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Très bon
9 octobre 2018
Le 5 octobre 2018, le Dr Denis Mukwege était désigné lauréat du prix Nobel de la Paix. Une consécration longtemps attendue pour le gynécologue congolais, déjà récompensé à de nombreuses reprises pour son travail auprès des femmes victimes de violences sexuelles dans l’Est de la République démocratique du Congo. Il partageait cette distinction avec Nadia Murad, militante yézidie irakienne, survivante de l’esclavage sexuel imposé par l’organisation État islamique. Le comité Nobel récompensait ainsi deux personnalités ayant fait de la lutte contre l’utilisation des violences sexuelles comme arme de guerre le combat d’une vie.
Quelques semaines auparavant paraissait aux éditions du Lombard Kivu, un one-shot scénarisé par Jean Van Hamme et dessiné par Christophe Simon. La coïncidence donnait une résonance particulière à cet album dont Denis Mukwege est l’une des principales figures réelles.
François Daans est un jeune ingénieur des mines belge travaillant pour la multinationale Metalurco. Lassé de son poste administratif, il demande à être envoyé sur le terrain et se retrouve à Bukavu, capitale du Sud-Kivu. Sa mission consiste notamment à superviser l’approvisionnement en coltan de son employeur et à remplacer un intermédiaire local devenu encombrant.
À quelques dizaines de kilomètres de là, Jérémie et sa petite sœur Violette assistent au massacre de leur village par une milice. Le garçon parvient à sauver Violette d’un viol et tous deux prennent la fuite vers Bukavu. Leur route finira par croiser celle de François Daans.
Le jeune ingénieur n’ignore pas totalement les conditions dans lesquelles sont extraits certains minerais de l’Est congolais. Mais, à l’instar de nombreux consommateurs situés au bout de chaînes d’approvisionnement particulièrement opaques, il en connaît surtout la théorie. Sa rencontre avec Violette puis sa découverte de l’hôpital de Panzi donnent soudain des visages et des corps à une réalité jusque-là réduite à des chiffres, des rapports ou des cours de matières premières.
C’est l’un des ressorts les plus classiques de Jean Van Hamme : faire pénétrer son lecteur dans un univers complexe à travers un protagoniste occidental qui le découvre lui-même. François Daans possède quelque chose des héros traditionnels du scénariste de XIII, Thorgal et Largo Winch : compétent, volontaire, suffisamment privilégié pour avoir accès aux puissants mais progressivement confronté à la violence du système auquel il participe.
Ce choix facilite l’identification du lectorat franco-belge, tout en posant aujourd’hui une question : fallait-il encore passer par le regard d’un Européen pour raconter le Kivu ? Violette, Jérémie et les personnages congolais finissent heureusement par déplacer progressivement le centre de gravité du récit. Mais cette tension demeure l’une des limites, autant que l’un des ressorts narratifs, de l’album.
“Un scandale géologique”, oui, mais pas seulement…
La République démocratique du Congo est régulièrement qualifiée de « scandale géologique », expression traditionnellement associée au géologue belge Jules Cornet. La formule résume l’extraordinaire richesse de son sous-sol mais aussi, involontairement, l’un des grands paradoxes de son histoire : depuis plus d’un siècle, certaines ressources indispensables aux puissances industrielles quittent le territoire congolais sans que leur valeur ne se traduise nécessairement par une amélioration comparable des conditions de vie de sa population.
La prédation ne commence évidemment pas avec le coltan.
Lorsque l’actuelle RDC constituait l’État indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II entre 1885 et 1908, l’ivoire puis surtout le caoutchouc alimentèrent une économie d’extraction particulièrement brutale. Avec l’industrialisation du XXe siècle, d’autres matières premières prirent une importance stratégique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’uranium exceptionnellement riche extrait de la mine de Shinkolobwe, dans le Katanga, joua notamment un rôle dans le projet Manhattan américain et donc dans la fabrication des premières bombes atomiques. Le Congo se retrouvait ainsi, une nouvelle fois, au cœur d’un enjeu stratégique mondial sans que les décisions déterminant l’utilisation de ses ressources soient prises par les Congolais eux-mêmes.
Cuivre, cobalt, uranium hier ; cobalt, cuivre, or, étain, tungstène ou tantale aujourd’hui : les minerais changent avec les besoins de l’industrie mondiale, mais la position stratégique du territoire demeure.
