Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Pas mal
25 mars 2026
Sibylline, voix singulière de la BD, ne romance rien : « J’ai tout raconté avec des vrais souvenirs. Ils sont peut-être un peu biaisés, mais ce sont les souvenirs des choses que j’ai vécues ». Écrit en chapitres brefs comme un journal intime spontané, « Les souvenirs revenaient par bribes, en s’ajoutant. Ça faisait comme une liste de bloc-note », le récit suit un ordre chronologique naturel, de l’attache initiale à l’épilogue réaliste, arrimé à la consultation du dossier médical. Ce document révèle une détresse familiale bien saisie par le personnel, légitimant l’internement perçu jadis comme une « punition ».
L’atout majeur : le dessin “magique” de Natacha Sicaud
Réaliste mais déformé, il capture les visages hagards et les postures flottantes, comme si les personnages « volaient, ou ne touchaient pas terre », tandis que les décors vides sont soulignés par des aplats de couleur dominants par chapitre. Initialement prévu en noir et blanc, l’usage de la couleur, suggéré par Guy Delcourt, fait « exister les choses importantes autrement ». Résultat : une étrangeté visuelle qui amplifie l’immersion sans pathos, évoquant un « rough » juste et expressif.
Le livre démystifie Sainte-Anne, « pétrie de clichés » : journées sans fin devant la télé, médicaments abrutissants, galerie éclectique de pathologies (délires conspirationnistes ou encore dépressions chroniques) côtoyant l’adolescente « incontrôlable ». Sibylline assume son autoportrait sans concessions : « Je n’étais pas une adolescente facile. » Le mélange des malades, « comme des petits délinquants à côté de meurtriers », alimente solitude et terreur, mais évite l’enfer d’un service ado-suicidaire. Avec le recul, elle valorise l’isolement protecteur : « C’est pour protéger de l’extérieur [...] et permettre de se retrouver face à face avec soi-même. »
Écho à HP de Lisa Mandel (post-68), cet album contemporain, dessiné et colorisé par Natacha Sicaud, interroge l’immobilisme : bâtiments vieillis et déconnexion temporelle persistante, malgré les rénovations. Pas de dénonciation : « Je n’avais pas envie d’injecter mon jugement d’aujourd’hui », mais une lumière sur la résignation salvatrice : « Il faut jouer le jeu. C’est un peu tricher, mais c’est aussi se forcer à aller mieux. » Pour Sibylline, c’est une « vieille cicatrice » qui dissipe le malaise ambiant : « Dans la tête des gens, ça reste quelque chose d’un peu violent. »
Réussite documentaire : authentique, rythmé, visuellement captivant, l’album humanise la psychiatrie sans sombrer dans le sombre. Une lecture courageuse et libératrice, qui rend hommage aux soignants tout en questionnant subtilement le système. On reste néanmoins sur notre faim : quid du personnel médical, si peu visible, sinon présenté comme insensible aux tourments psychiatriques des patients ?
Par Jessy LEMESLE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Sous l’entonnoir, un séjour en HP, Sibylline et Natacha Sicaud, Edition Des ronds dans l’O, 24 €