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On ne tarit pas d’éloges pour l’un des festivals de bande dessinée les plus influents de France. Cette année, les Rendez-Vous de la Bande Dessinée d’Amiens franchissent un cap symbolique en accueillant un invité d’honneur prestigieux : Naoki Urasawa. Auteur multi-récompensé (Prix culturel Osamu Tezuka, Prix du manga Kōdansha, Prix de la série du Festival d’Angoulême...), il a vendu plusieurs millions d’albums à travers le monde : Monster, 20th Century Boys, Asadora, Billy Bat… On ne compte plus ses succès !
Il peut également ajouter un nouvel exploit à son palmarès : l’affluence de ce week-end d’ouverture. Les allées de la Halle Freyssinet n’ont jamais été aussi fournies. Sophie Mille, directrice du festival, dresse un constat marquant : « Les grosses années, le samedi d’ouverture, on arrive à 3 000 visiteurs. Cette année, on fait presque le double. » L’engouement se fait également ressentir dans les librairies du festival, où les files d’attente aux caisses n’ont jamais été aussi longues, avec dans les mains des festivaliers des albums divers et variés.
L’effet Urasawa se fait clairement ressentir. Certains sont même venus de loin, c’est le cas de Saher, rencontré dans l’exposition consacrée au mangaka : « On vit en Alsace, en dessous de Mulhouse, à la frontière suisse. » Avec sa conjointe, ils ont fait plusieurs heures de route pour rencontrer le sensei. « Dès que j’ai su qu’il serait présent et que j’avais été tiré au sort pour la dédicace, je ne pouvais pas faire autrement. »
D’autres ont fait le déplacement de moins loin (Paris, notamment), mais aussi et surtout de la région amiénoise. Certains visiteurs ont découvert trop tard la venue du mangaka, et les conditions à remplir pour le rencontrer. « On ne savait pas qu’il serait si inaccessible, » nous déclare une mère de famille, venue visiter par simple curiosité. En effet, afin de limiter la cohue et éviter des débordements, le festival a organisé des tirages au sort pour les dédicaces, plusieurs semaines en amont. Pourtant, dans la Halle Freyssinet, tous n’étaient pas au courant. « On ne savait pas, on ne s’est pas préparés puisqu’on n’est pas habitués. » Une déception perceptible parmi certains visiteurs qui ont eu l’impression de manquer une partie centrale du festival par manque de temps et d’information.
L’exposition consacrée à Urasawa a été un véritable tour de force organisationnel. À la barre, Anthony Pardi, référent manga du festival, qui s’est confronté à la redoutable mécanique des circuits de validation japonais, notamment ceux imposés par Shogakukan, l’un des éditeurs les plus exigeants du Japon, et Viz Media, intermédiaire et gestionnaire des droits.
Chaque étape – de la conception de l’exposition à la venue de l’auteur – devait être soumise à des validations multiples, dans un processus particulièrement rigide et opaque. Une simple décision pouvait nécessiter trois à quatre semaines d’attente, sans aucune garantie de réponse positive. Certaines contre-validations arrivaient même à la dernière minute, remettant en cause des éléments préparés depuis des mois. Ce « millefeuille » administratif, inédit pour Amiens, a exigé toute la patience et la capacité d’adaptation des équipes, qui n’avaient jusqu’alors que peu de repère dans le domaine. « Faire venir Urasawa, ça n’a pas impacté que moi. Ça a impacté la communication, les équipes techniques, les prestataires d’impression, graphisme, etc. » nous déclare Anthony, en louant la rapidité à laquelle ses équipes se sont adaptées. Le soutien de la maison Kana, qui s’était portée garante du festival lors de la venue d’Urasawa, s’est révélé crucial. L’éditeur français a en effet joué un rôle de médiateur, et a permis de fluidifier certaines étapes du processus.
Malgré les intenses contraintes, Anthony a cependant beaucoup appris. Le coordinateur manga se sent désormais plus confiant pour les éditions futures : « J’aurai assez d’expérience pour ne pas perdre de temps sur des trucs où on sait que c’est mort, mais où on s’acharne quand même. Dans les futures collaborations avec le Japon, il y aura sûrement un gain de temps de travail. » Au-delà de cette expérience parfois éprouvante, une certitude s’impose : Les RDV de la BD d’Amiens ont démontré leur capacité à travailler avec les éditeurs japonais les plus pointilleux, et s’inscrit désormais comme un festival crédible et respecté dans le paysage international du manga.
