Migrasyon, ou comment explorer le passé haïtien

Par Akira OIKAWA Très bon 8 janvier 2026 
À partir de la fin des années 1960, les tensions politiques qui éclatent à Haïti poussent des milliers d’Haïtiens à émigrer. Beaucoup vont alors tout abandonner pour se réfugier au Québec, terre francophone en Amérique du Nord. Dans Migrasyon, l’auteur-illustrateur Jimmy Suzan revisite ses racines haïtiennes et les difficultés qui ont façonné son histoire.
Migrasyon, ou comment explorer le passé haïtien
© La Pastèque - Jimmy Suzan

Jimmy Suzan est déjà bien connu dans le monde des arts québécois. Voilà plus de vingt ans qu’il travaille dans le milieu de la publicité, ayant dessiné, entre autres, le logo de la Comiccon Montréal, la grande convention geek québécoise ! Plus de dix ans après sa dernière trilogie de BD Tricomb Dynasty, il revient avec une œuvre autobiographique aux éditions de La Pastèque. Dans les cent cinquante pages et quelques de Migrasyon, il décide d’explorer l’histoire de ses parents, immigrés ayant fui Haïti dans les années 1970 pour s’installer à Montréal.

Le livre part d’une réflexion simple de Jimmy : il ne connaît rien au passé de ses parents. Jamais il ne les a entendus parler de leur expérience à Haïti ni de leur ressenti après leur arrivée à Montréal. Tout au long du livre, il va alors leur tirer les vers du nez pour reconstituer leur vie. Petit à petit, il parvient ainsi à rebâtir leur histoire : l’enfance dans la campagne haïtienne, la fuite sous les gouvernements dictatoriaux de François Duvalier et de son fils Jean-Claude « Baby Doc », ou encore le racisme constant subi à Montréal.

Les parents de Jimmy n’ont pas eu une jeunesse de tout repos !
© La Pastèque - Jimmy Suzan

Le thème central de l’œuvre est celui du passé, de l’importance de le revisiter et du refus de l’oublier. La famille de Jimmy étant haïtienne, elle est régulièrement confrontée au racisme dans un Québec très fermé d’esprit, qui n’est pas encore la terre d’immigration que l’on connaît aujourd’hui. La discrimination raciale est omniprésente dans le livre, et l’auteur souligne avec justesse l’importance de ce que l’on appelle aujourd’hui les micro-agressions : un taxi qui refuse des clients noirs, un voisin raciste qui hurle des insultes sans jamais en subir les conséquences, ou encore une éducation sévère, due à la peur « des statistiques négatives associées aux jeunes noirs. » Comme le répète régulièrement l’auteur au fil du livre, « ses larmes sont mes larmes. » En retraçant l’histoire de sa famille, Jimmy panse des blessures générationnelles et explore la source de bien des violences qu’il ne pouvait pas comprendre lorsqu’il était enfant.

Le racisme banalisé cause des ravages
© La Pastèque - Jimmy Suzan

L’œuvre étant une autobiographie, elle est structurée de manière chronologique, mais Jimmy Suzan y ajoute une originalité : le livre est divisé en chapitres, chacun commençant et se concluant par un retour au présent, alors que Jimmy interviewe ses parents. Migrasyon est ainsi ponctué des pensées de Jimmy, qui livre à chaque fois la morale du chapitre. Une bonne idée, qui permet de structurer efficacement le récit.

Chaque chapitre commence par une intervention du Jimmy du présent
© La Pastèque - Jimmy Suzan

Cependant, l’aspect autobiographique est parfois un peu lourd. En effet, l’auteur n’hésite pas à dresser la liste de tous les membres de sa famille, ce qui ralentit légèrement le récit. Il est assez difficile de suivre tout le monde lorsque certains personnages, surtout les frères et sœurs des protagonistes, sont présentés mais ne font qu’une seule apparition. L’histoire reste bien entendu centrée sur les parents du héros, mais le récit comporte de nombreux personnages secondaires, parmi lesquels seuls certains ressortent. Cela reste un point mineur dans l’ensemble, mais si vous êtes de ceux qui ont du mal à retenir tous les personnages au premier coup d’œil (comme votre serviteur), il vous faudra peut-être tourner quelques pages en arrière de temps à autre.

Ça fait beaucoup de personnages à retenir !
© La Pastèque - Jimmy Suzan

Mais cela vous donnera l’occasion d’admirer encore et encore les superbes illustrations de Jimmy Suzan, qui a pleinement embrassé un style « comics » pour son récit. Il utilise des couleurs très vives ainsi que des angles de vue audacieux, qui rappellent certaines œuvres de DC Comics. Les références à la pop culture pleuvent, qu’il s’agisse de Star Trek, des films de zombies (ces derniers étant d’ailleurs issus du folklore vaudou, très présent à Haïti), ou des séries de SF à la Musclor. Mais ces références ne sont pas gratuites : Jimmy revisite également sa propre enfance, passée devant la télévision à s’imprégner de la pop culture américaine. Il est certain que ces œuvres ont influencé son style d’écriture et sa patte graphique.

Un style très comics, on croirait lire une page de Batman !
© La Pastèque - Jimmy Suzan

Migrasyon est ainsi un très bon album, qui couche sur papier l’histoire encore peu connue des populations haïtiennes ayant émigré au Québec. Par son style graphique unique et son récit autobiographique, nul doute qu’il saura trouver son public.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782897771997

Migrasyon, par Jimmy Suzan, éditions de La Pastèque. Paru le 23 janvier 2026. 25,00 €.

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