« Je tiens une chronique régulière sur le site du magazine en ligne Ernest de David Medioni. Depuis environ sept ans maintenant, j’y publie des petites bandes dessinées d’une vingtaine de cases. Au départ, il s’agissait d’anecdotes sur le milieu de la BD, sur les festivals et sur mes interventions dans le milieu scolaire, sur l’aspect créatif… », commence par expliquer Robin Walter.
Transversale, un aboutissement de quatre années de réflexion et de travail
D’autres évènements avaient auparavant marqué l’auteur et l’avaient poussé à se lancer dans la réalisation de BD sérieuses : un voyage en Arabie Saoudite et surtout les visites sur le lieu de déportation de son grand-père : le terrible camp de concentration de Dora, annexe du camp de Buchenwald, où les nazis avaient installé une usine de production de missiles V2.
Mais l’idée de Transversale, son dernier projet sur Ernest, à l’origine de son dernier livre, lui a été suggérée par David Medioni : « Avant cela, j’avais déjà réalisé "Prolongations", un scénario choral sur les coulisses du foot ; c’étaient des histoires fictives, même si tout était raconté de façon réaliste. J’avais inventé les deux personnages Corsico et Duplantier que l’on retrouve dans "Transversale". À l’approche des JO, on trouvait que c’était une bonne idée de réunir dans un même livre ces portraits et ces épisodes de l’histoire du sport », précise Robin Walter.
Est née ainsi l’idée de rassembler une quinzaine de récits de destins exceptionnels de footballeurs connus (Maradona) ou moins connus, entrecoupés d’épisodes footballistiques totalement ignorés du grand public (le crash de l’avion transportant l’équipe de Manchester, Eugène Maës, la première star du foot française, morte au camp de Dora, Rino Della Negra, le footballeur du Groupe Manouchian… ).
Chacune de ces histoires est également associée à un évènement qui nous est plus proche. L’ensemble est présenté sous la forme d’une émission assurée par les deux compères imaginaires cités plus haut. C’est l’éditeur En Exergue qui a la chance de publier ce recueil très documenté : « Bien que produisant beaucoup de livres sur le sport, des documentaires, des albums photos, un peu de dessins de presse, c’était une première pour cet éditeur qui n’avait jusqu’à présent jamais publié de romans graphiques ou de bandes dessinées », confie Robin Walte. r
Le sport, une véritable passion
Robin Walter parle du sport en général et du football en particulier avec grande passion. La pratique sportive occupe une place importante dans sa vie : « Personnellement, j’ai fait beaucoup de volley. J’y ai même rencontré ma femme. J’ai commencé assez jeune, à 10 ans, et avant cela je pratiquais le tennis. J’ai joué en nationale 3. Quand j’ai commencé la BD, j’ai arrêté la compétition », avoue-t-il avant de poursuivre « Avec mes frères et sœurs on avait la chance de vivre dans une maison avec un jardin où on jouait pas mal au football. On suivait aussi beaucoup le foot à la télé. La coupe du monde 1986 m’a beaucoup marqué. 1993 aussi a été une année-charnière pour moi, surtout avec la victoire de l’OM en Coupe d’Europe, et la défaite de la France contre la Bulgarie qui empêche les Bleus d’aller à la Coupe du Monde ».
Le foot lui procure des émotions inégalées cette année-là, c’est le véritable point de départ d’une passion. Ses lectures l’influenceront elles aussi : l’abonnement à So Foot et à France Football que les passionnés du sport connaissent depuis toujours : « Dans France Football, et dans So Foot surtout, on ne parlait pas uniquement de foot, mais on trouvait des reportages plus sociétaux ou même géopolitiques qui ont beaucoup contribué à élargir mes horizons, et m’ont influencé pour réaliser mes bandes dessinées ».
Car effectivement, ce vers quoi se penche de plus en plus l’auteur, c’est de faire de la bande dessinée qui parle du sport et surtout du football avec sérieux : « Quand je me suis lancé dans le milieu des années 2010, il existait déjà des bandes dessinées sur le foot, mais elles étaient traitées la plupart du temps de façon humoristique. Moi, je voulais lier mes histoires à l’actualité. C’est ce que j’ai fait d’abord dans "Prolongations" et ensuite dans "Transversale" ».
