Structures élémentaires de la parenté, inceste et ostracisme... Au premier plan, Lucky Luke et Mortimer prennent le thé. Derrière eux, Corto Maltese, au bras de Yoko Tsuno, devise avec Thorgal et le grand Grand Schtroumpf perché sur l’épaule de Natacha. La scène se passe dans un décor des Cités obscures. À l’arrière-plan, Boule court après Bill : la grande famille des héros de BD. Si cette image n’existe pas, elle est pourtant familière.
C’est que la bande dessinée belge aime se représenter comme une famille. C’est d’ailleurs dans le cadre feutré de la famille qu’elle a d’abord fleuri. Comme une famille, on la voit souriante sur toutes les photos de ses célébrations. Comme une famille, elle cache ses turpitudes. Comme une famille, elle est jalouse de son patrimoine et de ses privilèges, qu’elle croit mérités. Comme une famille, elle constitue sa généalogie et raconte son histoire en omettant les cousins et les ancêtres gênants, en s’en inventant de glorieux, et ses enfants respectent et entretiennent avec dévotion cette image qu’ont façonnée ses patriarches. À cette condition, ils seront patriarches à leur tour. Une famille, métaphoriquement, mais pas seulement : elle en prend les traits biologiques, dans ses systèmes de reproduction et dans ses névroses : inceste et népotisme, tabous et secrets de famille, marqueurs identitaires et rejet de l’altérité.
C’est ainsi que la bande dessinée a fini par obtenir sa légitimité. C’est ainsi qu’elle est reconnue par nos médias et nos institutions. C’est ainsi que sont choisis et cooptés ses membres, qui siégeront au sein des commissions, qu’on enverra en représentation, qu’on élira dans les académies ou les écoles, Saint-Luc, l’Erg ou l’Université et que tel patriarche peut étendre son pouvoir absolument partout dès qu’il est question de BD quelque part. C’est ainsi que s’institue cet académisme qui ose encore se croire "d’avant-garde" (comme on disait au XIXe siècle) quand il n’est, au mieux, que la poussée d’acné du petit dernier dont on sait que ça passera, qu’il finira par être sage. C’est une famille qui a de la tendresse pour ses adolescents rebelles. On leur donnera même un prix à la fin du banquet, comme un diplôme ou une médaille, juste avant la nouvelle photo de famille, pourvu que, les applaudissements terminés, ils rentrent dans le rang. Sinon, c’est le placard, le ban, l’invisibilisation.
C’est ainsi que s’instaure insensiblement la monoforme, la forme unique, issue d’un seul moule, celui qui est admis. La monoforme-chloroforme, que nous décrivions déjà en 2006, dans Le Coup de grâce, était d’abord le produit de contraintes commerciales et industrielles. La contemporaine est issue de formatages plus insidieux, culturels, idéologiques et moraux, et de l’évolution du paysage institutionnel et éditorial, qu’il ne faut surtout pas déranger.
Ce fonctionnement et ses conséquences sont loin de ne concerner que la bande dessinée ou le monde culturel.
En 2012, l’éditeur La 5e Couche publie un premier ouvrage qui "emmerdera le monde". Katz, d’Ilan Manouach, détournait Maus, d’Art Spiegelman, le "roman graphique" le plus estimé et le moins critiquable entre tous, l’année même où Spiegelman présidait Angoulême. Katz nous avait valu un procès retentissant et, déjà, le mécontentement de certains de nos pairs. Katz posait la question de la représentation des bourreaux et des victimes et de leur essentialisation. Il fait aujourd’hui partie de cursus universitaires dans les comics studies, sur la représentation dans les récits liés à la mémoire.
Chaque année depuis, à l’occasion du festival d’Angoulême, La 5e Couche publie un ouvrage qui pose des questions éthiques et politiques, qui nous valent une réputation mondiale dans le champ de la bande dessinée. Chaque année, La 5e Couche publie un livre qui, s’il en amuse certains, dérange, agace ou exaspère les autres. Un livre qui révèle l’hypocrisie et arrache le masque de bonne conscience des invités à la fête, ses vertueux collègues de la si souriante famille. Chaque année, nous publions un livre dont on a dit qu’il n’était pas convenable, que ce n’était "pas le moment", qu’il était "déplacé". C’est que nous croyons qu’il n’y a jamais de bon moment pour ces livres-là, comme ce n’est jamais le bon moment pour la sortie éclatante du cousin, au banquet de Festen.
