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Baptiste Bouthier (La Revue Dessinée) : « Le rachat par Casterman n’a rien changé pour nous. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 27 novembre 2024 
En 2024, La Revue Dessinée a rejoint les éditions Casterman, marquant un tournant dans l’histoire de ce trimestriel fondé il y a 11 ans. Baptiste Bouthier, corédacteur en chef, nous a accordé une interview pour revenir sur ce rachat et ses implications. Fidèle à sa ligne éditoriale, la revue conserve son autonomie et continue de proposer des enquêtes percutantes. Le numéro d’automne explore notamment les coulisses de l’infodivertissement et l’influence grandissante de Rodolphe Saadé dans les médias français, tout en revisitant le scandale des EHPAD. Rendez-vous le 28 novembre pour un numéro d’hiver où seront abordées la sur-médicalisation de l’accouchement et les défis des structures d’écoute pour les victimes de violences faites aux femmes.

Bonjour Baptiste Bouthier, vous êtes le rédacteur en chef de La Revue Dessinée, c’est ça ?

Baptiste Bouthier : Je suis co-rédacteur en chef. Nous sommes deux à occuper ce poste, avec Amélie Mougey, qui est l’autre rédactrice en chef. Effectivement, le nouveau volume de La Revue Dessinée, trimestrielle, est sorti au mois de septembre.

Cette année, La Revue Dessinée est passée sous le pavillon des éditions Casterman. Comment s’est déroulé ce changement avec l’arrivée de Casterman dans l’actionnariat ?

Comment ça s’est fait ou comment ça se passe depuis que c’est fait ?

Les deux.

Concernant les détails de ce changement, cela ne me concerne pas directement. La Revue Dessinée a été créée il y a 11 ans par des auteurs de bande dessinée. Parmi eux, deux étaient encore présents dix ans après, en tant qu’actionnaires et dirigeants de La Revue Dessinée ainsi que de Topo.

Topo c’est l’équivalent de la revue mais pour les adolescents.

Exactement, Topo a été lancée quelques années après La Revue Dessinée. Au bout de dix ans, les fondateurs, toujours actionnaires majoritaires, ont souhaité transmettre le flambeau et trouver une maison prête à racheter ce projet, qu’ils avaient toujours dirigé malgré l’arrivée de quelques nouveaux actionnaires au fil du temps. Casterman s’est montré intéressé, des discussions ont eu lieu, et finalement, Casterman est devenu actionnaire à 100 % de La Revue Dessinée. Cela est effectif depuis le printemps, autour de mars.

D’un point de vue éditorial, ce rachat n’a rien changé pour nous. Nous restons une rédaction autonome qui continue de produire les numéros trimestriels de La Revue Dessinée. En parallèle, nous éditons aussi des albums, comme celui sur Les Algues vertes, l’histoire interdite, réalisé en coédition avec les éditions Delcourt. Nous poursuivons sur cette lancée avec un nouvel album des mêmes auteurs, Inès Léraud et Pierre Van Hove, intitulé Champs de Bataille, qui sortira en novembre. Il s’intéresse au remembrement en France, soit à la redéfinition des campagnes après la Seconde Guerre mondiale. Cet album sera également une coédition avec Delcourt, mais il sera probablement l’un des derniers dans ce cadre. À l’avenir, les albums publiés par La Revue Dessinée seront réalisés en collaboration avec Casterman, pour rester dans le giron de la maison.

L’idée fondamentale reste toutefois la même : faire du journalisme en BD. Amélie Mougey et moi-même, en tant que rédacteurs en chef, continuons à décider des contenus éditoriaux trimestriels ainsi que des albums que nous lançons, en fonction de la pertinence des sujets. Le rachat par Casterman n’a pas modifié notre mode de fonctionnement.

La particularité de La Revue Dessinée réside dans ses reportages en BD, réalisés par de jeunes auteurs accompagnés de journalistes expérimentés. Ce mode de fonctionnement évolue-t-il avec l’arrivée de Casterman, ou reste-t-il inchangé ?

Non, l’idée reste la même. Ce n’est pas un choix délibéré de travailler principalement avec de jeunes auteurs dans notre publication. Cela découle plutôt des dynamiques du métier de dessinateur. Nous collaborons avec des auteurs et autrices talentueux, mais qui disposent aussi du temps nécessaire pour réaliser des sujets. Or, les dessinateurs et dessinatrices ayant déjà une carrière bien établie, avec plusieurs albums ou projets en cours, n’ont souvent pas la disponibilité requise. Réaliser un sujet pour La Revue Dessinée représente tout de même deux à quatre mois de travail. En revanche, les jeunes auteurs, qui n’ont pas encore percé dans l’édition ou qui n’ont pas de nombreux projets à gérer, sont généralement plus disponibles et enclins à s’investir dans ces collaborations.

