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Vous avez adapté en bande dessinée Mamie Luger, le roman de Benoît Philippon. Qu’est-ce qui vous a motivé à porter cette histoire en BD ?
Nicolas Keramidas : Ce qui m’a motivé, c’est qu’à l’origine, je m’étais toujours dit que l’adaptation d’un roman, ce n’était pas pour moi. J’avais l’impression que c’était un travail un peu abyssal : il fallait connaître le roman sur le bout des doigts, le lire, le relire, le re-relire… Je me disais donc que ce n’était pas mon truc.
Et puis, en lisant Mamie Luger, au fur et à mesure, je voyais vraiment comment l’adapter. Je trouvais le roman extrêmement visuel et je me disais que, finalement, cela correspondait bien à ma manière de travailler. Pendant ma lecture, je me suis même dit : « Putain, j’ai envie de le faire ! »
Ma seule crainte, ensuite, était que l’adaptation s’essouffle ou soit moins bonne que le roman. Mais comme j’ai trouvé le livre excellent de A à Z, cela m’a conforté dans l’idée de me lancer.
Est-ce avant tout le personnage de Berthe Gavignol qui vous a séduit, ou le ton du roman, mêlant humour noir, polar et émotion ?
Le personnage de Berthe Gavignol est absolument génial, c’est certain, mais j’ai vraiment aimé l’ensemble, notamment le ton et l’esprit du roman. Il y a ce côté un peu San-Antonio, Dupontel, avec des dialogues à la Audiard, et je me suis tout de suite retrouvé là-dedans.
À la base, faire un polar, ce n’était vraiment pas mon truc. Mais ici, il y avait ce côté décalé qui changeait tout. C’est un polar, certes, mais avec un ton particulier et, finalement, tous les ingrédients étaient réunis pour me donner envie de l’adapter.
Comment avez-vous imaginé le character design de Berthe Gavignol et travaillé son expressivité graphique ?
On avait créé très rapidement un groupe WhatsApp avec Benoît Philippon et mon éditeur. Je leur envoyais mes propositions au fur et à mesure et, même aujourd’hui, je leur transmets encore toutes mes planches. Il y a donc eu beaucoup d’échanges, notamment sur le design des personnages.
Je me souviens notamment d’une discussion avec Benoît à propos de Berthe. Au départ, je l’avais dessinée un peu ratatinée, un peu boulotte. Il m’a alors rappelé qu’à un moment du roman, elle était décrite comme « une brindille », avec l’idée qu’elle semblait presque prête à se casser. J’ai donc revu ma copie. Il y a eu beaucoup d’échanges de ce genre, notamment autour de ses lunettes.
Pour ma part, j’ai lu le roman trois fois. La première lecture m’a permis de le découvrir. La deuxième, je l’ai faite en sachant que j’allais probablement l’adapter. Et la troisième fois, j’ai vraiment tout noté dans un cahier : les personnages, les décors, les faits, chaque détail qui me paraissait important. J’ai ainsi constitué une véritable galerie de personnages, avec leurs caractéristiques telles qu’elles étaient décrites dans le roman.
Ensuite, il fallait évidemment transposer tout cela graphiquement. À ce moment-là, mon propre style entre en jeu. Mais les personnages ont beaucoup évolué au fil du travail, notamment grâce aux échanges avec Benoît Philippon et mon éditeur.
Le roman repose beaucoup sur ses dialogues et la saveur de ses répliques. Comment avez-vous travaillé leur adaptation en bande dessinée, notamment avec Benoît Philippon, qui est également scénariste et dialoguiste pour le cinéma ?
Oui, tout à fait.
Comment avez-vous transposé le rythme du roman en bande dessinée tout en conservant sa fluidité de lecture ?
C’était justement l’une des difficultés de l’adaptation. Dans un roman, une phrase comme « 1914, les tanks entrent dans la ville » peut tenir en dix mots, alors qu’en bande dessinée, elle peut nécessiter deux ou trois pages. À l’inverse, une seule case peut parfois correspondre à plusieurs pages du roman. Il fallait donc trouver le bon rythme tout en conservant la fluidité de lecture.
J’ai trouvé que le roman était particulièrement bien rythmé, notamment grâce aux interruptions et aux passages en huis clos dans le commissariat. J’ai donc conservé ces respirations, qui permettent de faire coexister deux temporalités : les vingt-quatre heures de la guerre d’Aigle et les 102 années de la vie de Berthe. C’était important pour moi de préserver cette construction.
Ensuite, le rythme s’est surtout construit au storyboard, à travers le découpage, les dialogues et l’enchaînement des séquences. Benoît Philippon a suivi l’adaptation de A à Z et nous avons beaucoup échangé. Il donnait régulièrement son avis au fur et à mesure de l’avancement. Il n’y a jamais eu de sentiment de trahison par rapport à son roman : les ajustements se sont surtout joués dans les détails.
