Van (La Nuit aux loups) : « Je voulais sortir le Québec du Québec » [INTERVIEW]

Par Akira OIKAWA 17 septembre 2025 
Nouveauté Casterman, La Nuit aux loups est le premier album solo de l'autrice québécoise Van Lalonde. Chose peu commune, le livre a été publié en France avant d'arriver sur les terres québécoises, dont l'histoire est pourtant originaire. Dans cet album, le premier d'une trilogie, l'autrice propose une réécriture du mythe du loup-garou, dans le Québec des années 1800. Le jeune Jean-Thomas et ses amis vont devoir faire face à la menace d'un loup qui plane sur la ville de Québec. Mais si les véritables monstres n'étaient pas ceux qui se cachent sous une fourrure et des crocs ? ActuaBD a interviewé Van Lalonde pour qu'elle nous explique son processus créatif.

Van, qui êtes-vous ?

Je m’appelle Van, de mon vrai nom Vanessa Lalonde. La Nuit aux loups est mon premier livre en bande dessinée, mais j’ai un parcours en cinéma d’animation, c’est de ce domaine-là que je viens. J’ai fait mes études au CEGEP du Vieux-Montréal en animation 2D, et ça fait 11 ans que je travaille en cinéma d’animation comme artiste au storyboard ; j’ai aussi fait de la direction artistique. C’est pour cela que l’esthétique de ma bande dessinée ressemble beaucoup aux dessins animés, parce que je viens de cet univers-là. Puis, en 2016, est venu mon tout premier projet professionnel BD qui a changé le cours de ma carrière ! Je suis venue à Québec pour travailler avec l’Assemblée nationale de Québec sur le recueil de bande dessinée 1792 À Main levée, avec les talentueux Réal Godbout, Vincent Giard et Voro, sous la direction de Magali Paquin, Christian Blais et Michel Giguère. Ce projet fut ma première entrée dans le milieu de la BD, avec mes huit planches réalisée sur ce projet, et j’avais envie d’en faire plus !

Comment avez-vous écrit l’histoire de La Nuit aux loups ?

1792 À Main levée, un album collaboratif commandé par l’Assemblée nationale de Québec, et le premier projet BD de Van
© Québec

En fait, c’est drôle, c’est comme si l’histoire était venue à moi, je n’ai pas choisi de la faire. C’est la vie, elle m’a envoyé cette histoire-là, il fallait que je la raconte. Cela a commencé au début avec ce projet avec l’Assemblée nationale, où j’ai créé les personnages de Jean-Thomas, Joséphine, Léon et P’tite Marie. J’avais jamais vraiment mis les pieds à Québec avant (je viens de Montréal), et cela a été un coup de foudre, j’ai vraiment eu un coup de cœur pour la ville, pour son héritage culturel, son architecture et je me suis lié d’amitié avec Christian, Michel et Magali (ils résident tous à Québec). J’ai donc déménagé à Québec et j’ai continué à développer La Nuit aux loups, en reprenant les personnages que j’avais créés. C’était comme vivre dans la bande dessinée, parce que j’habitais dans le Vieux-Québec. Quand je manquais d’inspiration, je n’avais qu’à descendre dans les magnifiques rues centenaires de la ville, et j’imaginais mes personnages prendre vie !

La magnifique architecture de la ville, calquée sur le vrai Québec
© Casterman - Van Lalonde

Pourquoi cette histoire ?

Encore une fois, je n’ai pas choisi de faire cette histoire-là, elle est juste venue à moi, et je devais la raconter. Il fallait que j’extériorise ce que je vivais, en fait. Les sujets tournent beaucoup autour du rejet, de la honte et de la complexité d’être différent, mais c’est aussi sur l’acceptation de soi, et des amis chers qui nous aiment tel que l’on n’est, du soutien parental en dépit des nombreuses querelles, toutes ces choses que j’ai dû affronter dans ma vie. Les loups-garous de La Nuit aux loups représentent les marginaux du monde réel.

Quelles ont été vos inspirations ?