Le coltan — contraction de colombite-tantalite — permet notamment d’obtenir du tantale, métal recherché pour ses qualités de résistance et utilisé dans de nombreux composants électroniques. Smartphones, ordinateurs, équipements industriels ou technologies de pointe ont contribué à augmenter l’intérêt économique pour cette matière première.
Ce lien entre nos appareils quotidiens et les mines congolaises constitue précisément le moteur de Kivu. Van Hamme ne raconte pas seulement une guerre lointaine : il cherche à rappeler que certaines violences se déroulent au début d’une chaîne économique dont les consommateurs européens constituent l’autre extrémité.
Huit ans après la sortie de l’album, ce constat n’a malheureusement rien perdu de son actualité.
Depuis sa prise de contrôle par l’AFC/M23 en 2024, la région minière de Rubaya, au Nord-Kivu, est devenue emblématique de cette économie de guerre. Les experts des Nations unies ont documenté l’exploitation et la taxation du coltan dans les zones contrôlées par la rébellion, ainsi que les circuits permettant à une partie de ces minerais de quitter le Congo. En 2026 encore, leur rapport final décrit l’augmentation de l’activité minière autour de Rubaya, le contrôle des transports et les prélèvements opérés par l’AFC/M23.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que les puissances occidentales affichent simultanément leur volonté de combattre les « minerais de conflit » et de sécuriser leur accès aux matières premières critiques.
En février 2024, l’Union européenne concluait ainsi avec le Rwanda un partenariat stratégique sur les chaînes de valeur des matières premières critiques, dont le tantale. Un an plus tard, après la progression du M23 et la prise de Goma, le Parlement européen demandait la suspension de ce mémorandum, invoquant notamment le soutien de Kigali à la rébellion et le risque que des minerais provenant des zones congolaises occupées soient exportés via le Rwanda.
Les États-Unis ont, de leur côté, fait de l’accès aux minerais critiques un élément explicite de leur diplomatie régionale. L’accord de paix signé par la RDC et le Rwanda à Washington en juin 2025 a été suivi d’un cadre d’intégration économique régionale comprenant la formalisation des chaînes d’approvisionnement minières. Washington a parallèlement conclu avec Kinshasa un partenariat destiné notamment à faciliter un accès durable aux minerais critiques congolais.
La contradiction mérite d’être relevée : en juin 2026, les États-Unis annonçaient dans le même temps avoir sanctionné un réseau travaillant avec le M23 pour faire passer clandestinement des minerais de l’Est congolais vers le Rwanda.
Plutôt que d’y voir la preuve mécanique d’un vaste complot international, ces éléments révèlent surtout une constante : la paix dans l’Est de la RDC ne peut être pensée indépendamment des intérêts économiques liés à ses ressources naturelles.
Du génocide rwandais aux guerres du Congo
Réduire les conflits de l’Est congolais à une guerre pour les minerais serait cependant aussi trompeur que de les présenter comme une simple opposition ethnique.
La situation contemporaine trouve notamment ses racines dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Après la victoire du Front patriotique rwandais de Paul Kagame, des centaines de milliers de réfugiés hutus franchissent la frontière zaïroise. Parmi eux se trouvent des militaires des anciennes forces gouvernementales et des membres des milices Interahamwe responsables du génocide.
Les camps installés dans l’Est du Zaïre deviennent rapidement un problème humanitaire, sécuritaire et politique majeur. Deux ans plus tard, le Rwanda intervient militairement aux côtés de l’Ouganda et de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila.
La Première Guerre du Congo commence à l’automne 1996.
Denis Mukwege en est presque immédiatement témoin. Il travaille alors à l’hôpital de Lemera, au Sud-Kivu. Le 6 octobre 1996, l’établissement est attaqué. Des malades sont tués dans leurs lits et des membres du personnel exécutés. Mukwege, absent au moment de l’assaut, découvre le massacre à son retour.
L’AFDL progresse ensuite à travers le pays et renverse Mobutu en mai 1997. Derrière la direction congolaise de Laurent-Désiré Kabila, l’intervention directe des forces rwandaises et ougandaises dans cette offensive est aujourd’hui abondamment documentée.
Le Rapport Mapping publié en 2010 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme recense plusieurs centaines d’incidents graves commis sur le territoire congolais entre 1993 et 2003. Il documente notamment des crimes attribués aux différentes forces impliquées dans les guerres du Congo, parmi lesquelles les troupes de l’AFDL et de l’Armée patriotique rwandaise.
