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« Armin Wegner est un Allemand qui a été mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, commence Fabien Tillon, il a été envoyé dans l’Empire ottoman et a photographié le génocide des Arméniens pour le documenter. C’est grâce à ses photos qu’aujourd’hui il n’est plus possible de nier ce crime, comme l’a toujours fait le gouvernement turc ». Rentré en Allemagne, Armin Wegner, pacifiste convaincu, a milité pour la reconnaissance du génocide, mais a dû faire face rapidement à la montée du nazisme : « Quand il a constaté l’antisémitisme des nazis et qu’il a vu se profiler un autre génocide, Armin Wegner a écrit une lettre ouverte à Hitler pour lui faire comprendre que les Juifs étaient des êtres humains comme tous les autres. Cette lettre a eu des effets immédiats », poursuit Fabien Tillon. Arrêté par la Gestapo et torturé, il est enfermé dans les camps, avant d’être exilé en Italie.
Armin Wegner, les Arméniens et les Juifs
« J’ai découvert ce personnage quand j’ai commencé à travailler sur les Arméniens », confie à son tour Paolo Cossi. Il faut bien avouer que le dessinateur est certainement celui qui a le plus raconté en BD la tragédie qu’ont vécu les Arméniens pendant la Première Guerre mondiale. Dans Med Yehern. Le Grand Mal, paru chez Dargaud en 2007, il décrivait les terribles évènements de l’année 1915. Six ans plus tard paraissait chez Vertige Graphic, l’édition française d’Ararat, véritable hymne à la culture arménienne détruite par les génocidaires. Dans Mission Spéciale Némésis (2014, Sigest), il montrait comment les rescapés ou enfants de victimes avaient dû rendre la justice eux-mêmes face à l’impunité effective des bourreaux enfuis à l’étranger. « Ce roman graphique sur Armin Wegner sera sûrement le dernier livre que je ferai sur ce sujet », confie le dessinateur.
Une revisite du biopic
« Ce qui m’intéressait, c’était de dépasser les conventions du biopic classique. D’habitude, on pousse le lecteur à se concentrer immédiatement sur le personnage principal et on ne le quitte jamais tout au long de l’histoire. Cela me pose un problème parce qu’on nous oblige à entrer directement dans la peau du personnage, mais on ne fait pas le pas de côté qui nous permettrait de mieux comprendre le contexte global, voire d’exercer une forme de critique sur lui, explique Fabien Tillon. J’ai voulu imaginer aussi une aventure à part entière, dans laquelle Armin Wegner apparait finalement assez tardivement. Bien qu’il reste central, les autres personnages plus périphériques créent une dynamique globale qui permet d’éclairer les principales zones d’intérêt d’Armin Wegner ».
Ce projet est le fruit d’une collaboration ancienne entre les deux auteurs qui se sont rencontrés à plusieurs reprises avant de travailler ensemble sur d’autres ouvrages. La Route de l’acide mettait en scène les Merry Prankers, premiers hippies défoncés, qui parcouraient les États-Unis au milieu des années 1960 à bord d’un bus bariolé aux couleurs psychédéliques, semant une joyeuse pagaille partout où ils allaient. « On a pris beaucoup de temps pour réaliser l’album. Le scénario a été long à écrire », affirme Fabien Tillon, « On a dû couper certains morceaux aussi. On s’est rencontré plusieurs fois, en Italie et en France ». « J’ai proposé à Fabien toute une galerie de personnages et ensuite j’ai réalisé le storyboard. Fabien m’a donné beaucoup de matériel, des photos, des dessins pour qu’on soit au plus proche de la réalité », rajoute Paolo Cossi. La publication initialement prévue aux éditions de La Boîte à Bulles, a finalement été prise en charge par les éditions Des Ronds dans l’O après la disparition de la première.
