staff & Chief Content Officer chez Mangas.io – plateforme souvent décrite comme le Netflix du manga. À l’image de cette structure qui souhaite faire découvrir la diversité des scènes asiatiques au public francophone, Monday Recover incarne une voix originale du manga taïwanais, encore trop méconnue en Europe.

Un nom né d’un bruit familier

Le nom de plume de Monday Recover intrigue autant qu’il fascine. Est-ce une métaphore de résilience ? Une référence au blues du lundi matin ? La réalité est, comme souvent chez l’autrice, à la fois plus concrète et plus sensible :

« Ce jour-là, qui tombait un lundi, un camion de nettoyage est passé devant chez moi. Cela m’a marqué, j’ai eu l’impression que quelque chose de nouveau commençait. En pensant à cette scène, l’idée de "lundi" et de "nettoyage" m’est venue naturellement. À Taïwan, ce genre de camions passe très souvent, c’est un son familier. J’ai alors choisi "Monday" pour le jour, et "Recover" plutôt que "Recycle", car je trouvais la prononciation de ce dernier mot moins agréable. C’était un choix spontané, mais je ne l’ai jamais changé, car les gens le retiennent facilement. »

Ce moment fugace, survenu un lundi, donne naissance à Monday Recover. En mandarin, son pseudonyme compte six caractères – tout comme celui de son idole, la mangaka japonaise Asumiko Nakamura, à laquelle elle rend hommage jusque dans la forme.

Monday Recover, pionnière du yuri taïwanais
Monday Recover en dédicace durant la Foire du Livre de Bruxelles
Afin de préserver sa vie privée, l’autrice ne souhaite plus que son visage soit identifié.
Yun Jang-Inada © Mangas.io

Une vocation née dans les marges de ses cahiers

Comme beaucoup d’autrices passionnées, Monday Recover a grandi entourée de mangas. Elle commence à en lire dès l’enfance, et se met à dessiner ses propres histoires pendant ses années de lycée. Il lui faudra sept années de persévérance avant d’être reconnue comme une artiste professionnelle.

Elle débute comme assistante sur les séries Kano et PI Student Union, publiées dans le magazine Dragon Youth Monthly, avant de signer une première œuvre remarquée : One Timing !!, récompensée du Gold Award dans la catégorie "Meilleur manga pour garçons" au concours original de l’éditeur Tong Li.

Premiers succès et reconnaissance institutionnelle

En 2016, Monday Recover adapte pour le compte de plusieurs chaînes télévisées (Taiwan Television, Public Television Service et Gala Television) la série Love of Sandstorm (戀愛沙塵爆) en manga. Le succès est au rendez-vous, aussi bien du côté des lecteurs que des spectateurs, bien que cette expérience laisse l’autrice sur une impression mitigée :

« L’histoire m’a laissée perplexe, car elle raconte celle de deux femmes qui tombent amoureuses du même homme, un personnage plutôt infidèle. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander pourquoi ces deux femmes ne pouvaient pas, au final, tomber amoureuses l’une de l’autre. »

Cette frustration narrative devient le point de départ d’un basculement. Désormais, l’autrice choisi ses histoires, avec l’envie assumée d’explorer l’amour entre femmes.

9 Lives Man : Un amour à sens unique
Monday Recover © Mahô Éditions

The Pink Ribbon : manifeste pour un yuri doux et stylisé

C’est donc tout naturellement qu’en 2017, elle entame la création de The Pink Ribbon (粉紅緞帶), publié dans le magazine Star Girls de Tong Li Publishing. Elle y raconte une histoire d’amour adolescente entre deux jeunes filles, dans un univers graphique inspiré de la mode lolita japonaise.

« J’ai voulu créer une œuvre centrée sur l’amour entre filles, un genre encore peu représenté à Taïwan. »

Par ce choix, Monday Recover s’inscrit dans une mouvance émergente du manga taïwanais qui réinvente le genre yuri – mot japonais désignant les relations intimes ou romantiques entre femmes, souvent idéalisées dans la fiction. À Taïwan, où le mariage entre personnes du même sexe a été légalisé en 2019, le yuri devient de plus en plus un espace de représentation queer féminine, entre consommation populaire et affirmation identitaire.

