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Bécassine : de la case à la toile

Par Rémi BARNAULT 22 septembre 2026 
À l'occasion des traditionnelles animations autour des Journées du patrimoine, la petite commune d'Archiac a organisé une exposition en hommage à une grande figure du patrimoine français, mais aussi de la bande dessinée : Bécassine. Elle se prolongera (partiellement) à long terme, dans la bibliothèque de la ville. Mais que fait la jeune bretonne en Charente Maritime, gast ?!

Il y a déjà 121 ans paraissait le tout premier numéro de La Semaine de Suzette, un journal destiné aux jeunes filles, principalement issues de familles aisées. Les jeunes lectrices y découvrent alors, non pas les aventures de Suzette - un prénom qui allait connaître un formidable essor de popularité - mais celles d’une jeune femme au nom bien plus pittoresque : Bécassine. Créée par la rédactrice en chef de l’époque, Jacqueline Rivière, qui s’inspira de sa propre bonne, Bécassine est mise en images par le dessinateur Joseph Pinchon.

On vous parle d’un temps où les phylactères (les bulles) n’avaient pas encore la cote. Introduites en France quelques années plus tard, dans Sam et Sap en 1908, elles se popularisent progressivement, notamment grâce à Alain Saint-Ogan et sa série Zig et Puce, et Paul Winkler avec Le Journal de Mickey. Bécassine, elle, ne prendra le train en marche que bien plus tard, en 1959.

Bécassine : de la case à la toile
Page de la Semaine de Suzette.

D’abord originaire de Picardie, puis de Bretagne, Bécassine, dont le vrai nom, tardivement attribué, est Annaïk Labornez, s’inscrit dans le contexte historique de l’exode vers les grandes villes. Elle tente ainsi sa chance dans la capitale, devenant bonne de la marquise de Grand-Air, puis nourrice, entre autres activités.

Reniée, notamment par certains Bretons en raison de son côté naïf, et parfois réduite par ses détracteurs à une vulgaire caricature moqueuse, Bécassine n’en demeure pas moins un personnage, fruit de son époque, créé avec de bons sentiments. Certes, elle peut parfois être à côté de la plaque, particulièrement à ses débuts, et n’a rien d’un Captain America français, mais elle se révèle aussi débrouillarde, optimiste et profondément bienveillante.

Au fil de ses aventures, elle ne se limite pas à la figure de la simple bonne : institutrice, voyageuse, aventurière, figure engagée de la Grande Guerre… Elle se montre attentive aux autres et particulièrement attachée aux animaux. En outre, afin de gagner en autonomie, elle passe son permis de conduire en 1927, une démarche encore peu courante pour une femme à l’époque, en particulier dans son milieu social.

Bécassine est surtout une pionnière du 9e art. Elle compte parmi les premières héroïnes de la bande dessinée, bien avant Bobette, Natacha ou encore Yoko Tsuno. Précurseure de la ligne claire, elle compte parmi les inspirations d’Hergé pour la création de Tintin. Elle a même eu droit à une adaptation en prise de vues réelles en 2018 – certes, un flop.

Aujourd’hui, Bécassine fait partie intégrante du paysage culturel français, sa popularité ayant notamment été ravivée par un tout autre art : la chanson.

La jeune femme aura vu du pays au cours de sa longue carrière, de sa Picardie natale à Paris, en passant par la Provence, le Pays basque, les Alpes, mais aussi les États-Unis et la Turquie. Si elle n’a, à notre connaissance, jamais séjourné en Charente-Maritime, c’est désormais chose faite. Non pas le temps d’une aventure en BD, mais à travers une exposition qui lui rend hommage.

La Bécassine guidant le peuple vers son expo.
Découpage de polyester par Claude Ermisse qu’elle a par la suite peint.

