Bien avant son acquisition par Fabrice Giger à la fin des années 1980, les Humanoïdes Associés, une société créée sans argent en 1974 par des auteurs mais qui a néanmoins, avec Métal Hurlant, joué un rôle majeur dans l’évolution de la bande dessinée en France et dans le monde, avait multiplié les difficultés de gestion. Leur imprimeur, qui avait converti ses créances en capital en avril 1980, céda ses actifs au groupe Hachette vers 1985. Celui-ci, fortement endetté par le rachat de la 5e chaîne française de TV acquise en 1986, revendit le label à la société suisse Alpen Publishers, dirigée par un jeune entrepreneur suisse, Fabrice Giger.
Habile, celui-ci racheta le fonds adulte (principalement Bilal…) des éditions Dargaud, alors en crise, disons « mystique », et renforça son activité en convainquant Jean-Michel Charlier et Jean Giraud/Moebius ou encore Jodorowsky ou Vance à rejoindre le navire, dirigé au niveau éditorial par Fabrice Giger et Bruno Lecigne.
Il faut dire que le jeune condottiere est ambitieux : il vise le marché américain de la BD, alors en pleine ébullition, avec Hollywood en ligne de mire. En 1999, Giger fonde Humanoids Publishing, Inc. aux États-Unis pour exploiter le catalogue à l’international et recruter des talents américains. De nombreux projets de films s’élaborent (ils n’aboutiront quasiment pas). La diversification numérique, dans une Amérique où les nouvelles technologies sont en train de prendre le pouvoir de l’économie, bat son plein. Entre versions US imprimées, versions numériques, alliances de circonstance avec DC Comics puis Image Comics, le centre de gravité de l’activité passe à Los Angeles où Giger réside désormais, ayant convaincu plusieurs actionnaires successifs, notamment américains, dans les différentes entreprises de sa « galaxie », de le rejoindre dans l’aventure.
Un écheveau complexe qui se retourne contre son créateur
L’étonnante enquête d’Actualitté (« Les Humanoïdes associés : récit d’un crash intergalactique et transatlantique, 1er décembre 2025) montre bien l’état de la « Galaxie Giger » à la date d’aujourd’hui, une activité éclatée entre huit sociétés dont le chiffre d’affaires est quelquefois hypothétique et dont certaines sont aujourd’hui en faillite.
L’habileté stratégique de Fabrice Giger ne fait aucun doute. Dès l’acquisition de la société française, non sans avoir liquidé la première structure pour mieux dégager son personnel, le nouveau propriétaire des Humanos avait pris soin de transférer en Suisse les contrats signés avec les auteurs. Le droit suisse étant bien moins protecteur que le droit d’auteur français, lesquels seront gérés entre la Suisse, la France et les USA, les auteurs historiques (Moebius, Chaland, etc.), ne comprirent pas d’entrée la manœuvre. Ils s’en mordront les doigts car, bien qu’édités et imprimés par des structures françaises ou américaines, les contrats principaux resteront toujours soigneusement cantonnés dans la confédération helvétique.
Une structure française exsangue, adossée à un groupe américain lui-même en faillite
Toute cette complexité s’est retournée plus d’une fois contre son créateur. L’histoire française des Humanoïdes Associés étant ponctuée de « restructurations » dont les créanciers et notamment les auteurs des Humanoïdes Associés étaient les victimes. Cela s’est traduit par des départs retentissants vers d’autres éditeurs : Moebius, Jodorowsky, Bilal (revendu à Casterman)… La structure des Humanoïdes Associés fonctionnant ces dernières années comme le bureau français d’un groupe américain dirigée par le directeur financier Guillaume Nougaret, tandis que l’éditorial était géré par Jerry Frissen depuis Los Angeles.
Humanoids France nous apparaissait par conséquent comme un cadavre à la renverse quelquefois pris de convulsion, notamment lorsque, à notre grand étonnement, la maison fêta l’année dernière le 50e anniversaire des Humanoïdes Associés dans lequel tout le monde, à commencer par ses fondateurs Jean-Pierre Dionnet ou Philippe Druillet , avait envie de croire. La magie Métal opérait encore et Fabrice Giger a toujours su en tirer parti.
Si Giger s’avère être un habile stratège, c’est en revanche un piètre tacticien car, d’évidence, le chiffre d’affaires de ses activités éditoriales ne suit pas. La plupart des publications du 50e anniversaire de Métal se soldent par des méventes cuisantes. Il faut dire que le marché de la BD en France comme aux Etats-Unis est en crise sérieuse en ce moment.
