Favori de la rédaction
15 décembre 2025
Ce dernier volume interroge. En renouant avec la tradition du zoomorphisme, il questionne la nature humaine. Pour la première fois dans la série, on voit apparaître l’humain qui, sans tirer réellement les ficelles du dictateur animal, lui fournit toute la logistique dont il a besoin pour asseoir son pouvoir et asservir le petit peuple sur lequel il règne. Fort de ce soutien, Silvio pense pouvoir manipuler tout ce petit monde et semble réussir. La propagande et l’embrigadement des jeunes, et, par leur intermédiaire, des moins jeunes, poussent une grande partie de la population du château à adhérer à la politique autoritaire du bovin roi. À grands coups de récompenses pour celles et ceux qui se soumettent au chef, le taureau domine en manipulant les êtres et en flattant leurs instincts les plus primaires. Et malheur à ceux qui ne se soumettent pas.
Une petite bande d’irréductibles continue cependant le combat et garde foi en la démocratie et aux valeurs… humanistes. Ils poursuivent la lutte dans la non-violence en tentant de faire en sorte que la population prenne conscience des duperies du gouvernement autoritaire de Silvio. Il s’agit pour eux de sensibiliser le sang du roi : ses proches, ses petits et sa « femelle », afin que toutes et tous se rendent compte du danger que fait peser l’animal brutal sur cette microsociété et sur ses propres enfants. Mais quand rien n’a de poids sur le caractère obtus du chef et qu’aucun problème ne peut être réglé dans le calme, se pose alors la question de l’usage de la violence et de sa légitimité. Faut-il assassiner la minorité au pouvoir pour sauver la majorité oppressée ?
Xavier Dorison avait déjà ponctué les précédents tomes de scènes particulièrement fortes. Dans ce dernier volume, il pousse son art à son apogée. À plusieurs reprises, le lecteur est sidéré par ce qu’il voit, par ce qu’il vit aux côtés de cette communauté animale qui ne demande que la liberté. La mise en image, le cadrage et la couleur des planches réalisées par Delep viennent sublimer l’histoire en y ajoutant un côté dramatique époustouflant et particulièrement émouvant. La colère succède à la sidération ; la tristesse succède à la colère ; l’espoir succède à la tristesse ; l’humain se superpose à l’animal. Car il ne faut pas oublier qu’à travers cette fable animalière, c’est bien de l’Homme dont il est question. De celui qui est capable de suivre la pire des idéologies sans réfléchir aux conséquences des haines qu’elle peut susciter.
En adaptant le roman de Georges Orwell, en replaçant l’histoire dans un château et non dans une ferme, les deux auteurs livrent ici une critique du totalitarisme et de la dictature à un public que l’on espère très large. C’est une réflexion et un hymne à l’esprit critique et à la désobéissance raisonnée qui sont servis sur un magnifique plateau de papier glacé. Tout y est beau, tout y est violemment poétique et pacifiste. De la bande dessinée au sommet de son art. De la bande dessinée à la fois belle et utile. Quatre tomes : un parfait cadeau de Noël, ou un cadeau tout court, pour tous ceux qui peuvent perdre espoir dans ce monde angoissant. Juste sublime…
Par Romain BLANDRE
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