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María Isabel Ospina (Guérillero) : « La BD peut contribuer à faire connaître les vérités du conflit colombien. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 29 août 2026 
Comment raconter en bande dessinée l’histoire vraie d’un enfant devenu guérillero à onze ans sans tomber dans le spectaculaire ni le pathos ? Dans Guérillero, María Isabel Ospina et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches ont choisi de privilégier les fragments de mémoire, les gestes ordinaires et les sensations d’Alberto, plutôt qu’un récit de guerre traditionnel. Du quotidien dans la guérilla aux premiers pas dans une ville qu’il ne connaît pas, leur roman graphique restitue ainsi un parcours de vie marqué par la violence, mais aussi par la capacité à se reconstruire.

Bonjour María Isabel Ospina, bonjour Jean-Emmanuel Vermot-Desroches. Comment vous êtes-vous rencontrés et comment est né le projet de Guérillero ?

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : À l’époque, en 2021 ou 2022, je travaillais dans un studio d’animation à Toulouse. Un de mes collègues m’a proposé de rencontrer sa compagne, María Isabel Ospina, qui avait un projet de bande dessinée et venait elle-même du documentaire audiovisuel. C’est donc par son intermédiaire que nous nous sommes rencontrés. Et je vais te laisser expliquer, María, pourquoi tu as envisagé de passer du documentaire à la BD.

María Isabel Ospina : Juste avant le Covid, je travaillais déjà sur cette histoire, qui m’intéressait depuis un certain temps, et j’avais rencontré en Colombie Alberto, le personnage principal du récit. Lorsque la pandémie a commencé, je ne savais pas quand je pourrais retourner en Colombie. J’ai donc ressenti le besoin d’écrire et nous nous sommes dit qu’il était peut-être possible d’en faire un livre.

Au départ, je pensais écrire de courtes chroniques. L’idée était qu’Alberto raconte son histoire et que je l’accompagne dans l’écriture. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte que ce serait compliqué. Nous avons donc travaillé à distance, à partir de messages WhatsApp et de nombreux échanges qui se sont poursuivis pendant plusieurs années. J’ai ensuite donné une forme à toute cette matière.

Au fil de l’écriture, alors que j’avais déjà produit une centaine de pages, des images me venaient naturellement à l’esprit. C’est probablement lié à mon expérience dans l’audiovisuel. Je me suis alors dit que cette histoire pourrait devenir une formidable bande dessinée. Je n’en avais pourtant jamais réalisé et je ne venais pas du tout de ce milieu, mais cette idée s’est imposée naturellement.

María Isabel Ospina (Guérillero) : « La BD peut contribuer à faire connaître les vérités du conflit colombien. » [INTERVIEW]
Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Vous n’avez jamais envisagé d’adapter cette histoire en documentaire ou en fiction audiovisuelle ?

María Isabel Ospina : Oui, bien sûr, j’y ai pensé. Mais avec les contraintes liées au Covid, je savais que je ne pourrais pas retourner en Colombie avant un certain temps et j’avais besoin d’avoir un projet, d’écrire. Au départ, il n’était donc pas du tout question de faire une BD. C’est venu progressivement, au fil de l’écriture. Lorsque j’ai terminé une centaine de pages, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus imaginer cette histoire autrement qu’en bande dessinée.

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Oui. Pour compléter ce que tu viens de dire, je pensais aussi que monter un projet de film était extrêmement difficile et que tu en étais peut-être un peu lassée. Mais surtout, un film n’aurait pas permis de raconter cette histoire de la même manière. Avec notre « caméra à crayon », nous avons pu aller librement chercher dans le passé et représenter ce que nous n’aurions évidemment pas pu filmer.

Un documentaire aurait sans doute reposé sur des entretiens avec Alberto aujourd’hui, peut-être avec certains de ses proches, mais le résultat aurait été radicalement différent. Il ne se serait donc pas agi d’une simple transposition d’un film en BD, mais d’un projet complètement différent autour du même sujet.

Le récit de Guérillero est construit à partir de séquences courtes et parfois anecdotiques. Était-ce une manière de rester fidèle aux souvenirs d’Alberto enfant ou aussi de rendre supportable la violence de son histoire ?

María Isabel Ospina : En fait, ni l’un ni l’autre. C’était avant tout un choix narratif. Alberto avait déjà un discours très construit sur son histoire, notamment parce qu’il avait travaillé pour l’Agence pour la réincorporation (ARN), où il intervenait auprès de jeunes pour les sensibiliser à son parcours et, plus largement, à celui des anciens combattants. Son récit était parfaitement sincère, mais il y avait aussi une mécanique, une manière de raconter les événements qu’il maîtrisait.

