L’histoire que raconte Mansoureh Kamari est troublante. Non pas parce qu’elle dérange — au contraire, tout ce qui est dit doit être dit, et surtout entendu —, mais parce qu’elle nous plonge dans le quotidien de l’autrice lorsqu’elle était enfant. Les drames qui jalonnent sa jeunesse ne sont pas des événements exceptionnels ; ils appartenaient à sa routine, à une normalité imposée et pourtant profondément violente. Kamari réussit à nous entraîner dans cette vie qui nous paraît dystopique, alors qu’elle constituait pour elle une habitude. Le récit naît d’ailleurs d’un paradoxe puissant : son choix de poser nue dans des classes de modèle vivant. Se mettre à nu aujourd’hui pour raconter l’enfermement de son corps d’hier. Elle qui fut autrefois réduite à son corps le rend désormais visible, public — et ainsi, elle devient plus que lui. Il ne la limite plus, puisqu’il n’a plus de frontières à tracer autour d’elle.
Le livre tisse sans cesse des allers-retours entre cette vie présente, où elle pose dans les ateliers, et son passé, sans jamais tomber dans le cliché. Chaque séance de modèle vivant réveille des bribes enfouies, des peurs anciennes. Les deux temporalités dialoguent avec une logique implacable.
On vit avec elle les injustices qui l’ont façonnée. Certains passages nouent la gorge : le destin de ces femmes dont la vie est entièrement entre les mains de leur père ou de leur mari ; l’histoire déchirante de ses deux cousines, qui n’étaient « que » des femmes — des femmes comme nous, et des hommes comme eux. Lire un tel récit fait du bien, paradoxalement, car il nous rappelle que nos droits sont le fruit d’une lutte acharnée, qui, dans bien des régions du monde, n’en est encore qu’à ses balbutiements. Ces lignes qui tracent mon corps est une œuvre nécessaire, une œuvre éducative, destinée à toutes et tous.
Le dessin porte magnifiquement ce récit. Il est doux, fluide, et épouse chaque mouvement. Les traits sont aussi essentiels que les mots ; cela se lit déjà dans le titre. Ces lignes qui tracent son corps tracent aussi son histoire. Elles prennent tout leur sens pour l’autrice et finissent par en prendre pour nous. Car le dessin est pour elle une manière de vivre, malgré tout. Ici, la passion n’est pas vraiment un choix : c’est un refuge, un moyen de continuer à exister. À travers sa ligne, on ressent ainsi toutes ces thématiques, toute sa peur, mais aussi la puissance d’un geste artistique qui libère.
Par Jade MOUTI
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