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Undertaker T. 6 : Salvaje - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud

Par Christian MISSIA Dio Très bon 14 septembre 2021 
En six ans, Undertaker s’est imposé comme l’une des valeurs sûres du western chez Dargaud. Avec Salvaje, Xavier Dorison, Ralph Meyer et Caroline Delabie referment le troisième diptyque des aventures de Jonas Crow. Une conclusion placée sous le signe de la filiation, de la possession et des choix qui finissent par s’imposer à ceux qui pensaient pouvoir échapper à leur passé.

Dans l’épisode précédent, L’Indien blanc, Jonas Crow avait accepté de rejoindre son ancien compagnon d’armes Sid Beauchamp afin de récupérer la dépouille de Caleb Barclay, fils de la puissante Joséphine Barclay, en territoire chiricahua. Le croque-mort découvre cependant que la réalité est autrement plus complexe que la version qui lui avait été présentée : Caleb n’était pas un captif des Apaches, mais était devenu l’un des leurs. Celui que les Blancs surnommaient “l’Indien blanc” avait construit sa vie parmi les Chiricahuas, auprès de Salvaje, dont il avait eu un fils, Chato.

Jonas apprend également que Caleb n’est pas mort au combat, mais à la suite d’un empoisonnement orchestré par Sid. Celui-ci compte désormais ramener le corps à Tucson en maquillant les véritables circonstances de sa mort. Crow refuse de participer à la mascarade et choisit le camp de Salvaje et des siens. Une décision qui ne lui porte pas franchement bonheur : au début de Salvaje, nos fugitifs ont été repris et Sid Beauchamp ramène ses prisonniers à Tucson sous les acclamations d’une population persuadée de célébrer une victoire sur les « sauvages ».

Undertaker T. 6 : Salvaje - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud
Undertaker T. 6 : Salvaje
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

La mise en scène de ce retour donne immédiatement le ton. Les Chiricahuas sont exhibés enchaînés dans les rues tandis que la foule les insulte et réclame leur mort. Jonas, lui-même prisonnier de Sid, assiste à ce spectacle avec un dégoût qu’il peine à dissimuler. Xavier Dorison inverse ainsi le regard : les prétendus « sauvages » du titre sont ceux que la ville désigne comme tels, mais la violence collective et l’humiliation publique invitent rapidement le lecteur à s’interroger sur l’endroit où se trouve réellement la barbarie.

Au centre de ce dernier volet se trouve évidemment Salvaje. Guerrière chiricahua, veuve de Caleb et mère de Chato, elle n’est plus seulement l’adversaire redoutable découverte dans le tome précédent. Dorison lui donne ici une épaisseur plus intime. Sa combativité ne peut être dissociée de ce qu’elle cherche à préserver : son fils, mais également ce qui reste de sa famille et de son identité après la destruction de son monde. Là où son surnom et sa réputation pouvaient d’abord la réduire aux yeux des Blancs à une guerrière dangereuse, Salvaje montre surtout une femme qui refuse que d’autres décident à sa place de ce qu’elle doit abandonner.

Car Chato devient rapidement le centre d’un autre affrontement, moins spectaculaire mais tout aussi violent, entre Salvaje et Joséphine Barclay. Cette dernière découvre avec son petit-fils une possibilité de réparer, au moins en partie, la perte de Caleb. Mais son désir maternel prend bientôt la forme d’une volonté d’appropriation : elle souhaite garder l’enfant, lui offrir l’existence privilégiée à laquelle elle estime qu’il a droit et, surtout, l’élever dans le monde blanc.

Undertaker T. 6 : Salvaje
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

Le dispositif est d’autant plus intéressant qu’il reproduit à l’envers l’histoire de Caleb. Joséphine a perdu un fils blanc qui a grandi parmi les Chiricahuas ; elle veut désormais récupérer son petit-fils chiricahua pour l’intégrer à la société blanche. Chato devient ainsi bien davantage qu’une « pomme de discorde » entre deux femmes : il concentre le conflit autour de la filiation, de la transmission et du droit de définir l’identité d’un enfant.

Joséphine Barclay prend par ailleurs une importance beaucoup plus grande que dans L’Indien blanc. Dorison en fait sans doute le personnage auquel il est le plus difficile d’accorder sa sympathie. La disparition de son fils et la place qu’elle a dû conquérir dans un monde d’affaires dominé par les hommes permettent de comprendre une partie de sa dureté, mais ne rendent pas ses choix moins brutaux. Elle négocie avec les sentiments comme elle négocie ses intérêts économiques et entend conserver le contrôle de ce qui l’entoure, qu’il s’agisse de sa compagnie, de son futur mariage ou de son petit-fils.

Sid Beauchamp fonctionne selon une logique voisine. Ancien soldat comme Jonas, il a trouvé auprès de Joséphine la promesse d’une position sociale et d’un avenir confortable. Mais cette sécurité repose sur un mensonge dont il devient progressivement prisonnier. Son amour pour Joséphine, ses ambitions et la nécessité de cacher la vérité sur Caleb finissent par se confondre. Comme souvent dans Undertaker, la frontière entre victime et bourreau n’est donc jamais totalement étanche : les blessures des personnages expliquent certaines de leurs décisions sans jamais les excuser.

Undertaker T. 6 : Salvaje
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

C’est probablement ce qui caractérise le mieux ce troisième diptyque : les relations entre les protagonistes sont traversées par des formes de dépendance aussi bien affectives que matérielles. Joséphine a besoin de Sid pour consolider sa position dans cette société masculine ; Sid a besoin de Joséphine pour obtenir la vie à laquelle il aspire ; Joséphine voit en Chato une façon de retrouver symboliquement Caleb ; Salvaje ne possède plus guère que son fils et sa liberté ; quant à Jonas, qui s’est longtemps présenté comme un homme n’ayant besoin de personne, il commence à comprendre que sa propre indépendance a un prix.

