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Ancolie, la pire sorcière du monde !

Par Akira OIKAWA Dubitatif 12 juin 2025 
Ancolie est une sorcière, mais elle est loin de ressembler à un personnage de contes de fées.
Finis les élégants chats noirs, les longues robes brodées d’araignées ou encore les incantations latines murmurées à voix basse. Ancolie vit au 21ᵉ siècle, et cela signifie raves, soirées alcoolisées interminables et sortilèges littéralement crachés dans le verre des gens. La sorcière aurait pu continuer à vivre son éternité ainsi, mais lorsque le Haut Conseil des sorcières la convoque, elle reçoit un ultimatum : Ancolie a un an pour accomplir un haut fait vertueux et se racheter, sans quoi elle perdra ses pouvoirs et mourra. La (pas si jeune) sorcière de trois cents soixante ans saura-t-elle se montrer à la hauteur ? Ou s’enfoncera-t-elle dans son pessimisme pour mourir dans l’indifférence générale ?

Ancolie est une lecture pour le moins surprenante. Récit complètement déjanté et à l’humour absurde, l’autrice-illustratrice Salomé Lahoche propose une réinterprétation de la figure de la sorcière, et l’ancre dans notre monde actuel, tout aussi absurde. Le livre met en scène la sorcière Ancolie, âgée de 360 ans (même si elle en paraît 27), vivant sa vie de débauches et de déboires. Ancolie ne cherche pas à faire le bien ou à améliorer sa vie. Au contraire, elle passe son immortalité à s’enivrer dans des bars sordides, à courir après son ex toxique de vampire, ou à semer le chaos lors des fêtes de loups-garous.

Mais le Haut Conseil des sorcières, dans la plus pure image des vieilles harpies grincheuses, désapprouve ce train de vie peu glorieux. Ancolie reçoit alors un ultimatum. Elle a un an pour prouver sa valeur en tant que sorcière, sans quoi elle se verra retirer ses pouvoirs et mourra. Pour notre protagoniste, qui n’imaginait pas mourir si tôt, le monde s’effondre. Elle décide alors de faire une chose inimaginable, surtout pour elle : sauver le monde. Mais Ancolie n’est pas habituée aux bonnes actions, et s’y prend toujours de la pire façon possible pour atteindre ses fins. Un tel profil peut-il sauver le monde ?

Ancolie, la pire sorcière du monde !
Une approche de séduction subtile et délicate...
© Salomé Lahoche - Glénat

Le personnage d’Ancolie est très clairement ce qui porte le récit. Par sa grossièreté, son insolence constante et son mépris des règles, elle est parfaitement détestable. Mais ce choix est justifié de manière très pertinente. Ancolie a plus de 360 ans, et a vu sous ses yeux se dérouler l’histoire humaine, constamment chargée de violence, de guerres et de destruction. L’avarice capitaliste, le réchauffement climatique, les politiques réactionnaires : tout cela a démotivé Ancolie et l’a rendue cynique et pessimiste. Le personnage reflète l’opinion qu’elle a du monde, une opinion très actuelle. Il est difficile d’apprécier Ancolie, précisément parce que c’est ainsi que son personnage a été créé — et ça marche.

Pire amie ou meilleure ennemie, difficile à dire
© Salomé Lahoche - Glénat

Les personnages secondaires lui servent de contraste et mettent en relief les défauts de notre héroïne. Ses amies Claude et Macha servent, par exemple, à montrer la perception d’Ancolie de l’amitié. Les trois sorcières sont amies, mais cette relation bascule parfois dans l’attachement toxique. Claude va même jusqu’à la confronter ouvertement à ce sujet, ce que la protagoniste balaie d’abord nonchalamment. Mais on se rend vite compte que cet acte l’a en réalité profondément blessée.

Le récit place constamment Ancolie en confrontation avec les autres personnages, tout comme elle-même est en colère face au monde. Chaque personnage, représentant un aspect de notre société, sert à illustrer le point de vue d’Ancolie sur ce dernier. Il est intéressant de remarquer qu’Ancolie, à l’image des personnages des précédents ouvrages de l’autrice, est très inspirée par Salomé Lahoche elle-même. Le regard cynique sur le monde, l’absence totale de gêne, on retrouve des codes caractéristiques.

Ancolie s’inscrit ainsi dans cette tradition de personnages désabusés, qui ne voient que le mal dans le monde et le combattent en traînant des pieds et en passant la journée dans le canapé.

Quel bazar !
© Salomé Lahoche - Glénat

Le pessimisme d’Ancolie se ressent également dans le style graphique du livre. Salomé Lahoche adopte un trait arrondi, avec peu de relief, qui écrase les visages et les corps des personnages, leur donnant des expressions constamment blasées et grincheuses. Les décors sont des fouillis pêle-mêle, et la maison d’Ancolie est un bazar constant qui reflète son désordre intérieur. Les couleurs de Thaïs Guimard ajoutent également une couche sombre à certaines scènes, qui illustrent clairement la débauche omniprésente dans la vie d’Ancolie. Un style graphique qui reflète donc parfaitement son propos.

Baston et boisson, le quotidien d’Ancolie
© Salomé Lahoche - Glénat

Le livre propose une histoire intéressante et explore des problématiques actuelles graves par le biais de l’humour absurde et irrévérencieux, comme le font tant d’autres œuvres. Cependant, Ancolie trébuche sur la ligne d’arrivée, ce qui rend la lecture très décevante et frustrante dans les dernières pages. Sans trop en révéler, il n’y a tout simplement pas de fin. L’intrigue atteint un tournant important, l’apex même du récit, et se coupe en plein milieu. Il n’y a ni conclusion ni morale. Le livre se termine sur une double page absurde… et rideau. C’est vraiment frustrant et dommage, car cela laisse beaucoup de fils narratifs non résolus.

Pour ce qu’on en sait, Ancolie finit l’histoire avec la même personnalité qu’au début et ne cherche pas à devenir une meilleure personne. Même ses amies, qui lui ont pardonné pour le bien de l’intrigue, n’ont aucune garantie qu’Ancolie changera de comportement envers elles. La fin d’Ancolie n’est pas une fin ouverte : c’est une absence de fin, ce qui est particulièrement décevant. Le lecteur se retrouve frustré, et se demande si tout cela en valait vraiment la peine.

Ancolie est donc une lecture drôle, absurde, mais finalement bien décevante. Réinterprétation féministe, libérée et déjantée de la figure de la sorcière dans notre société moderne, le livre soulève des problèmes pertinents sur nos comportements. Mais il manque presque une autre moitié du propos : celle qui consiste à proposer des solutions. Le livre plaira donc à celles et ceux qui souhaitent lire des réécritures de mythes et de sorcières de manière humoristique. En attendant une suite.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782344058305

Ancolie - Par Salomé Lahoche - Éd. Glénat, paru le 11 juin 2025. Grand format ; 21,5 x 29,3 cm, 128 pages couleur

Glénat ✏️ Salomé Lahoche 🎨 Thaïs Guimard Humour Tranche de vie Burlesque
 
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