Cela dit, il arrive aussi que des auteurs chevronnés participent à la revue, mais c’est moins courant. Nous cherchons en permanence à renouveler notre vivier de talents et à faire émerger de nouvelles voix. La Revue Dessinée se veut un véritable laboratoire, un espace où de jeunes auteurs et autrices peuvent s’exprimer, se faire connaître et développer leurs compétences. Souvent, ces talents nous remercient par la suite de leur avoir donné leur chance à un moment clé de leur carrière. Une fois qu’ils ont percé et que leur emploi du temps devient plus chargé, il est plus difficile de les faire collaborer à nouveau, mais certains restent fidèles et continuent de travailler ponctuellement avec nous.

Quant aux journalistes, ils sont en général plus expérimentés et souvent spécialisés dans leur domaine. Chaque enquête publiée dans la revue est le fruit d’un binôme journaliste-dessinateur. C’est une spécificité qui nous distingue dans le paysage de la BD documentaire. Contrairement à d’autres auteurs complets, comme Guy Delisle, Mathieu Sapin ou Zerocalcare, qui partent d’un point de vue personnel pour raconter un sujet, nous faisons le choix de l’objectivité et de la rigueur journalistique. Dans notre revue, le journaliste mène une enquête avec une distance professionnelle et ne donne pas son point de vue. Il s’efface totalement, sans être représenté dans le récit. Le dessinateur, lui, s’approprie cette matière pour la transposer en bande dessinée, rendant l’information accessible et agréable pour le lecteur.

Ainsi, nous restons fidèles à notre principe fondamental : produire 200 pages d’enquête journalistique rigoureuse et illustrée, sans improvisation du journaliste en tant que dessinateur, ni du dessinateur en tant que journaliste.

Baptiste Bouthier (La Revue Dessinée) : « Le rachat par Casterman n'a rien changé pour nous. » [INTERVIEW]
La Revue Dessinée 45
Collectif © Casterman

Pour le numéro Automne 2024, quelle a été votre ligne éditoriale et quels types de reportages souhaitiez-vous mettre en avant ?

Ce numéro contient plusieurs enquêtes variées, sans suivre un seul axe éditorial pour l’ensemble. Toutefois, un thème majeur se dégage : la fabrique de l’information et les médias. Deux enquêtes abordent ce sujet sous des angles différents.

La première enquête explore le phénomène de l’infodivertissement (ou “infotainment” en anglais). Elle se concentre sur ces sites aux titres racoleurs conçus pour inciter au clic, comme : « Les cinq choses à savoir, la troisième va vous étonner ». Derrière ces titres souvent trompeurs se cachent des contenus vides ou de mauvaise qualité, rarement recoupés et loin des standards journalistiques. L’enquête est menée par un journaliste anonymisé (pour éviter des représailles juridiques de son ancien employeur), qui a travaillé pour un site d’infotainment. Il expose les méthodes internes, les logiques managériales et l’écosystème basé sur les algorithmes des réseaux sociaux, créant des informations gonflées à l’excès mais vite insignifiantes une fois découvertes. C’est un regard fascinant sur cette mécanique médiatique.

La seconde enquête s’intéresse à Rodolphe Saadé, un grand patron des médias français, surtout connu à Marseille. À la tête de l’une des plus importantes compagnies maritimes mondiales, il est un acteur majeur du transport maritime de marchandises. L’enquête examine son influence croissante sur les médias en France.

Ces deux sujets offrent un éclairage pertinent sur les mécanismes de fabrication et de contrôle de l’information.

Topo 50
Collectif © Casterman

Justement, vous faites le lien avec le patron de Canal+

Rodolphe Saadé s’impose désormais parmi les grands patrons de médias francophones, aux côtés de figures comme Vincent Bolloré, Xavier Niel ou Bernard Arnaud. À la tête de la CMA CGM, un géant mondial du transport maritime basé à Marseille, il est déjà très influent localement, notamment en tant que sponsor du maillot de l’Olympique de Marseille. Il a racheté des journaux locaux comme La Provence et Nice-Matin, et vient récemment d’acquérir BFM TV et RMC, deux poids lourds des médias français, pour 1,7 milliard d’euros, une somme colossale.