C’est la petite commune d’Archiac qui est derrière cette initiative, pour deux jours, à l’occasion des Journées du patrimoine, auxquelles s’ajoute une troisième journée réservée aux scolaires. Dans une salle située sur la place principale, difficile de la manquer : une Bécassine en polyester, découpée et peinte spécialement pour l’occasion, signale l’entrée de l’exposition. Un lien existe toutefois entre la région et le dessinateur Joseph Pinchon : pour un journal, celui-ci réalisa en effet une planche inspirée de la légende de l’anguille de Pons, commune située non loin d’Archiac.

À travers l’exposition se retrace, de manière chronologique, l’histoire de la publication des albums de Bécassine, accompagnée de quelques objets. Certains albums, essentiellement des éditions des années 1980, sont également consultables, grâce notamment à des prêts de la médiathèque locale. Des poupées artisanales, réalisées par l’atelier Mélusine à l’initiative du Secours populaire local, sont également présentées et proposées à la vente. Elles ne sont pas sans évoquer les fameuses poupées de tissu. Mais le gros de l’exposition reste une série de tableaux de l’artiste peintre herblinoise Claude Ermisse.

Retraitée, elle s’est mise à la peinture il y a seulement cinq ans, en rejoignant les cours des ateliers de la Gobinière. L’an passé, le groupe a réalisé des créations autour d’un même thème : le mouvement. Inspirée par l’exposition consacrée au peintre japonais Hokusai et à sa célèbre Grande Vague, Claude Ermisse a choisi de la reprendre à sa manière, en y intégrant Bécassine, juchée sur une barque dans une position d’équilibre délicat.

Avec l’arrivée de l’été et la pause dans les cours, Claude décide de prolonger l’exercice, forte du succès de la reprise d’Hokusai auprès du public, en s’appropriant les œuvres de grands noms de la peinture, principalement des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Après tout, c’est souvent en copiant qu’on apprend.

Ne connaissant au départ que très peu l’histoire de l’art, elle s’est progressivement prise au jeu de la découverte des différents courants artistiques, de l’expressionnisme au cubisme, et de leurs représentants. Pour chaque tableau sélectionné, l’artiste réfléchit à la manière d’y intégrer Bécassine, soit en l’ajoutant à la scène, soit en lui faisant prendre la place d’un personnage existant.

Pièce maîtresse de l’expo.

Bécassine en laitière s’impose comme une évidence, tout comme dans La Liberté guidant le peuple. Dans Les Cribleuses de blé de Courbet, Bécassine remplace une autre femme à coiffe blanche pour trier les grains. Elle s’accorde ensuite un peu de repos dans La Méridienne de Vincent van Gogh.

Claude Ermisse n’aime pas tant Le Cri de Munch, qui l’a terrifie. Elle trouve néanmoins amusant d’y apporter sa propre lecture, en mettant en scène Bécassine en l’arrière-plan, tandis que son fameux parapluie s’est malencontreusement envolé. Une manière pour l’artiste de dédramatiser. L’histoire se prolonge dans Le bassin aux nymphéas de Monet, où la jeune femme retrouve son parapluie, qu’elle observe depuis le pont.

Si les tableaux ne sont pas forcément tous liés entre eux, on peut y voir là un clin d’œil à la bande dessinée, elle-même constituée d’une succession d’images.

Au bout d’un moment, elle se rend compte qu’à l’exception de La vague, elle n’a jusqu’alors reproduit que des tableaux européens. Or, on sait que Bécassine a beaucoup voyagé au fil de ses aventures, bien au-delà du vieux continent. Elle s’attaque donc à American Gothic, de Grant Wood, mais aussi à une œuvre du peintre colombien Botero, célèbre pour ses personnages aux formes voluptueuses, qui ne sont pas sans rappeler, finalement, cette chère Bécassine. Ce qui n’empêche pas au personnage de prendre encore davantage de poids afin de se mettre au niveau de ses partenaires de scène.