Ce rapport n’est pas un jugement et ne détermine pas des responsabilités pénales individuelles. Il constitue en revanche l’une des documentations les plus importantes sur les violences de cette période.
L’alliance entre Laurent-Désiré Kabila et Kigali ne dure guère. Après son accession au pouvoir, la présence rwandaise demeure considérable jusque dans l’appareil militaire congolais : James Kabarebe, officier rwandais ayant joué un rôle central dans la conquête du pays, devient notamment chef d’état-major de la nouvelle armée.
En juillet 1998, Laurent-Désiré Kabila ordonne aux militaires étrangers de quitter la RDC. Quelques jours plus tard commence la Deuxième Guerre du Congo. Le conflit implique plusieurs pays africains et différents mouvements armés. L’Angola, le Zimbabwe et la Namibie interviennent aux côtés de Kinshasa, tandis que le Rwanda et l’Ouganda soutiennent des rébellions dans l’Est et le nord du pays.
Les deux anciens alliés s’affronteront même directement à Kisangani.
La dimension économique de ces guerres est, elle aussi, abondamment documentée. Dès le début des années 2000, un panel d’experts des Nations unies décrit le pillage et l’exploitation illégale des ressources naturelles congolaises et analyse la manière dont cette économie contribue à entretenir le conflit.
Le rôle du Rwanda dans la déstabilisation de l’Est congolais
En 2018, écrire que Kigali était « accusé » de soutenir des groupes armés dans l’Est congolais nécessitait encore de nombreuses précautions. En 2026, la documentation accumulée permet d’être beaucoup plus précis.
Le soutien rwandais au M23 avait déjà été documenté par les experts des Nations unies lors de la première insurrection du mouvement en 2012. Depuis sa résurgence à partir de 2021, de nouveaux rapports ont décrit la présence de militaires rwandais sur le territoire congolais, leur coopération avec le M23 et leur participation aux opérations.
En février 2025, après les offensives ayant conduit à la prise de Goma puis de Bukavu, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2773. Celle-ci condamne le soutien de la Force de défense rwandaise au M23 et demande le retrait des forces rwandaises du territoire congolais.
Kigali continue pour sa part d’invoquer une préoccupation sécuritaire ancienne : la présence en RDC des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), héritières de groupes hutus armés dont certains membres sont issus des forces responsables du génocide de 1994.
Cette menace ne peut être simplement balayée. Mais elle n’explique pas à elle seule près de trois décennies d’interventions, de soutien à différents mouvements rebelles et de contrôle de territoires congolais.
À cette dimension sécuritaire s’ajoute donc un enjeu économique clairement documenté : celui des ressources naturelles.
La question d’une éventuelle « balkanisation » du Congo doit, elle, être maniée avec davantage de prudence. Elle traverse le débat politique congolais depuis les guerres des années 1990 et désigne la crainte de voir certaines portions du territoire échapper durablement à la souveraineté de Kinshasa.
Cette inquiétude s’est notamment nourrie d’un récit historique sur un supposé « Grand Rwanda » antérieur aux frontières coloniales. Sous le règne du mwami Kigeli IV Rwabugiri, au XIXe siècle, le royaume rwandais mena effectivement différentes campagnes militaires vers les territoires situés à l’ouest de ses frontières actuelles.
Mais transposer directement ces expansions précoloniales dans les catégories territoriales des États-nations contemporains serait anachronique. L’influence du royaume rwandais sur certains espaces du Kivu fut variable, contestée et souvent temporaire.
Il serait donc imprudent d’affirmer comme un fait établi que Kigali mène aujourd’hui un plan destiné à « reconstituer » les frontières de ce royaume.
En revanche, l’existence même de ce récit historique n’est pas imaginaire : des responsables rwandais ont à plusieurs reprises évoqué les frontières coloniales comme ayant séparé du Rwanda des territoires ou des populations situés aujourd’hui dans les pays voisins.
La question pertinente en 2026 n’est donc peut-être plus de chercher la preuve d’un plan secret d’annexion, mais d’observer une réalité plus concrète : des portions importantes du Nord et du Sud-Kivu ont durablement échappé au contrôle de Kinshasa, tandis que les mouvements qui les occupent mettent en place des administrations, prélèvent des taxes et contrôlent certaines ressources.
Cette fragmentation de fait suffit à expliquer pourquoi le vocabulaire de la « balkanisation » demeure aussi présent dans le débat congolais, sans qu’il soit nécessaire de transformer une crainte géopolitique en certitude historique.