Le contraste est d’autant plus fort que Crow se trouve régulièrement placé au milieu de ces conflits sans pouvoir se contenter d’en être le spectateur. Il aime cultiver son cynisme, mais sa morale personnelle finit toujours par reprendre le dessus lorsque les événements franchissent certaines limites. Dans Salvaje, il ne s’agit plus seulement de savoir s’il réussira à se sortir d’une situation périlleuse : il doit décider jusqu’où il est prêt à aller pour défendre des personnes avec lesquelles il n’avait initialement aucun lien.

Cette confrontation agit comme un miroir. Jonas voit autour de lui des êtres qui s’accrochent, parfois jusqu’à la cruauté, à ceux qu’ils aiment ou à la vie qu’ils espèrent encore construire. Lui vient précisément de perdre Rose Prairie. Le départ de la jeune femme au terme du cycle précédent l’avait laissé plus affecté qu’il ne voulait l’admettre. Au fil de cette aventure, le constat devient difficile à éviter : la solitude, autrefois revendiquée comme une forme de liberté, lui pèse désormais.

Undertaker T. 6 : Salvaje
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

Ralph Meyer accompagne cette évolution par une mise en scène particulièrement attentive aux visages et aux rapports de force. Dès les premières pages, les différences de statut sont immédiatement lisibles. Les Chiricahuas apparaissent entravés et exposés au regard de la foule ; Sid défile en vainqueur ; Jonas observe, sombre et silencieux. Quelques cases suffisent à traduire la place assignée à chacun avant même que le dialogue ne vienne la préciser.

Meyer sait également opposer les espaces. Les grands paysages qui avaient donné à L’Indien blanc son souffle de western cèdent régulièrement la place aux intérieurs bourgeois de Joséphine, au bureau du shérif, aux cellules ou aux rues encombrées de Tucson. Les personnages paraissent alors enfermés dans des lieux qui matérialisent leurs contraintes sociales et affectives. Lorsque l’action retrouve finalement les grands espaces, ceux-ci reprennent au contraire leur fonction de territoire de mouvement et de liberté.

Le travail sur Salvaje est particulièrement expressif. Meyer évite d’en faire une figure constamment figée dans l’agressivité. La guerrière peut être menaçante, vulnérable, inquiète pour Chato ou simplement épuisée. Les changements se lisent essentiellement dans les regards et les attitudes. Une séquence où elle se retrouve face au corps de Caleb montre bien cette économie : le découpage resserre progressivement le cadre sur elle, laissant son visage porter davantage que les dialogues tout ce que représente cette perte.

Undertaker T. 6 : Salvaje - Edition Spéciale crayonnée
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

La couleur, assurée conjointement par Caroline Delabie et Ralph Meyer, accompagne efficacement ces variations. Les ocres et les teintes terreuses du désert répondent aux bleus froids de la neige et des scènes nocturnes, tandis que les intérieurs de la demeure Barclay prennent des tonalités plus chaudes et plus feutrées. Ce confort visuel contraste ironiquement avec la violence des rapports qui s’y jouent. À plusieurs reprises, la lumière isole les personnages dans l’image, comme si chacun demeurait prisonnier de son propre désir au milieu des autres.

Les scènes d’action, elles, retrouvent toute l’énergie que Meyer sait insuffler à la série. Le découpage se resserre, les corps sortent parfois du cadre, les coups de feu et les impacts fragmentent la page. Mais le dessinateur sait également ralentir brutalement le rythme par un gros plan ou une grande case silencieuse. Cette alternance empêche Salvaje de devenir une simple succession de fusillades et laisse respirer les moments plus intimes.

La conclusion du diptyque se déroule néanmoins dans un registre sensiblement plus spectaculaire. Elle remplit sa fonction de grand final et permet à Dorison de remettre en mouvement plusieurs personnages et enjeux accumulés depuis L’Indien blanc. Tout ne convainc pourtant pas avec la même force : certaines circonstances et certains retournements paraissent particulièrement commodes pour permettre aux différentes pièces de retrouver leur place. Après un récit qui avait justement cultivé l’ambiguïté et la dureté de ses rapports humains, cette résolution paraît parfois davantage guidée par la nécessité de sauver une forme de morale que par un strict souci de vraisemblance.

La réserve n’empêche cependant pas Salvaje de constituer une conclusion efficace au troisième cycle d’Undertaker. Dorison, Meyer et Delabie livrent un western spectaculaire, mais dont l’intérêt repose avant tout sur les personnages et sur ce qu’ils sont prêts à sacrifier pour préserver ce qu’ils aiment.

Et Jonas Crow ne sort pas indemne de cette histoire. Au contact de Salvaje, de Joséphine, de Sid et de Chato, il a observé ce que le besoin de posséder l’autre peut produire de meilleur comme de pire. Lui n’a pourtant personne à retenir de force. Il lui reste seulement à décider s’il veut continuer à chevaucher seul ou accepter enfin ce qu’il sait depuis le départ de Rose Prairie.

Pour l’Undertaker, l’heure des choix a sonné. Peut-être est-il enfin temps d’écouter son cœur.

Undertaker T. 6 : Salvaje
Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Undertaker" sur le site des éditions Dargaud

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Code EAN : 9782505083382

Note : Cet article, initialement publié le 14 septembre 2021, a été mis à jour le 8 août 2026.

Undertaker T. 6 : Salvaje - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud. Sortie le 27 août 2021. 24 x 32 cm. 64 pages couleur. 15 €.

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