Ce qui frappe à la lecture, c’est le décalage entre la dureté du récit et l’énergie de votre dessin, qui peut parfois rappeler Spoon & White. Était-ce un choix conscient de créer ce contraste ?
Oui, tout à fait. Le roman est très dur, même s’il comporte beaucoup d’humour et ce ton décalé. Si je l’avais adapté dans un style très réaliste, on aurait immédiatement obtenu quelque chose d’extrêmement glauque, voire malsain.
Pour moi, le décalage graphique était donc indispensable pour faire passer toute cette violence, le sexe et les situations parfois très dures. Il fallait caricaturer, exagérer, aller franchement dans la démesure. C’est aussi ce qu’on retrouve sur la couverture : au départ, la traînée de sang était beaucoup plus discrète. Puis j’ai commencé à l’épaissir et à l’exagérer, jusqu’à me dire que c’était justement par ce biais que le ton du livre allait fonctionner graphiquement.
Berthe Gavignol traverse le XXe siècle en étant confrontée à la guerre, à la violence et aux violences faites aux femmes. Malgré son ton irrévérencieux, considérez-vous Mamie Luger comme un récit féministe ?
Oui, complètement. C’est justement ce décalage que j’aime : je n’aurais pas pu faire un récit féministe au premier degré. Mamie Luger est évidemment féministe et condamne toutes les formes de violences faites aux femmes, qu’elles soient physiques, psychologiques ou plus insidieuses. Berthe a traversé sa vie en rencontrant, pour l’essentiel, des hommes qui lui ont fait du mal.
Mais elle reste aussi, ne l’oublions pas, une meurtrière. Elle a tué un certain nombre de personnes et, malgré cela, on se retrouve complètement de son côté. Ce n’est pas qu’on aurait fait les mêmes choses qu’elle, mais le récit nous pousse à nous interroger sur la légitimité de certains de ses actes. C’est là que je trouve le roman brillant : il nous amène à nous poser des questions sans nous donner de réponse toute faite.
On le voit notamment à travers Ventura, le policier. Au départ, il fait simplement son travail : face à une tueuse en série, son rôle est de l’arrêter, de l’enfermer et de lui faire avouer ses crimes. Mais, au fil de leurs échanges, il est de plus en plus déstabilisé et son regard évolue. Berthe aussi semble changer d’attitude.
Je me suis même demandé, en y repensant, si elle n’avait pas volontairement accepté de se faire arrêter pour pouvoir raconter son histoire et, peut-être, partir plus sereinement, avec le sentiment d’avoir expié ses fautes. C’est aussi ce qui rend la relation entre Berthe et Ventura particulièrement intéressante.
Berthe suscite l’empathie malgré les crimes violents qu’elle a commis. Son apparence de « petite mamie » contraste fortement avec ce qu’elle est réellement. Est-ce aussi cette réflexion sur les apparences qui vous intéressait dans le personnage ?
C’est aussi ce que j’aime dans le personnage. Le design, l’âge et l’apparence de Berthe jouent énormément. Si elle avait été un homme de 50 ans, cela aurait beaucoup moins fonctionné : on aurait immédiatement vu une sorte de monstre. Alors que là, quand on découvre cette petite vieille, on a spontanément envie de l’aider, avant d’apprendre tout ce qu’elle a fait.
Et c’est là que le personnage devient intéressant : comment réagit-on lorsqu’on découvre ses crimes ? Est-ce qu’on considère qu’elle ne mérite aucune pitié et qu’elle doit être jugée ? Le roman nous met face à cette contradiction.
J’aime beaucoup la scène où Berthe demande à Ventura ce qu’elle risque et qu’il lui répond : la prison à perpétuité. Elle lui rappelle simplement qu’elle a 102 ans. Tout est dit : au mieux, il lui reste un ou deux ans à vivre. Elle n’a donc pratiquement plus rien à perdre et peut enfin raconter son histoire sans vraiment se soucier du jugement ou de la sanction. C’est aussi ce qui rend le personnage particulièrement savoureux.
Dans quelle mesure Berthe et l’univers de Mamie Luger s’inscrivent-ils dans la continuité de votre œuvre ? Quels liens faites-vous entre cette adaptation et vos précédentes BD ?
Le lien est assez différent. Ce qui relie toutes mes bandes dessinées, c’est surtout mon appétit pour faire des choses différentes. Je suis très admiratif d’un auteur comme Willy Lambil, qui a réalisé 72 tomes des Tuniques bleues en restant dans le même univers, avec les mêmes personnages et quasiment les mêmes décors, tout en conservant une grande qualité. Mais ce n’est vraiment pas mon fonctionnement.