La contrainte a aussi pesé sur les journalistes dès le mois de janvier, alors que ces derniers sortaient à peine d’Angoulême. Dès l’officialisation de la présence d’Urasawa à Amiens, se sont ouverts de longs échanges entre journalistes, organisateurs, et Kana. Demandes en amont, validations des questions, chaînes de mails… Cette édition 2025 du festival a été millimétrée. Tous ont donc dû s’adapter aux changements d’horaires en temps réel. Saluons les efforts des chargés de communication et des équipes encadrantes, qui ont mobilisé toutes leurs ressources pour concilier tout le monde.
Restrictions également du côté du public : toutes les apparitions du maître étaient soigneusement contrôlées et contingentées. Seulement deux séances de dédicaces de 40 tickets chacune (uniquement sur tirage au sort pour donner une chance égale à tous) et 150 places pour la masterclass étaient disponibles. Seule la visite guidée de l’exposition, en présence d’Urasawa lui-même, a été ouverte à tous, mais sans annonce publique ni communication au préalable, à la demande de Viz Media. Professionnels et festivaliers chanceux se sont amassés dans les différents espaces de l’exposition, un défi logistique pour l’organisation relevé sans embûche.
Peu habitués à ces méthodes, les festivaliers français se questionnent sur les raisons pour lesquelles les éditeurs japonais sont si pointilleux et exigeants. L’équipe d’Urasawa ne s’est évidemment pas exprimée sur le sujet, mais notre journaliste Japon peut répondre à cette question en s’inspirant de sa propre expérience.
Collaborer avec l’édition japonaise, c’est entrer dans un système où le contrôle absolu prime sur la spontanéité. Pour les éditeurs japonais comme Shogakukan, tout ce qui échappe à leur regard direct est perçu comme fondamentalement faillible. Cette méfiance se traduit par une obsession du contrôle, particulièrement exacerbée dans l’industrie du manga. Là-bas, rien n’est laissé au hasard. Les auteurs sont suivis de près, car chaque jour passé loin de la planche à dessin est vu comme un manque d’efficacité.
Lorsqu’un mangaka se déplace à l’étranger, comme ce fut le cas à Amiens, il n’est pas un simple artiste invité : il devient un représentant de sa maison d’édition. Chaque geste, chaque mot est perçu comme un acte corporatif, strictement encadré. Ce qui pourrait être vécu comme un moment de rencontre ou de plaisir devient alors une mission soumise à un cahier des charges précis, où le débordement n’est pas permis. L’improvisation n’existe pas en cas de problème, car cela reviendrait à contourner la hiérarchie, un acte inconcevable dans la culture d’entreprise japonaise. Les éditeurs japonais se reposent ainsi exclusivement sur les hôtes pour se contorsionner autour de leurs demandes parfois déraisonnables.
Un sacré pari cependant, un changement d’envergure pour ce festival qui a su conquérir le cœur du sensei. « Je suis vraiment impressionné par le travail effectué par le festival. » Lui qui ne connaissait pas la ville avant d’y être invité : « Je suis venu car c’est la ville de Jules Verne et que je le lisais étant enfant. » Durant la visite de son exposition, il ne tarissait pas d’éloges envers le travail accompli : « c’est très impressionnant de voir mes univers prendre vie comme cela. » Le clou du spectacle ? Une reproduction de la queue de la Chose, Kaijû de la série Asadora !, réalisée par le collectif de la Courte Échelle : « il faut que le festival la conserve et même l’offre à un musée de la BD, » a déclaré l’auteur reconnaissant avant de signer la sculpture.
En définitive, que ce soit pour le maître comme pour le public, tout au long du week-end, le festival a été un succès. Les visiteurs ont aussi profité du reste de la programmation, en témoigne la remarquable exposition consacrée à Verts (Rue de Sèvres), dont l’album était même en rupture de stock dès le dimanche matin.
Par Akira OIKAWA Kelian NGUYEN
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