Ce rachat, effectué auprès de Patrick Drahi, marque l’entrée remarquée de Saadé dans le cercle fermé des magnats des médias en France. L’enquête propose un portrait approfondi de cet homme encore peu connu du grand public, explorant son parcours, son business, la source de sa richesse et ses motivations derrière la construction de cet empire médiatique. Elle examine également ce que son arrivée signifie pour la sphère médiatique française, dans un contexte où les médias sont de plus en plus concentrés entre les mains de milliardaires, réduisant la diversité des actionnariats dans la presse.

Au petit bonheur la Science - L’histoire méconnue des grandes découvertes
Cécily de Villepoix © Casterman

Lors des dernières élections en France, on a pu observer une certaine proximité entre la ligne éditoriale de BFM TV, ou même des émissions comme Les Grandes Gueules sur RMC, et celle de CNews. Cette orientation semblait critiquer des partis comme La France Insoumise tout en défendant le gouvernement en place, notamment Emmanuel Macron. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui est certain, c’est qu’en France, CNews se distingue par une ligne éditoriale très assumée et affichée, notamment depuis que Bolloré en a pris le contrôle. Cette stratégie a permis à CNews de gagner des parts de marché aux dépens de BFM TV, au point de dépasser cette dernière en termes d’audience cette année. Pour BFM TV, il y a donc une forme de course pour rattraper ce rival, ce qui les pousse à s’aligner, au moins partiellement, sur des ressorts similaires, bien que de manière moins assumée.

Cependant, il est important de noter que Rodolphe Saadé, le nouveau propriétaire de BFM TV, n’a pas le même profil que Vincent Bolloré. Il ne semble pas animé par une volonté idéologique d’imposer certaines idées. La stratégie de BFM TV paraît davantage dictée par une logique de marché : récupérer des parts d’audience face à un concurrent agressif.

Cette dynamique a été particulièrement visible lors des campagnes électorales récentes, notamment pour les européennes et les législatives, et soulève des questions sur l’évolution des médias en France. On observe une tendance à privilégier des contenus polémiques, conçus pour faire du buzz et générer de l’audience, au détriment d’une information de qualité. Cette logique rejoint d’ailleurs celle de l’infotainment, ce qui établit un lien intéressant avec les deux enquêtes publiées dans La Revue Dessinée, qui explorent ces dérives médiatiques et leur impact sur l’écosystème de l’information.

Vertige - Dix ans d’enquête sur la crise écologique et climatique
Collectif © Casterman

Une autre enquête m’a particulièrement intéressé, celle sur le scandale des maisons de repos Orpea. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

Cette enquête s’inscrit dans une logique de suivi, pour revenir sur un sujet marquant après que l’attention médiatique s’est estompée. Le scandale Orpea avait été révélé par le livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet, publié il y a un ou deux ans. Ce livre avait exposé des pratiques terribles dans les EHPAD, en particulier ceux gérés par le groupe Orpea, avec des conditions indignes pour les résidents et des cas de maltraitance effarants. Depuis, Orpea a changé de nom pour devenir Emeis, dans une tentative de se reconstruire une image.

Dans notre enquête, l’objectif n’était pas de refaire le travail de Victor Castanet, mais d’évaluer les conséquences concrètes de ce scandale deux ans plus tard. Nous avons cherché à savoir si des changements significatifs avaient eu lieu dans la gestion des EHPAD, si des lois avaient été votées, et si les pratiques dénoncées avaient évolué. Malheureusement, les résultats montrent que, bien qu’il y ait eu quelques ajustements, le changement reste très lent. Orpea a fait des efforts, mais ce n’est pas une transformation radicale, et les problèmes restent similaires dans d’autres EHPAD.

Cette enquête s’inscrit dans une chronique récurrente de la revue, intitulée “Retour sur”, où nous revisitions des sujets qui ont marqué l’actualité à un moment donné pour comprendre ce qui a évolué depuis. Dans le cas d’Orpea, il est clair que beaucoup de travail reste à faire pour améliorer durablement les conditions dans les maisons de retraite.

Comment situeriez-vous La Revue Dessinée sur le plan politique ?

La Revue Dessinée est clairement identifiable à gauche, ce qui transparaît dans les choix de sujets que nous abordons numéro après numéro. Nous nous intéressons à des thèmes de fond, souvent ignorés par l’actualité immédiate, mais qui sont essentiels pour nos sociétés : l’écologie, les inégalités, le pouvoir (comme le pouvoir médiatique dans ce numéro), la justice, ou encore des questions de société comme les attaques contre le droit à l’IVG en Europe.