Les responsabilités de l’État congolais
Mais attribuer tous les malheurs du Congo au Rwanda ou aux intérêts étrangers serait une autre simplification.
L’affaiblissement de l’État congolais, la corruption, l’impunité, les dysfonctionnements de l’armée et l’incapacité chronique des pouvoirs successifs à administrer efficacement certaines régions de l’Est ont également contribué à la persistance de la crise.
La chute de Mobutu en 1997 n’a pas débouché sur la reconstruction rapide d’un État capable de protéger l’ensemble de sa population et de contrôler ses frontières.
Laurent-Désiré Kabila, puis Joseph Kabila et Félix Tshisekedi ont chacun dû composer avec des forces armées fragiles, des réseaux politiques concurrents, une administration insuffisamment présente et une économie minière où les intérêts publics, privés, locaux et étrangers s’entremêlent.
À cela s’ajoutent les exactions commises par certains éléments des forces régulières congolaises elles-mêmes ainsi que le recours, à différentes périodes, à des groupes armés locaux comme supplétifs.
L’Est de la RDC n’est donc pas le théâtre d’une opposition simple entre un État congolais innocent et un voisin prédateur. Il s’agit d’un système beaucoup plus complexe où se croisent ingérences étrangères, faiblesse institutionnelle, intérêts miniers, antagonismes locaux, déplacements de population et multiplication des groupes armés.
Cette complexité ne doit cependant pas devenir un prétexte pour diluer les responsabilités établies.
Un homme face à la barbarie
C’est dans cette histoire que s’inscrit le parcours de Denis Mukwege.
Né le 1er mars 1955 à Bukavu, il étudie la médecine au Burundi avant de se spécialiser en gynécologie-obstétrique en France. Confronté à la guerre et au massacre de Lemera, il fonde en 1999 l’hôpital de Panzi, à Bukavu.
Mukwege développe progressivement avec ses équipes une approche dépassant la seule réparation chirurgicale. Panzi associe aux soins médicaux un accompagnement psychologique, juridique et socio-économique afin de permettre aux survivantes de reconstruire leur vie.
Son engagement lui vaut de nombreuses distinctions, dont le prix Sakharov du Parlement européen en 2014, avant le Nobel de la Paix en 2018. Mais cette notoriété s’accompagne également de menaces. Après une tentative d’assassinat à son domicile en 2012, il quitte temporairement le pays avant de revenir à Bukavu.
Son combat inspira documentaires, livres et témoignages. Parmi ses soutiens belges figurent notamment la journaliste Colette Braeckman, le réalisateur Thierry Michel et le chirurgien Guy-Bernard Cadière, qui s’est rendu à plusieurs reprises à Panzi pour y opérer.
C’est par l’intermédiaire de ce dernier que Jean Van Hamme découvre plus directement le travail de Mukwege.
Le scénariste hésitait pourtant à traiter l’Afrique. Il connaissait néanmoins le Congo pour y avoir vécu dans sa jeunesse et accepte finalement de construire un récit autour du Kivu et de l’économie des minerais.
Après leur collaboration sur Les Nouvelles Aventures de Corentin, il retrouve Christophe Simon au dessin.
Pour Simon, Kivu ne sera pas un album comme les autres.
Le dessinateur s’est rendu lui-même à Panzi pendant une dizaine de jours. Il y a rencontré des patientes, des enfants, des médecins et des infirmières ; il a vu arriver les ambulances et assisté au quotidien d’un hôpital situé au cœur d’une région en guerre.
Interrogé huit ans plus tard, il raconte être revenu profondément bouleversé de cette expérience. Il évoque également le sentiment d’avoir observé une forme contemporaine de prédation : des populations vivant au-dessus de ressources indispensables à nos économies mondialisées mais supportant une partie du coût humain de leur extraction.
Christophe Simon : la rigueur classique face à un drame contemporain
Graphiquement, Kivu est un album paradoxal.
Christophe Simon est un remarquable dessinateur réaliste. Formé dans l’univers de Jacques Martin, passé par Orion, Lefranc et Alix, puis par Corentin, il possède une maîtrise académique immédiatement reconnaissable : anatomies solides, décors rigoureusement construits, perspectives précises, visages expressifs et narration d’une très grande lisibilité.
Son séjour au Congo nourrit également la dimension documentaire de l’album. Bukavu n’est pas représentée comme une ville africaine générique : rues, reliefs, bâtiments, véhicules, vêtements ou végétation témoignent d’un important travail d’observation et de documentation.
