Vous est-il arrivé de vous surprendre mutuellement dans votre manière de faire évoluer un personnage, une scène ou un décor ?
Shirai sensei : Les idées de Demizu sensei me surprennent toujours beaucoup. Voir mes idées prendre vie sous son dessin donne toujours lieu à des moments d’étonnement, quand elle dessine Norman en train de rire d’une certaine façon, par exemple. Ses designs aussi m’inspirent, comme pour le personnage de Leuvis par exemple.
Demizu sensei : Je suis toujours surprise de voir à quel point Shirai sensei a tout conçu à l’avance. Tout semble toujours se dérouler exactement comme prévu. Surtout au début, il y a plein d’éléments qui sont mis en place, et que je ne réalise même pas moi-même alors que je les dessine.
Emma est une héroïne rare dans le paysage shōnen : courageuse, idéaliste, guidée par une volonté de sauver tout le monde, même ses ennemis sans jamais être enfermée dans des rôles genrés. Ce qui frappe aussi, c’est qu’elle occupe pleinement le centre du récit, devant les figures masculines. Comment avez-vous construit ce personnage ? Aviez-vous dès le départ l’envie de placer une figure féminine au cœur de l’histoire, avec une posture aussi forte et singulière ?
Shirai sensei : Emma a été conçue comme une fille car le premier ennemi de la série, Maman, est une femme. Il était cohérent pour moi de faire s’affronter deux personnages féminins. Je trouvais cela plus intéressant.
Votre style graphique est immédiatement reconnaissable, avec une richesse de détails et une touche presque onirique. Comment définiriez-vous votre approche graphique et comment abordez-vous la composition d’une image ?
Demizu sensei : Moi, j’aime beaucoup dessiner les paysages. Mais dans un manga, il faut inclure beaucoup d’autres éléments. Je veux tout mettre ! Les paysages passent souvent au second plan dans les mangas, mais je fais tout pour garder le plus d’éléments possibles dans mes planches, tout en m’assurant que ce qui doit être mis en valeur l’est. De plus, j’ai parfois dû adapter ma composition au format du magazine. Par exemple, il y a une double page où un démon était coupé par la pliure de la page. J’ai donc dû le décaler vers la gauche pour qu’on puisse le voir.
Le contraste entre l’horreur psychologique et l’innocence enfantine est l’une des marques fortes de la série. Comment avez-vous travaillé cet équilibre, à la fois sur le plan graphique et narratif ?
Shirai sensei : Je suis scénariste, mais je travaille surtout la mise en scène. Je réfléchis surtout à la manière de présenter des moments. Par exemple, le premier arc raconte une chute du paradis vers l’enfer. J’ai tenté de le représenter le plus clairement possible. Dans la première partie, j’ai souligné l’innocence de l’enfant, et la relation avec la mère. Par contraste, dans la deuxième partie, je fais surgir des monstres qui détruisent tout cela.
Je m’efforce de montrer la perspective des enfants lorsqu’ils sont confrontés à ce choc. J’en parle puisque nous sommes en France, mais j’ai lu Le Cinéma selon Alfred Hitchcock de François Truffaut. Dans le livre, Truffaut fait l’interview de Hitchcock, qui parle de la différence entre suspense et surprise. J’aime beaucoup cette notion. La surprise consiste simplement en un étonnement. Le suspense est étroitement lié aux sentiments des personnages. Si on ne montre pas les émotions des personnages, le suspense ne fonctionne pas. Plus que le récit, c’est la représentation des émotions qui prime. Ce point a été essentiel au moment de montrer le rapport entre horreur et innocence.
Demizu sensei : Avant de travailler sur The Promised Neverland, je faisais des ouvrages pour enfants. J’aime beaucoup dessiner des choses à destination des enfants. Mais en tant que dessinatrice, je tentais parfois de créer des œuvres plus sombres. Sans grand succès, mais c’est là que Shirai sensei m’aide beaucoup. Je n’aime pas beaucoup l’horreur, mais le récit de Shirai sensei m’a permis de faire émerger mes propres histoires horrifiques.
Le récit de The Promised Neverland suit plusieurs étapes : évasion, survie, puis révolution. Aviez-vous une vision globale de cette structure dès le début, ou certains éléments se sont-ils révélés au fur et à mesure ?
