Il était né en 1929 dans une famille juive du Bronx, dans ces fameux Tenements que décrira plus tard Will Eisner. Ses débuts participent de sa légende : il est tout minot et sans emploi quand il va voir en 1946 l’auteur déjà fameux, lequel avait créé avec Iger le premier « studio » de comics des USA au milieu des années 1930. Il est le dessinateur réputé de The Spirit (1940) dont Feiffer est un fan absolu. Ses dessins n’emballent pas Eisner qui a assisté aux premiers pas de jeunes gens comme Bob Kane (Batman) ou Joe Kubert (The Brave and the Bold, Hawkman, Sgt. Rock…), excusez du peu. Mais l’enthousiasme du gamin, le fait qu’il connaisse tout de lui (« mieux que moi-même » dira Eisner plus tard) l’amène à l’embaucher quitte à ce qu’il se contente de balayer le studio.
Le jeune homme va très vite prendre du galon, faisant en parallèle des études d’art, au point qu’Eisner lui donne dès l’année suivante l’opportunité de dessiner une petite BD -Clifford (1947)- dans le supplément du dimanche que le grand dessinateur dirige. Il travaillera avec Eisner pendant une décennie.
En 1951, alors qu’il fait son service militaire, il écrit les premières pages de Munro, un garçon de cinq ans enrôlé dans l’armée par erreur, laquelle institution militaire refuse d’admettre son erreur... Le récit sera adapté plus tard en un dessin animé qui lui permettra de rafler un Oscar. Ce coup de chance a, pour l’heure, peu d’impact sur sa carrière, si ce n’est qu’elle lui permet de faire du dessin et du graphisme loin du domaine de la BD.
Mais il y revient très vite en 1956 en proposant gratuitement un projet pour la fameuse revue newyorkaise The Village Voice : Sik, Sik, Sik, une chronique des névroses de la société américaine comparable aux Frustrés de Claire Bretécher chez nous (mais vingt ans aupravant : la dessinatrice du Nouvel Observateur était une fan de Feiffer), une série appelée à un grand succès mais qui, pour l’heure, ne lui permet pas de payer son loyer. Il bosse donc parallèlement dans le milieu de l’animation. Mais bientôt sa BD est reprise par le fameux quotidien Observer, tandis que PlayBoy lui demande une page tous les mois. Sa carrière est lancée.
Consécration
Distribué par un « Syndicate » indépendant, sa BD, désormais diffusée dans toute l’Amérique sous le titre « Feiffer » (Pfeiffer signifie « poivre » en allemand) jouit désormais d’une large notoriété. Il est publié dans le Los Angeles Times, the London Observer, The New Yorker, Esquire, ou encore The Nation. Ses dessins de presse lui valent le Prix Pulitzer en 1986. Il est désormais l’éditorialiste graphique le plus connu des Etats-Unis, souvent imité jamais égalé.
Certaines de ces histoires, dont Munro, sont reproduites dans Jules Feiffer n’est pas n’importe qui, publié chez Futuropolis (dans une traduction de François Cavanna, co-fondateur de Hara Kiri, 2007). La France le découvre dans les pages de Pogo et surtout de Charlie Mensuel à partir des années 1970.
Il mène parallèlement une carrière de romancier, de scénariste pour Hollywood (il a écrit le Popeye réalisé par Robert Altman avec Robin Williams et Shelly Duvall) ou encore pour Alain Resnais pour qui il écrit I Want to Go Home (1988), l’histoire d’un dessinateur de BD qui rend visite à sa fille vivant depuis deux ans à Paris. Le film est reçu fraîchement en France mais est acclamé à la Mostra de Venise.
En 1979, il emboîte le pas de son mentor Will Eisner pour dessiner ses propres romans graphiques parmi lesquels Tantrum (publié en français chez Mécanique Générale, 2008), Kill My Mother (en français chez Actes Sud, 2018), ou encore Cousin Joseph (Actes Sud, 2019).
En 1965, toujours dans l’admiration de Will Eisner mais aussi des autres grands auteurs de comics pionniers de l’âge d’or et de l’âge d’argent, il publie un ouvrage en hommage à ces auteurs : The Great Comic Book Heroes (1965), premier ouvrage historique dans ce domaine qui contribue notamment à réhabiliter son mentor Will Eisner, oublié de tous.
Jules Feiffer nous quitte à un âge respectable, ayant pris soin de léguer ses dessins et ses archives à la Bibliothèque du Congrès. Quel parcours impeccable !
Par Didier PASAMONIK
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