Dans sa volonté de clore sa série avec l’année 2000, Claude Ermisse se tourne vers Samy Briss, peintre et graveur franco-israélien né en Roumanie, aujourd’hui âgé de 96 ans. Elle décrit son art comme particulièrement frais. La peinture Melody of Five, comme son titre l’indique, met en scène cinq femmes. Leurs traits sont ronds, au point que Bécassine peut sans mal prendre la place de l’une d’elles. Une visiteuse de l’exposition confie que toutes ces mises en scène lui font penser à Où est Charlie ?.
Entre nous, dans le cas de ces peintures, il s’agit plutôt de chercher l’éléphant dans la pièce… sans vouloir offenser Bécassine.

Excepté pour l’imposante vague d’Okusai, Claude Ermisse a pris le parti de reproduire les œuvres classiques dans un format carré - rappelant le gaufrier de BD - ce qui a nécessité un recadrage. Si elle essaie de rester la plus fidèle possible aux œuvres originales, allant jusqu’à plaisanter en disant avoir raté une carrière de faussaire, c’est entièrement à l’acrylique qu’elle peint chacune de ses toiles, sans décalquer les originaux. Et surtout, sans faire l’usage de l’intelligence artificielle, insiste-t-elle.

En seulement trois mois, elle réalise pas moins de 21 tableaux, au terme d’un véritable travail à temps plein, voire intensif : près de dix heures par jour, sept jours sur sept, dans son appartement. Elle se décrit comme une peintre amatrice, trouvant beaucoup de plaisir et d’épanouissement dans cette activité et ne cherchant aucunement à en tirer profit. Ses tableaux ne sont donc pas à vendre, au grand dam de certains visiteurs de l’expo, collectionneurs et fans de la BD. Certains membres de sa famille en ont déjà réservé plusieurs, dont celui inspiré d’Hokusai. Elle en réserve également d’autres à son professeur de peinture.

Si l’artiste s’est prise de sympathie pour le personnage, au point de donner l’impression d’en être presque obsédée, elle n’a pourtant jamais lu ses aventures dans sa jeunesse, bien qu’elle ait eu une poupée. C’est surtout sa mère qui aimait Bécassine. Chaque fois qu’elle allait la voir, elle contribuait à reconstituer sa collection.
Vivant dans la région nantaise, la peintre est, à l’image de Bécassine, assez loin de chez elle, à l’occasion de cette exposition.

Véronique Barbot, la maire d’Archiac, qui est aussi son ex-belle-sœur, lui a proposé de participer à l’expo “Bécassine débarque à Archiac”, après avoir découvert son petit livre “Bécassine au musée”, autoédité à hauteur d’une centaine d’exemplaires, dans lequel Claude commente chacune des œuvres et livre au passage quelques anecdotes sur les originaux. Avec son mari, Véronique Barbot a entrepris des recherches sur l’histoire de Bécassine. L’objectif était avant tout de rendre hommage à cette figure féminine du patrimoine, plus engagée qu’on ne pourrait le penser, mais aussi de contribuer, à leur échelle, à la faire découvrir à toute une nouvelle génération.

La maire a par ailleurs connu Chantal Goya, la chanteuse de la célèbre chanson Bécassine, dont elle a côtoyé la fille sur les bancs de l’école. Comme quoi, le monde est petit. La chanteuse avait même envisagé de venir en personne à l’exposition, mais sa tournée ne lui permettant pas de se déplacer, elle a enregistré il y a quelques jours une vidéo pour en assurer la promotion. Une centaine de personnes se sont déplacées au premier jour de l’expo, certains passionnés venant même d’Angoulême. Du jamais-vu pour la petite commune, souligne la maire.

Si Claude Ermisse repart avec ses peintures sous le bras, le reste de l’exposition se poursuivra de manière permanente à la bibliothèque municipale. Elle doit également servir de support pédagogique aux élèves des différentes classes de l’école primaire de la ville tout au long de l’année.

Claude Ermisse et Bécassine.

Par Rémi BARNAULT

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Code EAN : 9782014018066
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