Shirai sensei : Absolument pas, je n’avais pas du tout l’idée de créer cette structure narrative dès le début. Dès que je créais une fin possible, mon éditeur me l’interdisait et rejetait l’idée. Et je me rends compte aujourd’hui que c’était mieux ainsi, de pouvoir fabriquer l’histoire au fur et à mesure.
L’univers graphique, des démons aux fermes en passant par les ruines, possède une identité forte et marquante. Quelles inspirations ont nourri la création de ce monde si singulier, notamment pour le design des démons et des lieux emblématiques comme Grace Field House ?
Shirai sensei : Pour les démons, j’ai donné plusieurs idées de formes monstrueuses à Demizu sensei, qui les a ensuite dessinées. J’ai alors choisi les designs que je préférais. En tous cas, la priorité était de s’assurer que les démons étaient aussi terrifiants et répugnants que possible. À l’inverse, pour les bâtiments comme Grace Field House, nous avons essayé de les rendre les plus banals possibles. Demizu sensei a toujours plein d’idées différentes, alors je ne fais que piocher parmi ce qu’elle me propose.
Demizu sensei : Pour dessiner les démons, je partais toujours d’une forme humanoïde, que je modifiais progressivement, j’ajoutais ou j’enlevais des morceaux de corps. Shirai sensei était toujours là pour me guider. Et pour les bâtiments, je me suis inspirée de ma propre vie, de mon école primaire par exemple.
Le rythme s’accélère nettement dans les derniers chapitres. Est-ce un choix narratif délibéré, ou des contraintes liées à la publication ou au format ont-elles influencé ce rythme ?
Shirai sensei : Le rythme qui s’accélère vers la fin n’était pas une contrainte de publication. L’histoire a été pensée comme un toboggan. Plus on s’approche de la fin, plus ça s’accélère. Essayer de garder toujours le même rythme finit par lasser, surtout si le manga est publié dans un magazine. J’ai déjà envisagé de demander plus de pages par numéro, afin de pouvoir ajouter des éléments. Mais en regardant le planning et la charge de travail, j’ai vite compris qu’il serait impossible de tenir une cadence pareille. Inversement, comme l’histoire n’était pas structurée à 100% depuis le début, nous avions aussi une certaine flexibilité. Par exemple, lorsque le magazine proposait de nous publier sur des pages en couleurs, ce qui mettait en avant l’histoire, nous nous arrangions pour caler des temps forts de l’histoire sur ces pages-là.
Dans vos artbooks comme Pone, vos illustrations suggèrent une histoire, parfois même un monde complet en une seule image. Envisagez-vous de développer un jour un univers original sous forme d’un manga scénarisé par vous-même ?
Demizu sensei : Tout d’abord, je suis heureuse de savoir que mes autres œuvres sont publiées et lues en France ! Pour vous répondre, oui, j’adorerais faire mon propre manga un jour. Cependant, un manga, ce n’est pas que de l’illustration, c’est aussi du scénario, du dialogue. Pour l’instant, je n’ai pas confiance en moi pour faire cela, et je préfère me reposer sur l’expertise de Shirai sensei, qui sait s’y prendre bien mieux que moi. Mais peut-être un jour ? Si c’est le cas, j’espère que le public français appréciera !
Y a-t-il une scène ou un chapitre dont vous gardez un souvenir marquant, soit parce qu’il a été difficile à concevoir, soit parce qu’il vous touche particulièrement ?
Shirai sensei : J’en ai beaucoup trop ! Mais si je devais retenir un seul chapitre, ce serait le 37, où Isabella dit au revoir aux enfants. Sinon, je pense aussi à la scène où Yugo meurt en protégeant tout le monde. Mais ce qui est intéressant, c’est ce que je vois sur Twitter/X depuis l’année dernière environ. Je lis des commentaires de personnes qui disent que Geelan est leur personnage préféré. Je ne m’y attendais pas, et lorsque je relis ce que j’ai écrit, je me rends compte que le personnage est beaucoup plus intéressant que ce que je ne le croyais au début.
Demizu sensei : Moi, je me souviens surtout des scènes de retrouvailles. Elles sont difficiles à dessiner, car il faut représenter plusieurs personnages importants, dans des moments-clés du récit. Quelle pression ! Mais j’aime beaucoup le résultat final, j’espère que vous aimerez lire (ou relire) le manga autant que j’ai aimé le dessiner !
Par Akira OIKAWA Malgorzata NATANEK
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