Je suis née au tout début des années 1990. J’ai eu la chance immense de grandir avec les meilleurs films de Walt Disney. Les artistes comme Glen Keane, et Juanjo Guarnido, l’artiste de Blacksad, m’ont énormément inspirée. D’ailleurs, pour la couleur de La Nuit Aux Loups, je me suis inspirée du film Klaus de Sergio Pablos, qui a aussi beaucoup travaillé chez Disney. Les films de chez Dreamworks aussi m’ont beaucoup influencée. Mon préféré, c’est How to Train Your Dragon.

Des couleurs qui rappellent les classiques Disney ou encore Klaus
© Casterman - Van Lalonde

Au Québec, je me suis aussi inspirée des films de Fred Pellerin. Lui, c’est un conteur, il a une belle touche que j’ai toujours aimée dans ses histoires. Ses talents de conteur m’ont inspirée à faire du personnage de Jean-Thomas un garçon créatif à l’imagination débordante et qui adore raconter des légendes aux autres enfants. L’écriture de mon livre tombait aussi en même temps que la diffusion de la série Les Pays D’en Haut sur Radio Canada (dont j’écoute la piste sonore en dessinant mes planches). Même si la série se passe quelques décennies après la mienne, il va de soi que ça tombait bien !

Ah, si ! Je trouve ça drôle parce que des choses que je trouve intéressantes, d’autres s’en foutent. La maquette Duberger-By, tout le monde doit voir cette maquette-là au moins une fois dans sa vie. C’est une maquette en bois et en papier qui existe au Lieu Historique national des fortifications de Québec. Elle représente la ville de Québec à l’échelle 1/16, qui a été construite entre 1806 et 1808 à des fins militaires. J’ai des références de cette maquette-là, je l’ai prise en photo. C’est grâce à ça que j’ai pu reproduire Québec dans ma bande dessinée. Sans ça, la BD aurait pas été aussi belle. Attention, j’ai pas fait de copie, j’ai pas calqué de photo. Je faisais tout à main levée. Mais la BD ne serait pas du tout la même si je n’avais pas vu ça.

La maquette Duberger-By, réplique au 1/16 de Québec, et source d’inspiration pour les bâtiments de La Nuit aux loups
© Parcs Canada

Comment créez-vous vos histoires ?

Je ne sais pas comment l’expliquer, mais ça me tombe dessus. C’est comme ça. Ça me tombe dessus, je n’ai jamais eu le syndrome de la page blanche. J’ai trop d’idées, mais souvent pas LA bonne idée. Quand je fais du « brainstorm », j’ai plein, plein, plein d’idées, mais il n’y en a pas une qui me plaît. Dans ce cas-là, je m’allonge dehors, puis je regarde le ciel, et je fais partir une histoire dans ma tête. Je pense que c’est un de mes passe-temps préférés.

Quand je sors mes idées, je prends une grande page banche, et je fais ce qu’on appelle des « thumbnails ». Une série de petits brouillons sans cadre, avec juste l’action de ce qui se passe, et c’est souvent à ce moment-là que je découvre l’histoire, en même temps que je la dessine. Et je remplis des feuilles entières comme ça, de petits dessins rapides. C’est comme ça que j’écris mon scénario. Parfois, je fais des gros dessins, parfois des plus petits, je fais des flèches et l’histoire se dévoile comme ça, en même temps que je la fais. C’est vraiment comme un storyboard de film.

Dessins préparatoires « thumbnails »
© Casterman - Van Lalonde

Quels outils utilisez-vous pour dessiner ?

Je travaille avec beaucoup d’outils différents, mais pour ce livre-là, j’avais envie de faire tout 100% en numérique sur Clip Studio. Je fais un premier pré-découpage rapide, puis je fais ensuite un découpage un peu plus poussé. Après ça, je me mets tout de suite à la couleur. La seule chose que je fais à la « ligne claire », ce sont les visages et les plis des vêtements, c’est tout. Sinon, ce sont des spots de couleurs.

Après ça, il y a une étape de texture, pour les taches de rousseur. Puis, parce qu’il fait froid, les nez sont plus foncés, les oreilles et les doigts sont plus rouges. Je fais ensuite mes ombres, mes lumières. Après ça, j’aplatis tout, et là, je viens faire des détails. Je pense que ça me prend une à deux semaines de faire une seule page. Par exemple, le sapin qu’on voit sur la page de couverture m’a pris deux heures à faire. C’est comme ça. Le processus est excessivement long, mais ça vaut le coup. Tout est en dégradé. Il n’y a aucune surface plate, aucune couleur en aplat.