J’ai donc voulu déconstruire ce discours pour aller chercher, dans sa mémoire, des choses qu’il n’avait jamais racontées. Notre travail à distance, essentiellement par WhatsApp, consistait à partir d’un mot, d’une phrase ou d’un détail pour faire surgir un souvenir inattendu. Il fallait le faire sortir de ce récit qu’il connaissait déjà par cœur et « gratter » sa mémoire pour aller chercher autre chose.

Ensuite, dans le travail d’écriture, j’ai organisé toute cette matière par thèmes. Alberto ne m’a jamais raconté les histoires exactement comme elles apparaissent dans le livre : certains éléments l’ont été à plusieurs mois d’intervalle et j’ai ensuite rassemblé ces fragments lorsqu’ils appartenaient à une même histoire. Tout est vrai, mais le récit est composé de ces nombreux morceaux de mémoire que j’ai assemblés et retravaillés.

Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Comment avez-vous abordé graphiquement ce récit ? Avez-vous trouvé d’emblée le ton juste pour traduire cette histoire en images ?

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Non, je n’ai pas trouvé le ton juste immédiatement. Cela n’a pas pris très longtemps, mais j’ai dû mettre au point une « recette graphique » spécifique à cet album. J’avais une idée assez précise de ce que je voulais : surtout éviter d’aller vers trop de réalisme.

C’était d’abord une manière de me prémunir contre ma tendance naturelle à aller vers ce type de dessin. Mais c’était aussi un choix narratif. Sur des sujets réels et très durs, un dessin semi-réaliste, voire presque cartoon, peut être beaucoup plus subtil qu’un dessin réaliste, qui risque de surconstruire le pathétique ou le tragique. Le travail de Shigeru Mizuki dans Opération mort m’a notamment beaucoup inspiré : malgré l’extrême violence de ce qui est raconté, les personnages ont des bouilles presque ridicules. Je me suis dit que j’allais, en quelque sorte, faire mon petit Mizuki à moi.

Pour éviter de basculer dans le réalisme, je me suis même imposé certaines contraintes, comme ne pas dessiner l’intérieur des oreilles, les ongles ou les narines de manière trop précise. L’idée était de limiter les détails qui auraient pu rendre le dessin trop réaliste.

Pour la couleur, j’ai fait un choix à la fois pratique et esthétique. Je ne voulais pas réaliser un album entièrement en couleurs, ce qui aurait représenté un travail considérable. Mais surtout, je trouvais intéressant de ne pas avoir à préciser en permanence que l’herbe est verte ou que le ciel est bleu. J’ai donc travaillé avec des valeurs de gris colorées qui permettent surtout d’indiquer la lumière. Et lorsque la couleur apparaît véritablement, elle sert à attirer l’attention sur un point focal important de l’histoire.

L’engagement d’Alberto semble davantage dicté par la nécessité matérielle et l’absence d’alternative que par une conviction idéologique. Est-ce une réalité que vous avez retrouvée chez d’autres personnes enrôlées dans des groupes armés ?

María Isabel Ospina : Oui, je pense que c’est le cas de beaucoup de personnes, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants aussi jeunes qu’Alberto. À cet âge-là, il n’y a évidemment pas de véritable position politique. Pour lui, rejoindre la guérilla représentait surtout une opportunité, une porte de sortie vers une vie meilleure.

Les guérillas étaient principalement présentes dans des zones rurales reculées, où l’État était peu ou pas présent. Les jeunes voyaient donc directement les guérilleros dans leur quotidien. Alberto me racontait qu’ils pouvaient installer leur campement près d’une maison, entrer chez les habitants et utiliser leur cuisine. Les paysans ne pouvaient pas vraiment leur dire non. Cela les mettait ensuite dans une situation terrible, car les paramilitaires étaient souvent présents dans les mêmes régions : s’ils avaient nourri les guérilleros, ils pouvaient être accusés de les soutenir. Ils se retrouvaient donc pris entre deux feux.

Mais pour un enfant comme Alberto, ce qu’il voyait aussi, c’était que les guérilleros mangeaient trois fois par jour alors que lui ne mangeait parfois qu’une seule fois, qu’ils avaient de la viande, de beaux uniformes et qu’ils semblaient mener une vie plus aventureuse. Tout cela pouvait donner envie de les rejoindre.