Dans un paysage encore dominé par des récits hétéronormés, l’autrice prend ainsi le contre-pied des versions fétichisées du genre souvent destinées au public masculin. Elle choisit au contraire d’explorer des émotions sincères et complexes, dans une esthétique raffinée qui célèbre à la fois l’intimité, la tendresse, et une forme de féminité librement assumée.

Couronné aux 10e Golden Comic Awards comme Meilleur manga de l’année et Meilleure œuvre pour adolescentes, The Pink Ribbon a été salué comme une expérience sensible et audacieuse, capable de renouveler les codes du manga romantique tout en affirmant une voix féminine résolument contemporaine.

The Pink Ribbon
Monday Recover © Nazca

Contes merveilleux du printemps et la mémoire des femmes

Soucieuse de reconnecter le manga à la mémoire culturelle taïwanaise, la jeune femme signe ensuite Contes merveilleux du printemps, une nouvelle illustrée réalisée avec l’écrivaine Yang Shuang-zi, et publiée dans la revue Creative Comics Collection. Située à l’époque de l’occupation japonaise, l’histoire dépeint les solidarités féminines dans un contexte historique souvent invisibilisé.

« Ce que j’ai voulu transmettre, c’est une forme d’intimité féminine dans un contexte historique rarement évoqué, le tout dans un ton à la fois doux et sensible. »

L’engagement discret d’une autrice pour la jeunesse

Parallèlement à ses récits intimistes, Monday Recover se lance dans des projets éducatifs et sociaux. En 2018, elle publie la série The Basics of Food, dans Global Kids Junior Monthly, où un petit extraterrestre enseigne l’histoire de l’alimentation aux enfants. L’année suivante, elle travaille sur une BD de sensibilisation à la leucémie et au don de cellules souches, en partenariat avec une organisation de santé publique.

« L’objectif était de mieux faire connaître cette maladie, en particulier auprès des jeunes, qui sont encore peu informés sur le sujet à Taïwan. »

Son ton reste toujours doux, sans pathos, pour éveiller sans brusquer. L’émotion chez Monday Recover est un fil de soie, pas un coup de poing.

Contes merveilleux du printemps
Monday Recover © Mahô Éditions

Entre mode, manga et amour sans étiquette

Élégante et réservée, Monday Recover revendique une esthétique aussi bien dans ses récits que dans sa manière d’être. Elle admire autant les mangakas japonaises que les créatrices taïwanaises comme ZEI (致怡), reconnue pour son style unique. La mode japonaise, qu’elle adopte et dessine, est pour elle un vecteur d’expression.

« En plus de promouvoir mon style et mon amour pour la mode, j’espère transmettre dans mes œuvres le concept d’un “amour sans genre”. »

Une ambition douce, mais déterminée, portée par une nouvelle génération d’artistes asiatiques qui refusent les cases, les assignations, les stéréotypes.

Prochaine étape : un recueil et une rétrospective

Monday Recover prépare aujourd’hui un recueil d’histoires courtes, retraçant son évolution artistique, du lycée à aujourd’hui. Une manière de mettre en perspective son parcours, mais aussi de faire découvrir à un nouveau lectorat ses récits encore inédits.

« Ce livre permettra aux lecteurs de découvrir l’évolution de mon travail, tant sur le plan du dessin que des scénarios et des thématiques abordées. »

Chez Monday Recover, la délicatesse n’est jamais un défaut. C’est une force tranquille, une manière d’ausculter le monde à hauteur de regard, de ressentir les tensions sociales dans les silences, de dire beaucoup avec peu. Si le manga taïwanais reste encore discret sur la scène internationale, il peut compter sur elle pour en incarner l’une des voix les plus prometteuses.

Monday Recover © DR

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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