Très bon
11 juin 2025
Et si, après des décennies de guerre, les cités d’Italie du Nord avaient renoncé aux affrontements militaires pour créer une république inspirée des valeurs de la Rome antique ? C’est le pari audacieux que proposent Jérôme Le Gris (scénario) et Nicolas Siner (dessin) dans Horacio d’Alba, trilogie uchronique aussi foisonnante qu’élégante, parue chez Glénat en 2016 après la faillite des éditions 12Bis. Entre intrigues sénatoriales, duels mortels et drames familiaux, cette série nous embarque dans un XVIe siècle réinventé, où le glaive et la parole s’affrontent dans une société en mutation.
Naissance d’un monde, chute d’un ordre
Quelque part en Italie, au début du XVIe siècle, les états du Nord, lassés des conflits sanglants, instaurent un nouveau mode de réglement des différends. Désormais, les querelles se résolvent à l’aube, à trente pas de distance, le doigt sur la détente d’une pistole milanaise. Les duels remplacent les guerres, et des combattants désignés, les “duellistes”, deviennent les arbitres officiels des conflits politiques. Parmi eux, Horacio d’Alba est une légende. Huitième prince-duelliste de l’Académie Démocrate, il est à la fois respecté et redouté. Mais il porte aussi une lourde culpabilité, que vous découvrirez dès le premier tome dans un face-à-face tragique. Cette blessure intime alimente une fracture entre le père et le fils, qui cristallisera certains des enjeux les plus forts de la trilogie.
Le premier tome introduit avec brio les fondations d’un monde alternatif inspiré de la Renaissance italienne. Dans cette “République du point d’honneur”, deux Académies de duellistes (Démocrate et Timocrate) maintiennent l’ordre à coups de pistoles et de codes d’honneur. Mais dans l’ombre, des voix s’élèvent contre ce système archaïque. Des tensions sourdent, des alliances se nouent, et certains personnages clés se préparent à bouleverser l’ordre établi. Parmi eux, un jeune homme fait un choix radical, en opposition directe avec son héritage...
Nicolas Siner se souvient :
« Quand Jérôme Le Gris m’a présenté le projet, il tombait pile dans mes goûts. On avait vraiment des aspirations communes sur l’ambition du projet. Jérôme avait déjà écrit l’intégralité du premier tome avant que je ne commence à dessiner, et les grandes lignes des tomes suivants étaient déjà fixées. C’était super de travailler avec cette clarté d’ensemble. »
Porté par une narration millimétrée, ce premier acte pose les bases d’une aventure politique et familiale de haute tenue. Le suspense monte progressivement, tandis que l’on sent que les cartes sont en train d’être rebattues.
La force visuelle de la trilogie repose quant à elle sur l’excellence graphique du dessinateur. Formé à l’école Pivaut de Nantes, il signe ici sa toute première série, avec une maturité et une rigueur rares.
« Ce n’était pas vraiment des difficultés, à proprement parler », explique-t-il au sujet de son travail de représentation artistique d’un passé réécrit. « L’enjeu principal était de créer un univers qui reste crédible, même s’il s’agit d’un récit de fiction. Je me suis beaucoup documenté : architecture, costumes, armes... Je me suis aussi inspiré de travaux de reconstitution graphique de certains tomes d’Alix ou le jeu Assassin’s Creed II pour nourrir ma propre méthodologie de recréation historique. »
Ce souci du détail donne naissance à un esthétisme spectaculaire : décors détaillés, contrastes lumineux, architectures inspirées de la Renaissance. L’influence d’auteurs comme Mathieu Lauffray ou Alex Alice est palpable, mais jamais envahissante.
Tragédie intime et politique en mouvement
Le deuxième tome fait monter les enchères. Alors que les deux Académies s’unissent en secret pour éliminer un réformateur encombrant, une embuscade inattendue fait basculer le destin de plusieurs protagonistes. La république tangue, les trahisons se multiplient, et les alliances se délitent au fil des découvertes et des douleurs. Au cœur de ce chaos, Horacio vacille. Sa fidélité à un monde ancien est ébranlée par les actes de son fils et par le traitement réservé à une femme qu’il aime.
Les auteurs explorent ici la complexité morale de leurs héros, tout en distillant un suspense haletant. Jusqu’à l’événement déclencheur d’un conflit d’une ampleur inédite, dont les retombées résonneront dans le dernier tome.
Dans l’ultime volet, la tension atteint son paroxysme. Tandis que la République vacille, les forces en présence convergent vers un affrontement inévitable. Horacio, replié dans la forteresse de Castel Maggiore, se prépare à une défense presque suicidaire. Autour de lui, des figures charismatiques prennent position, des stratégies se dessinent, et les trahisons reprennent. Certains alliés potentiels révèlent leurs cartes tardivement, tandis que le fils d’Horacio, longtemps tenu à distance, s’apprête à faire une apparition décisive.
Porté par une mise en scène magistrale, ce dernier acte marie batailles épiques, poignants silences, et éclairages politiques subtils. L’issue, que l’on sent proche, se mérite à chaque page. Et réserve quelques surprises de taille.
Trajectoire d’un auteur
Né à Paris en 1985, Nicolas Siner a toujours cultivé le goût du dessin et de la BD. Après un baccalauréat scientifique et un bref passage en faculté de sciences, il entame en 2004 des études à l’école Pivaut de Nantes, dont il sort diplômé en 2008. Dès ses débuts, il alterne illustration et bande dessinée, collaborant notamment avec le magazine Science et Vie Junior. En 2009, il signe chez 12Bis Horacio d’Alba, son premier album, scénarisé par Jérôme Le Gris. La série se conclut en 2016 avec un troisième tome publié chez Glénat, qui réédite ensuite en intégrale. Le tandem Siner–Le Gris s’est reformé ensuite pour nous proposer Lord Gravestone, une trilogie gothique parue entre 2022 et 2023 également chez l’éditeur grenoblois. En parallèle, Siner travaille pour le jeu vidéo, notamment avec Tokkun Studio (une entreprise de sous-traitance dans les domaines du jeu vidéo, du cinéma et d’internet) et le studio de développement de jeux vidéo japonais Cygames. Il partage aujourd’hui son temps entre la BD et l’illustration, signant entre autres des couvertures pour les éditions Delcourt, tout en résidant en région Rhône-Alpes.
La publication de la série a connu quant à elle un rebondissement éditorial. Les deux premiers tomes paraissent chez 12Bis, avant la fermeture de la maison.
« On savait que la série serait reprise, mais on ne savait pas par qui », raconte Nicolas Siner. « Finalement, Glénat nous a contactés et a racheté les contrats et les stocks. On n’a rien eu à renégocier. Pour nous, c’était fluide, presque indolore. »
Le résultat ? Un succès critique constant. Presse spécialisée, libraires et lecteurs enthousiastes saluent une œuvre ambitieuse, cohérente, et d’une tenue graphique remarquable. Si les ventes n’ont pas atteint des sommets, la série reste cependant une référence pour les amateurs de BD historique et politique. Depuis, Nicolas Siner a collaboré ponctuellement avec la licence Assassin’s Creed via le Studio Lounak Inc (pour Ubisoft).
Si vous étiez passé à côté des trois tomes d’Horacio d’Alba au moment de leurs sorties, cette réédition en intégrale est l’occasion idéale de (re)découvrir cette mini-série au souffle épique.
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Photo © Christian Missia Dio
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Horacio d’Alba - Intégrale, par Jérôme Le Gris & Nicolas Siner - éditions Glénat. Album paru le 28 mai 2025. 180 pages, 243 x 322 mm. 26,00 €.