Pour des personnes plus âgées, les motivations pouvaient en revanche être différentes. Certaines pouvaient rejoindre la guérilla pour des raisons véritablement politiques, mais aussi parce qu’elles considéraient qu’elle apportait une aide aux populations dans des régions où l’État était absent, notamment aux personnes malades ou en difficulté. Mais dans le cas d’Alberto, qui était très jeune, il n’y avait clairement aucune motivation politique.

Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Dans Guérillero, vous accordez une grande place aux gestes du quotidien et aux sensations d’un enfant. Était-ce une manière de raconter la guerre à hauteur d’enfant, loin des discours politiques ?

María Isabel Ospina : Je voulais montrer que des choses qui paraissent banales peuvent aussi révéler des réalités profondes, plutôt que de me concentrer uniquement sur ce qui est extraordinaire ou exceptionnel. J’aime quand le quotidien permet de toucher à quelque chose d’important dans une vie. C’est aussi pour cela que je voulais éviter les récits trop institutionnels ou trop formatés : je préfère que les choses se racontent à travers des moments concrets.

Et puis, la guerre est aussi faite de beaucoup de banalité. Les combats existent, bien sûr, mais ils ne représentent qu’une petite partie du quotidien des combattants. Ils passent beaucoup plus de temps à marcher, à attendre, à plaisanter ou simplement à vivre ensemble. Alberto pouvait même avoir le sentiment d’avoir trouvé une forme de famille parmi eux.

Dans ses souvenirs d’enfant, ce qui revenait souvent n’était d’ailleurs pas uniquement le traumatisme des combats, mais aussi la fatigue de marcher pendant des heures, de dormir presque debout, d’avoir constamment des vêtements humides. Ces détails peuvent sembler anodins, mais ils pèsent eux aussi sur le quotidien. Je trouvais important de les montrer parce que c’était sa réalité, tout simplement.

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Sur le plan graphique, ce qui m’intéressait beaucoup était de trouver une certaine justesse dans les postures. Sans aller vers des poses exagérées, comme on peut en voir dans les récits d’action et qui finissent parfois par devenir stéréotypées, je voulais représenter des gestes simples : un personnage qui fait sécher son linge ou qui enfile un uniforme encore mouillé.

Il fallait donc trouver la posture juste, même lorsqu’il s’agissait d’un geste très banal. C’était l’un des enjeux graphiques du livre. C’est aussi pour cela qu’il y a relativement peu de gros plans : il était important de montrer les personnages dans des plans suffisamment larges pour que leur attitude et leur expression corporelle participent au récit. Parfois, cela permet de faire passer une émotion ; parfois, simplement de comprendre ce qu’ils sont en train de faire, comme enfiler une veste ou retirer de la rivière un uniforme lourd et trempé.

Dans la seconde partie du livre, la réinsertion d’Alberto apparaît comme une épreuve presque aussi déstabilisante que son entrée dans la guérilla. Était-ce aussi une émotion que vous souhaitiez transmettre au lecteur ?

María Isabel Ospina : Oui, c’était important pour moi de raconter cette histoire à hauteur d’enfant. Chaque fois qu’Alberto me parlait de la guerre et de cette période de sa vie, j’avais devant moi l’image d’un petit garçon. Je ne voulais donc pas raconter son histoire avec le recul d’un homme de trente ans qui analyse aujourd’hui ce qu’il a vécu enfant. Ce sont ses souvenirs bruts qui m’ont touchée, et je voulais conserver cette proximité.

Lorsqu’il quitte la guérilla, il a seize ans et la première chose qu’il cherche, c’est sa famille, parce qu’elle représente son principal point d’appui. C’est aussi à ce moment-là qu’il commence à mesurer les conséquences d’un choix qui, finalement, n’en était pas vraiment un. Il découvre progressivement ce qui est arrivé à sa famille, à son frère et à sa mère, alors qu’il n’en savait rien jusque-là. Cette prise de conscience m’a beaucoup touchée.

J’avais donc envie que le lecteur grandisse avec Alberto et découvre les choses en même temps que lui. Sa sortie de la guérilla marque véritablement le moment où il commence à prendre conscience de ce qu’il a vécu et des conséquences de son parcours.

Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Pour compléter ce que vient de dire María, je vois au moins deux autres éléments qui rendent le retour à la vie civile particulièrement difficile.