Les curiosités du dossier
Pourtant, l’enquête d’Actualitté le montre bien, une simple lecture superficielle des documents judiciaires de la structure de la société en liquidation en juillet 2025, fait ressortir une situation intrigante : voici une société française de 18 salariés qui n’a aucun actif et qui déclare un chiffre d’affaires de 500 € avec 264 819 € de passif sans aucun soutien possible, puisqu’aux États-Unis, Humanoids, Inc., sa maison-mère, est placée elle-même en Chapter 7 (liquidation) à l’automne 2025 ! Une société qui, pour sa part, posséderait seulement 100,95 dollars d’actifs, tout en étant grevée de près de 23 millions de dollars de dettes ! Le tribunal français ne pouvait que conclure à la liquidation…
Tout le monde n’est pas forcément affecté par ces dépôts de bilan : d’après Actualitté, ces créances auraient été pour certaines garanties au profit de Fabrice Giger et de sa mère, Claudine Giger, qui auraient prêté de l’argent à Humanoids, Inc. en 2020, probablement en garantie des licences qu’ils concédaient, contre une hypothèque sur tous les actifs. Cette position leur permet de tirer les marrons du feu dès l’ouverture de la procédure, en priorité face aux autres créanciers : des auteurs, des imprimeurs, des éditeurs tiers et autres ayants droit, ces malheureux « créanciers chirografaires ». Ils n’ont que leurs yeux pour pleurer.
Le cas de la Boîte à Bulles
Le cas de La Boîte à Bulles, hypothétiquement rachetée par Humanoids Inc, Ilustre bien la complexité de ce montage transnational qui laisse plein de gens sur le carreau.
Une enquête du quotidien Libération dans un article du 4 janvier 2026 (article payant) explique comment Vincent Henry qui a patiemment construit sa maison d’édition depuis 2003, a un peu naïvement vendu sa boîte à l’entreprise contrôlée par Fabrice Giger. Le label qui a révélé Vanyda, Carole Maurel, Zelba ou Gaëtan Nocq, éditeur de la charmante série Barnabé de Philippe Coudray, voyait dans un rapprochement avec les Humanos, un label dédié à la science-fiction, une alliance stratégique qui permettait à ces derniers de diversifier leur catalogue. Actualitté en faisait état dès le 1er décembre dernier..
Selon Libération, après une première acquisition minoritaire en 2018 à Humanoïds Inc., Vincent Henry et ses actionnaires d’origine vendent 100% de la société avec un premier paiement de 41 000 €, 467 200 € restant dûs. Cette somme vient s’inscrire dans le passif de la boîte américaine qui a déposé son bilan en 2025. Or, toujours selon Libération, « … en 2020, Fabrice Giger aurait fait signer à Humanoïds Inc. un prêt prioritaire sur toutes les autres créances de l’entreprise américaine. Vincent Henry ne le sait pas encore, mais en cas de banqueroute, il ne pourra tout simplement pas se rembourser sur les actifs d’Humanoïds Inc. »
Celle-ci interviendra en 2025, comme on sait, consécutivement aux mauvaises affaires effectuées par les entreprises américaine comme française. La créance de Vincent Henry est inscrite dans les comptes de Humanoïds Inc. pour 620.000 $, soit 540.000 €.
La société française de la Boite à Bulles a quant à elle, mise sous la protection d’un tribunal français, dans une procédure dite « de sauvegarde ».
Un redémarrage étonnant et quelques questions
Ce dépôt de bilan suivi d’un redressement judiciaire puis d’une liquidation - Les salaires impayés ont été pris en charge par l’Agence de Garantie des Salaires appartenant à l’Etat, on est étonnés de voir redémarrer l’activité, quasiment avec le même personnel, dans la structure de la Boîte à Bulles, rebaptisée depuis quelques jours Pictavita (on imagine que la marque La Boîte à Bulles appartient à la société sous contrôle judiciaire), les actifs étant transférés, si l’on en croit Actuallité, à la société Sparkling SAS, une maison de production cinématographique, dont l’actionnaire unique est, si l’on en croit les statuts, Claudine Giger et le président Fabrice Giger.
Selon l’impressionnante enquête d’Actualitté, Sparkling est elle-même contrôlée par Humanoids Holding SARL, société luxembourgeoise majoritairement détenue par Melissa Giger, la fille de Fabrice Giger.
Que révèle cette affaire ? Nous sommes dans un cas d’école, bien au-delà d’une simple faillite éditoriale. Avec son organisation transnationale opaque (USA, France, Suisse, Luxembourg…), une protection prioritaire des créanciers internes au groupe, une exposition maximale des partenaires extérieurs (imprimeurs, auteurs, éditeurs), et une recomposition stratégique des actifs, comme le montre Actualitté, autour d’autres sociétés de la « galaxie Giger », nous sommes dans un business qui s’habille des attributs de la « Start Up Nation » pour faire ce que l’on appelait jadis de « la cavalerie » dans un secteur, l’édition, déjà fragile économiquement.
On s’interroge en particulier de ce jeu de bonneteaux qui permet à de nouvelles structures de fonctionner autour des publications des Humanoïdes Associés et de La Boîte à bulles avec quelques personnes, comme le directeur financier Guillaume Nougaret, ancien dirigeant du bureau français de Humanoïds Inc., et certains éditeurs-clés de l’ancienne structure, de continuer comme si rien n’était.
Sans doute l’habillage juridique tiendrait-il la route, mais les créanciers ainsi lésés doivent l’apprécier plutôt moyennement. Il est probable que le dossier révèlera encore bien des surprises dans les jours à venir, les tribunaux comme les autorités françaises ne se laissant pas si facilement faire…
Par Didier PASAMONIK
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