Nos publications ont su déplacer le champ du média lui-même, trop souvent confiné aux histoires racontées. Ces livres ne sont pas destinés à rapporter des récits d’expériences ou des fictions. Ils visent à créer des situations et des contextes nouveaux, en partant des situations et des contextes actuels, quand ils sont problématiques : la traduction de Tintin au Congo en Lingala (Ilan Manouach, 2016) posait non seulement la question post-coloniale et décoloniale, mais aussi les contextes idéologiques qui président, inconsciemment, aux choix des adaptations. Noirs, une version en cyan des Schtroumpfs noirs, manifestait techniquement l’idéologie raciale et identitaire de la société belge, exprimée dans l’œuvre originale.
C’est que notre famille est raciste. Judith Forest, imposture littéraire de mauvais goût, questionnait la réception masculine des livres écrits par des femmes dans le milieu de la bande dessinée, pour dénoncer la paresse critique du concept "d’écriture féminine" (défini notamment par Thierry Groensteen), une mauvaise théorie essentialisant la créativité féminine en bande dessinée. C’est que notre famille est misogyne. Blanco et Un monde un peu meilleur reposaient la question du format et du formatage industriels, en attaquant l’imposture du milieu éditorial indépendant français. C’est que notre famille est hypocrite et conformiste.
Chacun de ces livres a suscité des débats. Ils ont fait l’objet d’articles dans la presse générale et spécialisée et sont aujourd’hui au programme de facultés de lettres et d’écoles de bande dessinée, par le monde. Ces livres ont toujours interpellé. Toujours plu et déplu. Ils ont toujours activé les publics, généralement cantonnés au rôle passif de récepteurs.
En janvier 2023, La 5e Couche publiait un petit fascicule distribué gratuitement, en réaction à une lettre ouverte parue dans MediaPart, signée par plus de 400 de ses pairs (Les Raisons de la colère). Cette lettre réclamait l’annulation d’une exposition de Bastien Vivès, dont certaines œuvres d’imagination, parues dans des collections pornographiques, feraient l’apologie de la culture du viol, du male gaze et de la pédophilie. La lettre appelait à l’établissement d’ "une charte d’engagement, afin que les futures sélections et programmations du festival soient réalisées dans le respect du droit des personnes minorisées ainsi que dans l’égalité de leurs représentations" et réclamait que "des moyens concrets [soient] mis en place, tant du point de vue des choix artistiques que de la prévention des violences sexistes et sexuelles."
Nous avons vu dans cette tribune et ce projet de charte un moyen de faciliter la marginalisation et l’invisibilisation des auteurs déviants, une réaction à chaud, qui procède de bons sentiments, mais surtout une arme à double tranchant qui, mal utilisée, pouvait s’avérer dangereuse et se retourner contre tous. Nous avons voulu montrer que de nombreux signataires de cette tribune enfreignaient eux-mêmes les dispositions d’une telle charte, en choisissant dans leurs livres des éléments pouvant être considérés comme immoraux : violence, pornographie, incitation au viol, racisme, etc. et nous les avons rassemblés dans cette petite brochure. Certes, ce pamphlet abusait parfois le lecteur en présentant aussi des exemples trompeurs. Il paraissait aussi au pire moment, quand notre communauté était au seuil de changements importants et devait gérer le deuil de son unité.
Cette plaquette aura suscité beaucoup d’émotion, de colère et de consternation. On a voulu y voir une attaque contre le combat légitime des femmes dans le milieu de la bande dessinée et une défense d’un auteur naguère adulé, désormais détesté, depuis qu’il a été accusé de misogynie, voire de pédophilie (et, soudain, on ne lui pardonne plus sa personnalité antipathique et agressive et, soudain, il a toujours été un auteur médiocre).
Nous n’avons rien contre les chartes : la bande dessinée peut être vue comme une pratique artistique qui doit en permanence se jouer d’une accumulation de chartes techniques, économiques, socioculturelles. La brochure de La 5e Couche posait la question de la légitimité de ceux qui décident de leur contenu et des critères qu’elles édictent, qui ne doivent pas être subjectifs, ni répondre à des conflits personnels. On trouve hypocrite qu’une charte éthique sur la pédocriminalité puisse être signée par l’éditeur d’un auteur historique comme Alex Barbier, dont les œuvres regorgent de scènes de sexualité homoérotique enfantine, ou par un auteur partageant le même éditeur que Robert Crumb, dont les femmes fantasmées choquent la vertu contemporaine. Nous approuvons par ailleurs, totalement, ces publications, mais que nous soyons les seuls à avoir relevé cette contradiction montre le climat qui règne dans la famille.
