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Très bon
28 janvier 2026
Souvenez-vous, à la fin du second diptyque des aventures de l’Undertaker, Rose Prairie quittait Jonas Crow, le cœur gros, pour retourner à sa vie de gouvernante, laissant notre croque-mort pistolero plus seul que jamais. Et cette solitude, au fil des tomes 5 et 6, finit par devenir une évidence impossible à étouffer. Jonas est témoin de drames et de renoncements qui l’obligent à se remettre en question. Il fait le constat amer que la solitude lui pèse. Pour lui, l’heure des choix a sonné : il est peut-être temps d’écouter son cœur… et de partir à la recherche de Rose Prairie.
C’est dans ce contexte que débute le 4ème diptyque d’Undertaker. Un jour, Jonas reçoit une lettre signée « R. Prairie ». « R », comme Rose… Persuadé que celle avec laquelle il a vécu tant d’aventures souhaite le revoir et partage ses sentiments, l’Undertaker accomplit un geste aussi symbolique que spectaculaire : il échange ses armes – son colt, son Whipit gun et sa Winchester – contre une alliance en or, bien décidé à demander la main de l’élue de son cœur. Le genre de décision qui, chez Jonas Crow, tient presque du miracle. Sauf que le destin, dans cette série, a le sens de l’ironie. Une ironie cruelle… et franchement drôle.
Car ce « R. Prairie » n’est pas Rose. Jonas découvre que l’auteur de la lettre est Randolph Prairie. Un homme anglais, comme Rose… et surtout l’époux de la femme qu’il aime. Autrement dit : Jonas arrive avec une bague en poche, prêt à faire sa demande, et tombe sur un type qui porte déjà le nom de famille qu’il s’apprêtait à offrir. Le romantisme version western, c’est parfois un mur en pleine gueule.
Et Randolph n’a pas écrit par romantisme, mais par intérêt : il veut engager Jonas afin qu’il s’occupe de deux enterrements délicats. Celui d’un prêtre mort mystérieusement… et celui d’un fœtus, car sa patiente souhaite avorter. Rose, elle, n’était pas au courant de la démarche de son mari. Forcément, les retrouvailles entre elle et Jonas sont tendues, plombées par l’amertume et le goût d’un rendez-vous manqué de plus.
Extrêmement déçu, Jonas fait ce qu’il sait faire quand l’émotion le déborde : il fuit. Fou de colère, il fait cavaler ses montures à toute vitesse… jusqu’à provoquer un accident de cariole. Chute brutale, bois brisé, métal tordu : Jonas Crow vient littéralement de se fracasser contre la réalité. Rose le retrouve blessé, sa cariole en mauvais état. Et le voilà contraint d’accepter la proposition de Randolph, qui le soigne et prend en charge les réparations.
Ce point de départ, aussi cruel que savoureux, installe parfaitement le ton du diptyque : un western crépusculaire, traversé par une ironie noire, où les sentiments ne sont jamais un refuge mais un champ de mines.
Car derrière ce triangle amoureux, le scénario écrit par Xavier Dorison raconte surtout autre chose : la manière dont une communauté fragilisée peut basculer dans une hystérie collective. À Eaden, petite ville texane humiliée par la guerre de Sécession, l’arrivée de Sister Oz agit comme un révélateur. En quelques discours, cette figure charismatique fait monter la fièvre morale, réveille les rancœurs, et transforme une décision intime – l’avortement – en affaire publique, en combat idéologique, en prétexte à la violence.
Ce qui rend ce diptyque d’autant plus troublant, c’est son contexte de création : imaginé avant que certains événements politiques ne ravivent brutalement ces débats dans le monde réel, il donne aujourd’hui l’impression d’avoir été rattrapé par l’actualité. Et c’est précisément ce qui fait la force d’Undertaker : cette capacité à utiliser le western comme un miroir décalé, mais terriblement lisible, de nos crispations contemporaines.
Sur le plan graphique, Ralph Meyer livre une partition impressionnante de maîtrise. Son dessin donne à l’Ouest une densité presque palpable : les visages sont burinés, les regards lourds de non-dits, les silences pèsent autant que les coups de feu. Il y a une tension permanente dans la mise en scène, une manière de faire sentir la violence avant même qu’elle n’explose. Et lorsque la ville s’enfonce dans la folie, l’album se fait plus sombre, plus étouffant, comme si l’air lui-même devenait irrespirable.
Le travail de couleurs, signé Caroline Delabie, est tout aussi essentiel : il installe une atmosphère poussiéreuse, brûlante, parfois presque funèbre, et accompagne les glissements émotionnels du récit avec une subtilité remarquable. La lumière n’adoucit jamais vraiment le monde de Jonas Crow : elle le découpe, elle le révèle, elle l’accuse.
Et au milieu de cette noirceur, Jonas continue d’avancer. Pas comme un héros invincible, mais comme un homme cabossé, contraint de regarder ses contradictions en face : sa colère, sa peine, sa jalousie… et malgré tout, son sens têtu de la justice.
Au final, ce diptyque d’Undertaker se referme sur une note à la fois amère et remplie d’espoir. Amère, parce que rien n’est simple, ni l’amour, ni la morale, ni la liberté. Et pleine d’espoir, parce qu’au milieu de la peur et du fanatisme, il reste encore des personnages capables de tenir debout, de choisir l’humain, et de refuser la meute.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Buste de l’Undertaker
Photo © Christian Missia Dio
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Undertaker T. 7 : Mister Prairie - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud. Sortie le 11 novembre 2023. 24 x 32 cm. 64 pages couleur. 16,95 €.
Undertaker T. 8 : Le Monde selon Oz - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud. Sortie le 19 septembre 2025. 241 x 318 mm. 64 pages couleur. 17,95 €.