J’ai commencé ma carrière avec cinq tomes de Luuna, dont je suis très content parce qu’ils m’ont permis de m’installer dans le milieu et d’acquérir une certaine reconnaissance. Mais, très vite, j’ai eu envie de changer d’univers : Donjon, Tykko des sables, Alice au pays des singes, les Disney, puis des récits plus autobiographiques comme À cœur ouvert… J’ai toujours cherché à explorer de nouvelles choses.
Quand on passe environ un an sur un album, j’ai besoin de rester stimulé et de ne pas me lasser. Je ne pourrais pas travailler longtemps sur un projet si je m’ennuie. Je n’aurais d’ailleurs jamais pensé faire du polar, mais Mamie Luger m’en a donné l’occasion. Cette adaptation ajoute donc une nouvelle pierre à l’édifice que je construis, avec l’envie de garder une œuvre la plus large et variée possible.
Vous avez commencé votre carrière chez Disney comme animateur. Dans Mamie Luger, on retrouve justement dans votre dessin l’énergie et le dynamisme des séries animées Disney que nous regardions plus jeunes, comme La Bande à Picsou ou Mister Mask. Est-ce une filiation dont vous avez conscience ?
C’est assez amusant, parce que mon style est vraiment très naturel. Je ne cherche pas particulièrement à adopter un style ou à reproduire une influence consciente. À la limite, le projet sur lequel je me force le plus est Luuna, parce que son univers graphique est peut-être plus exigeant.
On retrouve dans votre dessin une proximité avec le style de Crisse. Est-ce une influence que vous revendiquez ?
Oui, je pense que c’est effectivement vers ce style que je tends naturellement aujourd’hui. Au début de ma carrière, j’imaginais peut-être aller dans une autre direction, mais avec les Disney, puis Mamie Luger, ce dessin très animé, très vivant et très cartoon s’est imposé de lui-même. C’est devenu assez naturel.
D’ailleurs, lorsque j’ai présenté Mamie Luger à Casterman, je l’avais imaginé très différemment. Je pensais notamment à quelque chose dans l’esprit des Triplettes de Belleville, avec un dessin très graphique. Mais finalement, on a beau vouloir changer complètement de style, son propre dessin finit toujours par reprendre le dessus. Je considère d’ailleurs comme un compliment qu’on me dise que mon dessin est vivant, animé, qu’il « bouge ».
Et il est évident que mes dix années passées chez Disney ont eu une influence. L’animation m’a notamment appris à penser les personnages en trois dimensions. En bande dessinée, on peut construire un personnage en pensant en deux dimensions, alors qu’en animation, on pense davantage le volume : un crâne, par exemple, n’est pas simplement un cercle, mais une sphère. Cette manière de construire les personnages et de leur donner du mouvement reste forcément présente dans mon dessin.
On retrouve d’ailleurs cette influence chez plusieurs anciens collègues de Disney, comme Juanjo Guarnido, Pierre Alary ou Virginie Augustin : leurs styles sont très différents, mais il existe certains points communs dans cette façon de donner du volume et du mouvement aux personnages.
Pour terminer, quels sont vos prochains projets ? Le deuxième tome de Mamie Luger est-il déjà en préparation ?
Le tome 2 est déjà bien avancé : j’en ai réalisé près de 60 pages et je devrais le terminer vers juillet. Le principe, dès le départ, était de rapprocher au maximum les sorties des tomes 1 et 2. Ensuite, il y aura évidemment un tome 3, mais on verra cela plus tard, car tout cela prend déjà du temps.
J’essaie d’ailleurs toujours d’anticiper. Quand on travaille sur un album, il faut déjà avoir un ou deux projets en tête pour la suite. On ne peut pas se permettre d’attendre la sortie d’un livre, de faire sa promotion, puis seulement de réfléchir à ce qu’on va faire après.
C’est quelque chose que j’explique aussi à mes étudiants et aux jeunes auteurs auprès desquels j’interviens. Un album va vivre, mais sa vie est malheureusement assez courte. Il faut donc toujours avoir un coup d’avance, d’autant plus qu’il devient de plus en plus difficile de vivre de la bande dessinée. L’anticipation est essentielle.
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En médaillon : Nicolas Keramidas
Photos © Christian Missia Dio
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L’entretien que nous avait accordé Nicolas Keramidas en novembre 2023 pour Chasseur d’Invader
Mamie Luger T. 2 - L’Amour aux trousses d’après le roman de Benoît Philippon, Nicolas Keramidas – éditions Casterman. Album à paraître le 14 octobre 2026. 80 pages, format 21.6 x 28.9 cm - Couleur - Relié, 18,00 euros.
Mamie Luger T. 1 - La Tentation du mâle d’après le roman de Benoît Philippon, Nicolas Keramidas – éditions Casterman. Album paru le 13 mai 2026. 80 pages, format 21.6 x 28.9 cm - Couleurs - Relié, 18,00 euros.