Des bandes dessinées pour réparer des injustices
Les histoires de football choisies par Robin Walter, ainsi que ses autres albums ont un point commun : à travers le destin de sportifs, l’odyssée des migrants portugais ou la déportation des victimes du KZ Dora, l’auteur s’attache à mettre en avant les conséquences des discriminations et les problèmes géopolitiques que rencontrent les héros de ses histoires. « J’ai essayé de sortir de l’ombre certaines histoires méconnues. Pour les joueurs plus connus comme Maradona, j’ai axé le récit sur leurs facettes dont personne ne parle. Ce qui m’intéressait, c’était plus de mettre en avant la complexité apparente de ses idées politiques, plutôt que glorifier ses exploits sportifs », explique Robin Walter.
Le sport est un véritable miroir de nos sociétés. Robin Walter le confirme, « "Transversale", c’est l’histoire de notre société vue par le prisme du sport. À travers des histoires liées au sport, on peut mieux connaître ce qui se passe dans le monde et ça me plaît bien ». Dans Maria et Salazar, le sujet est différent, mais là encore, le but de l’auteur est de parler de ceux qu’on a parfois trop tendance à oublier : « Les migrants portugais d’hier ont vécu les mêmes choses que ceux d’aujourd’hui. A Champigny où j’habitais, on les entassait dans un bidonville. Aujourd’hui, il n’y en a plus aucune trace et plus personne n’en parle. Moi j’ai voulu le faire dans mon livre ».
Quant à son premier roman graphique, KZ Dora, c’est vraiment ce qui l’a décidé à se lancer dans ce type de BD : « C’est en retraçant l’histoire de mon grand-père déporté et de ses compagnons d’infortune que je me suis dit que si je devais faire de la BD, alors il fallait le faire à fond, en lui donnant du sens et en dénonçant cette injustice que les victimes et rescapés de ce camp ont vécue. Pendant trop longtemps le grand public avait oublié ce camp ».
La BD, un formidable outil pédagogique
Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, on ne cesse de le répéter : la bande dessinée constitue un excellent médium de transmission, notamment auprès des jeunes élèves. Les éditeurs l’ont d’ailleurs très bien compris : « Le moteur de mon travail c’est de faire des livres qui ont du sens. Mon but n’est pas de rechercher le plus gros cachet. La plupart de mes bouquins sont parus chez Des ronds dans l’O parce que la ligne éditoriale de cette maison me plaît, colle à ce que je veux faire, et que du coup, on me laisse faire ce que je veux. Marie Moinard m’accompagne et met particulièrement bien en valeur mes travaux. Des auteurs me racontent souvent leurs mésaventures avec les grandes boîtes d’édition. C’est précieux de travailler avec des personnes comme Marie », confie Robin Walter qui raconte aussi que depuis quelques années il doit faire un tri dans les demandes d’intervention en classe alors qu’il y a 7 ou 8 ans, c’est lui qui devait démarcher les établissements scolaires.
Un plus grand retentissement ? L’auteur ne le recherche pas forcément. C’est vrai qu’il pourrait contacter les sportifs dont il fait référence dans ses planches quand ces derniers sont encore vivants, mais il ne se leurre pas non plus, des footballeurs qui lisent de la BD et qui y accordent de l’importance, il n’en existe pas tant que cela et le tirage limité de ses livres n’en permet pas une reconnaissance suffisante pour que des stars s’y intéressent.
Mais l’auteur ne s’en plaint pas. Ce qu’il veut c’est, dans ses fictions tout comme dans ses documentaires, être au plus proche de la réalité des faits pour pouvoir intéresser, alerter et ouvrir les consciences. Pour parvenir à une certaine forme d’exactitude, il a dû faire des recherches, se plonger dans l’univers des témoins, se rendre sur place quand il le fallait, interroger, ouvrir des albums photos : « Même si les cinq personnages de "KZ Dora" sont fictifs, mon but était de raconter au mieux ce qu’avaient vécu mon grand-père et les autres déportés qui ont partagé l’enfer concentrationnaire de Dora. On porte une certaine forme de responsabilité quand on parle de ce sujet et il ne faut pas travestir la réalité historique. Pour "Transversale", c’était différent, je ne pouvais pas me permettre autant de recherches, ni d’y consacrer autant de temps. Je me suis fixé 4 ou 5 jours pour réaliser chacun des épisodes racontés », explique Robin Walter.