La grande case ouvrant le récit est à cet égard exemplaire. Simon présente d’abord le village du Sud-Kivu dans un vaste plan général luxuriant, avant de reprendre presque le même point de vue lorsque celui-ci est incendié. En quelques cases, un lieu de vie devient un paysage de guerre.
Son traitement des personnages congolais mérite également d’être relevé. Jérémie, Violette, les policiers, les médecins, les miliciens ou les habitants possèdent des visages individualisés et des morphologies distinctes. Simon évite largement cette représentation générique des Africains que la bande dessinée européenne a longtemps pratiquée.
Mais les qualités de son dessin constituent paradoxalement aussi la principale limite graphique de l’album.
Son trait appartient profondément à la tradition classique de l’École belge. Découpage sage, contours nets, personnages bien détourés, poses parfois théâtrales et colorisation traditionnelle donnent à certains passages l’apparence d’une bande dessinée réalisée plusieurs décennies auparavant.
Le contraste est particulièrement perceptible dans les scènes occidentales ou celles consacrées à Metalurco : alors que l’histoire parle de multinationales, de smartphones, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et d’un conflit contemporain, la grammaire visuelle évoque parfois davantage un ancien Lefranc qu’un thriller géopolitique des années 2010.
Simon reconnaît lui-même aujourd’hui ce décalage. Il assume le caractère rétro de son dessin et considère que celui-ci s’accorde naturellement davantage avec des récits historiques, comme Chroniques diplomatiques, situé dans les années 1950. Kivu constitue selon lui une exception, motivée avant tout par l’importance qu’il accordait au sujet.
Cette retenue graphique produit cependant un effet plus intéressant dans les scènes les plus difficiles. Simon montre la violence sans chercher à la rendre spectaculaire. Les viols et mutilations ne deviennent jamais des attractions graphiques. Son académisme instaure parfois une distance émotionnelle, mais cette distance évite également le voyeurisme.
Le dessin raconte ainsi moins le chaos que ses conséquences.
C’est peut-être là que son classicisme trouve finalement sa meilleure justification.
Huit ans plus tard
Lors de sa parution, Kivu pouvait être reçu comme une fiction engagée consacrée à une tragédie dont le public européen connaissait encore mal les mécanismes.
Huit ans plus tard, sa lecture est plus troublante.
Le M23 a repris les armes. Goma et Bukavu sont tombées. La présence et le soutien militaires rwandais ont été documentés par les Nations unies et condamnés par le Conseil de sécurité. Rubaya est devenue l’un des symboles du rapport entre contrôle territorial, groupes armés et extraction du coltan. L’Union européenne s’interroge sur son partenariat minier avec Kigali tandis que les États-Unis articulent désormais explicitement diplomatie de paix et sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.
Le monde raconté par Van Hamme en 2018 n’a donc pas disparu.
Certaines simplifications du scénario, son héros européen très classique et le graphisme volontairement rétro de Christophe Simon peuvent dater l’album. Mais son intuition fondamentale demeure : derrière les violences du Kivu existe aussi une économie, et derrière cette économie des consommateurs, des entreprises et des États qui bénéficient de ressources dont ils préfèrent parfois ignorer les conditions d’extraction.
Denis Mukwege a reçu le prix Nobel de la Paix.
Il continue pourtant de réclamer ce qui constituait déjà, en 2018, l’enjeu véritable de son combat : que les victimes obtiennent justice et que les violences cessent.
C’est sans doute ce constat qui rend aujourd’hui la relecture de Kivu aussi nécessaire qu’amère.
Voir en ligne : Découvrez "Kivu" sur le site des éditions du Lombard
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En médaillon : Denis Mukwege
Photo © Claude Truong (DR)
Note : Cet article, initialement publié le 9 octobre 2018, a été mis à jour le 12 août 2026.
Bibliographie sélective
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GLOBAL WITNESS. Qui achète le coltan de contrebande du Rwanda ? Le périple international du coltan de la RDC aux filières électroniques mondiales. Londres : Global Witness, 10 juin 2026. En ligne, consulté le 12 août 2026.
À lire sur ActuaBD.com :
Kivu, par Jean Van Hamme et Christophe Simon, éditions Le Lombard, collection Signé. Album paru le 14 septembre 2018. 72 pages, 241 x 318 mm. 15,45 euros