Cependant, nous n’avons pas vocation à dicter une opinion aux lecteurs, contrairement à certaines chaînes télévisées. Si nos choix éditoriaux reflètent une sensibilité, notre objectif reste de fournir des enquêtes rigoureuses, argumentées et vérifiées, sans parti pris. Nous veillons à inclure le contradictoire, notamment lorsque des reproches sont adressés à une partie prenante, afin de garantir une information équilibrée et irréprochable.

Notre ambition est d’offrir aux lecteurs et lectrices de la matière pour réfléchir, débattre et se forger leur propre opinion, sans leur imposer un point de vue. En somme, nous proposons des sujets qui nous paraissent importants tout en restant fidèles à une stricte rigueur journalistique.

Algues vertes, l’histoire interdite
Inès Léraud & Pierre Van Hove (couleurs : Mathilda) © Delcourt

Quand sortira le prochain numéro ?

Le prochain numéro sortira le 28 novembre. Habituellement, nos numéros paraissent tous les trois mois, début décembre pour cette période. Cependant, en raison des fêtes de Noël, nous avons avancé la date d’une semaine.

Quels seront les sujets principaux du prochain numéro ?

Le prochain numéro abordera notamment deux enquêtes majeures.

La première portera sur la médicalisation et la sur-médicalisation de l’accouchement. L’enquête explorera les raisons pour lesquelles les accouchements dans les hôpitaux sont aujourd’hui hautement médicalisés. Si certaines interventions sont justifiées par des impératifs de sécurité pour la mère et le bébé, d’autres répondent davantage à des logiques économiques et organisationnelles. Par exemple, le manque de lits en maternité et la gestion du turnover poussent parfois à des interventions non essentielles, comme des déclenchements précipités ou des séjours écourtés. L’enquête analysera l’origine de cette tendance, ses bénéfices indéniables, mais aussi ses limites et les enjeux économiques qui influencent ce modèle.

La seconde enquête se concentrera sur les associations et institutions qui offrent des services d’écoute pour les victimes de violences faites aux femmes. Bien que ce sujet ait été présenté comme une grande cause nationale sous Emmanuel Macron, peu de moyens concrets ont été alloués. L’enquête mettra en lumière les défis rencontrés par les femmes qui travaillent dans ces structures, souvent sous-financées, où elles assurent une écoute constante et doivent gérer des charges émotionnelles intenses, parfois au prix de leur propre bien-être. Ces professionnelles font face à des risques de burn-out et de transfert émotionnel. L’enquête, menée par Sarah Bosquet et dessinée par Alix Garin, analysera leurs difficultés, les solutions mises en place par les associations, et comment ces femmes trouvent un équilibre pour poursuivre leur mission essentielle.

Ce sont deux sujets forts, mêlant analyse sociale et problématiques humaines, qui reflètent la diversité des thématiques abordées par La Revue Dessinée.

Merci beaucoup

Champs de bataille - L’Histoire enfouie du remembrement
Inès Léraud & Pierre Van Hove (couleurs : Mathilda) © Delcourt

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782203290822

En médaillon : Baptiste Bouthier
Photo © Cécile Gabriel

À lire sur ActuaBD.com :

Champs de bataille - L’Histoire enfouie du remembrement - Par Inès Léraud & Pierre Van Hove (couleurs : Mathilda) - éditions Delcourt. Album paru le 20 novembre 2024. 192 pages, 19.5 x 25.5 x 1.5 cm - Couleur. 23,75 euros.

Topo n° 50 - Par Collectif Topo - éditions Casterman. Novembre-décembre 2024. 144 pages, 14,90 euros.

La Revue Dessinée n° 45 - Par Collectif La Revue Dessinée - éditions Casterman. Automne 2024. 200 pages, 19 euros.

Au petit bonheur la Science : L’histoire méconnue des grandes découvertes - Par Cécily de Villepoix - éditions Casterman. Album paru le 16 octobre 2024. 144 pages, 19.1 x 26.6 cm. 23 euros.

Vertige - Par Collectif La Revue Dessinée - éditions Casterman. Album paru le 28 aout 2024. 248 pages, 19 x 26.8 cm - Couleur. 26,50 euros.

Algues vertes, l’histoire interdite - Par Inès Léraud & Pierre Van Hove (couleurs : Mathilda) - éditions Delcourt. Album paru le 19 juin 2019. 160 pages, 19.5 x 25.5 x 1.3 cm - Couleur. 22,50 euros.

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