D’abord, malgré la discipline et les nombreuses règles de la guérilla, Alberto y avait aussi une certaine liberté, notamment celle de l’espace. Or, au début de sa réinsertion, il se retrouve au contraire dans des structures très encadrées : d’abord une auberge de transit, puis un foyer de jeunes travailleurs où ses contacts avec l’extérieur sont très limités. Il ressent donc presque une forme d’enfermement.

Ensuite, il découvre un environnement qu’il ne connaît absolument pas. Il a grandi dans la montagne et, lorsqu’il arrive en ville, il ne comprend ni les codes ni le fonctionnement de cet univers. Les espaces confinés lui sont difficiles à supporter et il est confronté à des situations qui lui paraissent inquiétantes, comme la circulation et les feux rouges.

À cela s’ajoutent le sentiment de culpabilité lié à ce qu’il découvre sur sa famille, ainsi que l’impression d’être potentiellement sanctionné, voire emprisonné. Même si cette crainte est en partie liée à ce qu’il imagine de son statut, elle renforce son sentiment d’enfermement. Petit à petit, les choses s’améliorent, mais ses débuts dans la vie civile sont particulièrement déstabilisants.

María Isabel Ospina : Oui, il y a aussi le fait qu’Alberto se retrouve confronté à des personnes qui n’ont pas vécu ce qu’il a vécu. Lorsqu’il arrive dans la première auberge de transit, il se retrouve avec des jeunes qui consomment de la drogue et se demande ce qu’il fait là. Il ne se sent pas en sécurité et, pour quelqu’un qui a vécu dans la guérilla, c’est assez frappant de le voir avoir peur. Son soulagement est donc immense lorsqu’il arrive ensuite dans un foyer où se trouvent d’autres jeunes qui ont connu la même expérience que lui. Il peut enfin parler de ce qu’il a vécu, partager ses souvenirs et se sentir compris.

Mais cette situation ne dure pas. Il doit ensuite apprendre à vivre avec des personnes qui n’ont pas le même passé que lui, dans une société colombienne très polarisée où les anciens guérilleros sont fortement stigmatisés. Il ne peut évidemment pas arriver en ville en disant qu’il est un ancien guérillero à la recherche d’un emploi. Il doit donc souvent cacher son passé, voire mentir, ce qui ajoute une nouvelle difficulté à sa réinsertion.

Tout cela fait partie de son apprentissage de la vie civile : il doit comprendre un monde nouveau, apprendre à y trouver sa place et avancer malgré toutes ces expériences auxquelles il n’a jamais été confronté auparavant.

Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Cette année marque les dix ans de l’accord de paix entre les FARC et l’État colombien. Quel rôle des récits comme Guérillero peuvent-ils jouer dans la construction de la mémoire collective du conflit ?

María Isabel Ospina : J’espère vraiment que le livre sera traduit en espagnol, d’abord pour Alberto, afin qu’il puisse le lire dans sa langue, mais aussi parce que je pense qu’il est important que cette histoire soit connue en Colombie. Lorsque j’ai commencé à me renseigner sur les dispositifs de réintégration des anciens combattants, j’ai été surprise de constater que même des journalistes ou des personnes très informées ne savaient pas qu’ils existaient. Je pense donc qu’il y a encore beaucoup de choses que les Colombiens ignorent sur cette période et sur ses conséquences.

Il y a aussi un décalage important entre les villes et les campagnes. La guerre s’est principalement déroulée dans les zones rurales, et ce sont souvent les populations les plus pauvres qui se sont retrouvées impliquées dans le conflit, qu’il s’agisse de militaires, de paramilitaires ou de guérilleros. Dans les villes, on a parfois moins conscience de ce que vivent les populations rurales. Pour certaines d’entre elles, ce que nous racontons dans le livre fait simplement partie du quotidien.

Je voulais aussi montrer que la réalité colombienne est beaucoup plus complexe qu’un simple affrontement entre le bien et le mal. Pour un jeune comme Alberto, rejoindre la guérilla a pu apparaître comme une porte de sortie, voire comme la seule solution possible. Même si cette expérience a été extrêmement difficile, il y a aussi trouvé une forme de famille qu’il n’avait peut-être pas trouvée ailleurs. Dans certaines zones où l’État est absent, la guérilla pouvait également assurer certaines fonctions auprès de la population. Il existe donc beaucoup de zones grises dans cette histoire, et je pense qu’il est important de les montrer, parce que tout ce que nous racontons n’est pas forcément une évidence pour tous les Colombiens.