La réalisation de Maria et Salazar a été assez différente. L’auteur s’exprime avec une certaine nostalgie : « C’est quand mes parents ont commencé à envisager de vendre leur maison que j’ai réalisé que je n’allais plus voir Maria qui était pour nous une seconde maman. J’ai alors réfléchi aux questions que j’allais lui poser. Je voulais savoir ce que je n’avais encore jamais osé lui demander. Maria a tout de suite joué le jeu. Elle a sorti tous ses albums photos. Manuel, son mari, a également immédiatement accepté de témoigner. Le livre est sorti une première fois en 2017 et s’est bien vendu. Le travail de Marie Moinard a été là-encore remarquable. Elle a préféré attendre le cinquantenaire de la Révolution des œillets avant de le rééditer cette année ».
Une réception souvent sensible
« Maria connaissait mes bandes dessinées, elle n’était pas du tout lectrice de BD, comme beaucoup de Portugais de sa génération d’ailleurs, poursuit-il, mais elle m’a fait totalement confiance et m’a même parfois guidé dans mes représentations. Sur la couverture par exemple, vous la voyez avec une valise. Mon éditrice était persuadée que les valises de cette époque étaient toutes couvertes d’autocollants comme celles que l’on trouve parfois dans les brocantes. Ça a fait rire Maria, surtout quand elle m’a fait remarquer qu’elle n’aurait jamais eu l’argent pour s’en acheter. Elle utilise maintenant la BD pour raconter son histoire et ce qu’elle a vécu à ses petits-enfants".
Pour KZ Dora, les choses se sont avérées beaucoup plus délicates, car à cette époque, ce type de BD était plus rare qu’aujourd’hui. Robin Walter montrait régulièrement son travail lors de réunions de l’amicale des anciens déportés de Dora : « Ils ont eu beaucoup de mal à accepter mon travail. Ils assimilaient tous la BD à de la littérature jeunesse et à du divertissement. C’est vraiment devenu compliqué quand je leur expliquais qu’il fallait que je représente leurs bourreaux SS et que j’étais obligé de les humaniser un peu. Un jour, on m’a invité à une cérémonie de décoration de celui qui était peut-être le plus hostile à mon projet, Louis Garnier. Comme ce jour-là, il était mis en valeur, sa famille était venue. L’un de ses enfants était passionné de BD. "KZ Dora", qui n’existe désormais que dans son format Intégrale, est paru initialement en deux tomes, je venais tout juste de publier le deuxième et le fils de Louis a un peu engueulé son père en découvrant l’existence de mes albums, lui faisant réaliser que la BD était devenue le meilleur moyen pour transmettre leur histoire. Louis a changé d’avis et a même voulu que je lui dédicace l’album ».
Un style graphique adapté à chaque histoire
Du noir et blanc cru et sans fard de KZ Dora, au lavis plus doux et soyeux de Maria et Salazar, Robin Walter sait adapter son trait et sa couleur aux histoires qu’il raconte et aux émotions qu’il veut produire auprès de son lectorat : « C’est un peu à la manière du scénariste qui va chercher le dessinateur adéquat, confirme-t-il, il faut que la tonalité corresponde à l’histoire que je raconte. Pour "KZ Dora", je voulais un dessin réaliste en noir et blanc. Ça donne de la froideur au récit, il n’y a pas de narrateur. Dans "Maria et Salazar", ce sont vraiment les teintes des photos que j’ai pu voir qui m’ont guidé. Tout y est plus doux, plus apaisé et je trouve que ça colle bien aux témoignages. Pour "Von Braun", j’ai réutilisé cette même technique, parce que ça collait également bien à ce personnage compliqué et à ses zones d’ombres. Quant aux chroniques sportives, là je me suis plus amusé, ce sont de véritables laboratoires de couleurs. J’ai testé plein de choses ».
Robin Walter est un auteur qui ne se lasse pas de travailler, de parcourir les salles de classes et les festivals. Outre sa participation à un ouvrage sur un lieu de mémoire du nord de la France, La Coupole, paru fin 2022, qui est la continuité de son travail sur Dora et Von Braun, mais cette fois à destination des plus jeunes, il travaille sur d’autres projets, notamment sur le récit de vie d’une peintre. On en saura plus certainement très bientôt.
Par Romain BLANDRE
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