Je fais comme au cinéma. Il y a plusieurs endroits dans la BD où il y a un flou à l’arrière. Dans cette planche, le chasseur de loups-garous est invisible sans flou d’arrière-plan. Ils sont tous habillés de la même couleur, mais juste le fait de mettre ce flou en arrière, ça le fait ressortir. Et je ne triche pas là-dessus. Je fais le dessin au complet, et après je le floute. Mais il faut qu’il soit beau à la base.

Entre le premier croquis et la version finale, il y a des calques à n’en plus finir ! Notez le flou en arrière-plan de la version finale
© Casterman - Van Lalonde

Pourquoi avoir choisi de vous faire publier par Casterman, et pas par un éditeur québécois par exemple ?

En fait, je voulais approcher des éditeurs québécois, et une amie m’a dit : « - Essaie en France en premier, parce que la portée est plus grande !  » J’ai envoyé mon manuscrit à six éditeurs, et j’ai eu deux retours positifs en l’espace de trois semaines. Casterman m’a répondu cinq jours après mon envoi par avion. Cela a fait que cela a été vite, là. J’ai choisi Casterman par intuition. Je le sentais, il fallait que ce soit Casterman ! Je trouvais que leurs bandes dessinées correspondaient à ce que je recherchais en tant qu’autrice. Magasin Général, par exemple. Il y a une ouverture et une diversité que j’ai beaucoup aimée dans leurs collections. Je voulais sortir le Québec du Québec, le faire voyager. Je voulais vraiment qu’elle voyage, cette histoire-là.

Les ceintures fléchées, un vêtement traditionnel québécois
© Casterman - Van Lalonde

Mais vous avez quand même beaucoup d’éléments québécois dans cette BD ?

Oui, la neige, déjà ! Au Québec, en hiver, c’est inévitable. Mais aussi les ceintures fléchées. Aujourd’hui, c’est un symbole culturel, utilisé pendant le carnaval en février. Mais dans le temps, cela avait vraiment une utilité. C’était tellement bien tissé qu’ils pouvaient tirer des luges avec ça. C’était un outil, cette ceinture-là, surtout pour les Français Canadiens et les Premières Nations. Quand on parle des « Canadiens » aujourd’hui, on parle beaucoup des anglophones, mais à l’origine, c’était les francophones, les Canadiens. La ceinture fléchée, c’était vraiment porté par les Canadiens français, les Premières Nations, les Autochtones. Mais les Britanniques n’en portent pas dans la BD, c’est vraiment resté un symbole de la francophonie canadienne.

Les légendes québécoises aussi. En Europe, c’était à la pleine lune que les loups-garous se transformaient. Mais dans le conte québécois, c’est chaque nuit. Ça arrivait quand on ne fêtait pas Pâques et qu’on ne se confessait pas, on était punis par Dieu et on se transformait en animal. Ça pouvait être un cochon, ça pouvait être un bœuf, mais je suis restée sur le loup-garou.

Une réécriture du mythe du loup-garou
© Casterman - Van Lalonde

Ce livre a été créé grâce à l’amitié, au pouvoir de l’amitié. Les gens avec qui j’ai travaillés, Michel, Magali et Christian, ils sont restés mes amis après notre collaboration sur 1792 À Main levée. Ce sont ces personnes qui m’ont inspirée pour ce projet-là, je m’en rends compte aujourd’hui.

Je veux aussi qu’on parle de notre culture, je parle de la culture autochtone dans mon livre. Il y a un personnage important, Joséphine, une Métis qui est l’amie du personnage principal. Elle a une place importante dans l’histoire. C’est facile de s’identifier aux personnages, ils vivent des vraies problématiques. Ce serait un honneur pour moi que les lecteurs s’identifient à leur façon à cette histoire.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782203194700

La Nuit aux loups, par Van Lalonde, éditions Casterman. Disponible en librairie le 24 septembre 2025, 16 euros.

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