Depuis lors, La 5e Couche est devenue ce cousin gênant qu’on ne veut plus voir aux fêtes de famille. Depuis lors, la famille colporte les pires rumeurs à son propos et intrigue pour la faire disparaître. Nos auteurs ont été comptés et répartis par genre. Une lettre (signée d’un collectif d’anonymes) est parvenue au ministère [belge. NDLR] de la Culture, pour qu’on coupe les subsides d’un éditeur composé "d’hommes cisgenres, blancs, hétéros” (sic). Des enquêtes ont été menées auprès de notre entourage.
Depuis lors, un silence gêné entoure nos publications. Le festival de Saint-Gilles (Bruxelles) déclare même publiquement que, pour la quiétude de la fête de famille et pour la sécurité de tous, La 5e Couche ne sera pas invitée. On nous prie de ne pas assister à telle ou telle réunion de la corporation. Un livre prêt à l’impression a dû être déprogrammé et ne paraîtra sans doute jamais, ses autrices s’étant retirées du projet. Des imprimeurs ont refusé d’en imprimer d’autres, "pour des raisons éthiques". Une exposition importante, montée à l’occasion des 30 ans de La 5e Couche, a dû être déprogrammée et aucun festival n’a daigné répondre à nos sollicitations, sauf un, Colomiers, qui a fini par nous répondre : "il me semble compliqué d’envisager toute forme de collaboration pour le moment. Les récentes publications de la 5ème couche, comme Les Raisons de la colère, ne correspondant pas aux valeurs portées par notre festival". Cette invisibilisation dure depuis plus de deux ans déjà et frappe non seulement La 5e Couche et ses éditeurs, mais aussi, et c’est plus grave, ses publications et leurs auteurs. Depuis plus de deux ans, nous avons dû annuler nos événements et, tandis que sévissent encore les pires ordures dans le champ artistique, pourvu qu’elles aient du pouvoir et de l’argent, la censure de la "cancel" s’est abattue sur nous. Aux conséquences morales et sociales s’ajoute un préjudice financier important : les commandes des livres de tous nos auteurs ont chuté, la presse ne parle plus de nos nouveautés.
Le climat est tel aujourd’hui que personne ne se presse pour nous défendre : il faut choisir son camp. Quiconque s’avancerait à prendre la défense, même timidement, d’un éditeur qui fait chier, qui a toujours fait chier, qui ose demander au nom de quoi et qui décide des principes éthiques en vigueur et des conditions d’inclusion/exclusion dans la famille, qui est en outre accusé de sexisme, est un ennemi de la juste cause et un complice du crime, un collabo et un traître. Il encourt automatiquement la même sentence que nous. Les appels au boycott (le fameux "cancel") sont d’autant mieux suivis que personne ne voudrait prendre notre place, et nous voilà totalement isolés. C’est absolument et tragiquement efficace : plus de scène, plus d’invitation, plus d’interviews, plus de médias… l’invisibilisation est totale.
La 5e Couche a dû entamer une bataille judiciaire contre les auteurs de la lettre. On peut douter que cet acharnement à détruire un éditeur soit motivé uniquement par des considérations éthiques. Notre disparition arrangerait bien du monde : il y aura plus de mètres de table à Angoulême, il y aura moins de concurrence pour représenter la Belgique à l’étranger, il y aura plus d’argent public à se partager… et, surtout, on sera débarrassé de cet emmerdeur. N’importe : pour ces raisons morales, La 5e Couche doit être exclue du banquet, y libérer une place. La famille pourra manger plus, et en paix.
Les raisons de la colère, comme nos autres publications polémiques, invitait à la réflexion et elle s’inscrit dans une longue histoire de la discussion de La 5e Couche, que nous avons érigée en tradition, mais il paraît qu’une fête de famille n’est pas le lieu ni le moment de la discussion et de la réflexion. Nos publications critiques ont souvent fait grincer des dents, mais elles ont toutes également, avec le recul et le temps de la réflexion, montré leur pertinence, qui se mesure souvent plus tard.
S’il s’agit de représenter la bande dessinée et son savoir-faire à l’international, La 5e Couche et ses auteurices l’ont toujours fait avec un succès qui est sans proportion avec leurs tirages. S’il s’agit d’entretenir ou de grandir l’importance de la culture issue de la bande dessinée en général, La 5e Couche y participe grandement, depuis sa fondation, autant que ses consœurs et confrères. C’est à cela que nous aimerions être jugés, dusse la quiétude du dimanche en famille être perturbée.
À l’heure où certains leaders politiques remettent en question les politiques culturelles, au motif que la culture ne devrait pas être politisée, plus que jamais, le monde culturel doit se doter de modes de fonctionnement équitables et transparents, « dans l’égalité des représentations » à la table familiale.
Voir en ligne : LE SITE DE LA CINQUIEME COUCHE
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En médaillon : Xavier Löwenthal. Photo : Droits réservés.
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