La question de la mémoire au centre du livre
Comme la plupart des ouvrages de ce type, l’objectif est aussi d’entretenir la mémoire d’une tragédie humaine qu’il est nécessaire de rappeler sans cesse. « Le fameux devoir de mémoire est une bonne chose, mais il est nécessaire de s’interroger aussi sur les douleurs qu’il provoque », estime Fabien Tillon. Contrairement aux autres ouvrages de Paolo Cossi, on ne montre effectivement que très peu le génocide des Arméniens et encore moins la Shoah. Mais ces deux massacres restent omniprésents dans l’ouvrage dans la mesure où on les ressent par procuration. Les pensées, les angoisses, les attitudes et les cicatrices (réelles ou mentales) d’Armin Wegner en sont les stigmates que le lecteur perçoit au fur et à mesure qu’avance l’histoire.
Mais pour que la transmission soit efficace et que les images ne sidèrent pas le lecteur, il est nécessaire de réfléchir à la manière de représenter la violence. « Il a été très difficile de montrer la réalité du génocide sans tomber dans le travers de l’exhibition de la violence extrême, explique Paolo Cossi, Fabien a trouvé de très bons moyens pour contourner cet obstacle je trouve ». Et effectivement, c’est très réussi et particulièrement parlant, notamment l’idée de condenser dans une sorte de boule de chair et de souffrance l’ensemble des victimes du génocide des Arméniens. La nazification de la société allemande est bien symbolisée aussi par la représentation d’un public de théâtre dans lequel jeunes et vieux, femmes et hommes, ouvriers ou bourgeois, arborent tous la fameuse moustache du Führer. Quant aux violences nazies, on les devine sur le dos meurtri d’Armin Wegner.
La représentation de la société de l’époque
Le livre est aussi porteur d’espoir. Il promeut les valeurs démocratiques, humanistes et européennes. Le personnage d’Armin Wegner porte en lui tout ce que l’art, les connaissances et les sciences apportent de positif à l’être humain. Sa femme, artiste elle aussi, incarne ces valeurs et la tempérance face à son bouillonnant mari. « Le groupe de jeunes archéologues allemands, dirigé par un personnage français, mais qui incarne les frasques italiennes, constituent une petite Europe de l’époque. Une Europe qui se réconcilie alors qu’Armin a vécu les deux guerres mondiales », explique Fabien Tillon. « Il ne faut pas oublier que l’histoire a lieu en 1966, à une période où l’on a l’impression d’être assez loin de la guerre, mais assez proche pour qu’elle reste encore bien ancrée dans les souvenirs. D’autant plus qu’à cette époque, le chancelier allemand était un ancien nazi ». Paolo Cossi complète en affirmant qu’il s’agit de « mettre en scène deux générations : une qui a fait la guerre et une autre qui ne l’a pas faite. J’adore le personnage français qu’a créé Fabien et j’aimerais qu’il apparaisse dans nos futurs livres ».
Le volcan, autre personnage du livre
Sur l’île Stromboli, un volcan crache en permanence sa lave. Il est là depuis toujours et les habitants de l’île le considèrent comme un être vivant à part entière, à tel point qu’ils le personnifient lorsqu’ils parlent de « lui ». Paolo Cossi raconte une histoire intime et fascinante : « Micha, le fils d’Armin que j’ai rencontré m’a dit que quand il était petit, il suivait son père qui sortait en pleine nuit pour parler au volcan. Je pense qu’il se considérait comme l’intercesseur entre le volcan et les Hommes, qu’il essayait de contenir la fureur du volcan contre ces derniers ».
C’est d’ailleurs en parlant de la famille d’Armin Wegner que se conclut l’entretien : « Nous avons transmis le livre à Micha. Nous attendons son retour », termine Paolo Cossi. « C’est incroyable car il a aujourd’hui plus de 80 ans, mais il est toujours dans une grande forme et très actif. Il parait que les petits-enfants et arrière-petits-enfants d’Armin sont exactement comme lui. Ce sont les conséquences d’une éducation humaniste qui s’est transmise de génération en génération, mais aussi et sûrement le fait qu’Armin est et restera un véritable exemple pour tous ».
Par Romain BLANDRE
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