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Je crois beaucoup à ce que María vient de dire, même si je ne suis évidemment pas en mesure de l’évaluer. On peut espérer que notre BD joue un petit rôle dans cette mémoire et contribue, à son échelle, à quelque chose de pacificateur. Mais il faudrait déjà qu’elle soit traduite en espagnol, ce qui n’est pas encore le cas.

Et même si elle l’est, sa portée risque d’être limitée parce que la bande dessinée est très peu implantée dans la culture populaire colombienne. Lorsque María a parlé à Alberto de l’idée d’en faire une BD, il avait trouvé cela assez ridicule, car la seule bande dessinée qu’il connaissait était une publication mexicaine de kiosque plutôt bon marché. Depuis, il a évidemment changé d’avis et, je crois, beaucoup aimé le livre. Mais la BD reste peu présente dans la culture colombienne. Même traduit en espagnol, il est donc probable que le livre ne soit diffusé que de manière très limitée dans le pays.

María Isabel Ospina : Je suis plus optimiste que Jean-Emmanuel Vermot-Desroches sur la portée que pourrait avoir le livre en Colombie. Même s’il n’existe pas une véritable culture de la bande dessinée, je pense qu’il y aurait beaucoup de choses à faire autour de l’album, notamment dans les bibliothèques, les collèges, les lycées ou les universités. Il ne s’agit peut-être pas d’en vendre des milliers d’exemplaires, mais de l’accompagner et de créer des rencontres ou des actions autour du livre.

Il existe déjà en Colombie une volonté importante de travailler sur la mémoire du conflit, notamment à travers la Commission pour la vérité. On a pris conscience de l’importance de savoir ce qui s’est passé, ce qui constitue aussi l’un des principes de la justice transitionnelle. Dans ce contexte, je pense qu’il existe une véritable ouverture pour faire résonner un livre comme celui-ci et contribuer, à notre échelle, à ce travail de mémoire.

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : C’est sans doute un optimisme raisonnable, puisque tu connais mieux ton pays que moi. Donc, tant mieux !

On arrive à la fin de cet entretien. Quels sont vos prochains projets ?

Jean-Emmanuel Vermot-Desroches : Pour l’instant, je n’ai pas encore de nouveau projet personnel. J’ai travaillé pendant trois ans sur Guérillero, ce qui est très long. Même si l’avance versée par Dargaud était tout à fait correcte au regard des standards actuels, elle ne permet évidemment pas de financer trois années de travail.

J’ai donc besoin de revenir vers l’illustration jeunesse et, éventuellement, de retravailler un peu dans l’animation. Ce sont des activités que je trouve intéressantes, mais ce ne seront pas forcément des projets dont je serai à l’initiative ou l’un des principaux porteurs, comme María a pu l’être avec Guérillero. Même si, dans une bande dessinée, le dessinateur occupe évidemment une place importante.

María Isabel Ospina : Moi, j’ai envie de continuer à travailler sur le réel, parce que c’est ce qui me plaît le plus. J’aime me pencher sur des histoires qui se sont réellement passées, rencontrer des personnes que je n’aurais probablement jamais croisées autrement, créer des liens avec elles, puis transformer ces rencontres en un récit.

Cela peut prendre la forme d’un documentaire, d’une BD ou même d’un podcast. J’ai beaucoup aimé travailler sur Guérillero et, pour moi, la bande dessinée a ouvert un nouvel univers que j’aimerais continuer à explorer. Évidemment, il faut aussi trouver des projets susceptibles d’intéresser les éditeurs et de trouver leur public.

Je travaille actuellement sur d’autres sujets, toujours autour du réel, mais je préfère ne pas en parler tant qu’ils ne sont pas aboutis. J’espère simplement pouvoir continuer à raconter le réel, sous la forme que prendront ces futurs projets.

Merci beaucoup.

Guérillero
María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches © Dargaud

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782505123460

En médaillon : Jean-Emmanuel Vermot-Desroches & María Isabel Ospina
Photo © Christian Missia Dio

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Guérillero - María Isabel Ospina & Jean-Emmanuel Vermot-Desroches – éditions Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 23 janvier 2026. 224 pages, format 196 x 268 mm - Couleur, 25,00 euros.

Dargaud ✍ María Isabel Ospina ✏️ Jean-Emmanuel Vermot-Desroches tout public Bande dessinée du réel Récits de guerre France Colombie
 
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