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L’œuvre de F’murrr a connu une postérité institutionnelle inespérée. Quand celui-ci décède en 2018, il laisse derrière lui une quantité considérable de planches, carnets, dessins et autres illustrations dans son appartement.
La dation F’murrr : une première dans l’histoire française de la bande dessinée
Sans descendance, n’ayant laissé aucune instruction testamentaire, ses deux sœurs se retrouvent destinataire du travail d’une vie. Une fois estimé pour un montant de 400 000 euros, celles-ci mesurent concrètement l’importance de l’œuvre de leur frère dont elles imaginaient qu’il n’était qu’un dessinateur de « petits mickeys ».
Élisabeth Walter et Barbara Pascarel, deux amies proches de F’murrr, sont alors mandatées pour gérer la succession. Face à l’importance de l’impôt réclamé par Bercy, 140 000 euros, conséquence de la valeur de l’héritage, les sœurs ont d’abord renoncé au legs. Toutefois, celui-ci risquait alors de finir remisé sur les étagères archivistiques, voire bradé aux enchères, entraînant de facto une dispersion dramatique de l’œuvre de F’murrr.
« Cet immense humoriste, tendre et acide, farouche et généreux, était aimé et respecté au-delà du seul monde de la bande dessinée, notamment pour sa série Le Génie des Alpages, exemple unique en France d’un humour absurde et métaphysique » (éditions Dargaud, 2018)
Une solution fini par être trouvée à la suite de décisions heureuses de la part de l’administration culturelle et fiscale : la dation. Une disposition législative qui existe depuis 1970, et qui n’avait jamais été employée jusqu’à ce jour pour un legs de bandes dessinées. Ce dispositif permet, à titre exceptionnel, le paiement de droits de successions par la remise à l’État de « biens culturels reconnus de haute valeur artistique ou historique ».
Une commission, comprenant des représentants du ministère de la Culture et des Finances, doit alors se prononcer. Accepte-t-elle le don en nature ? En donnant son approbation en 2020, le duo ministériel reconnaît pour la première fois la valeur inestimable d’une œuvre de bande dessinée qui entre alors dans les collections nationales.
L’autre question à régler, une fois la dation acceptée, était de connaître le lieu qui accueillerait l’œuvre de F’murrr. On pense d’emblée que la Cité de la bande dessinée d’Angoulême est le meilleur endroit pour cela. Toutefois, la Cité n’étant pas un musée national, celle-ci n’était pas en mesure d’accueillir la collection. La solution retenue a été d’affecter les œuvres à la BnF (Bibliothèque nationale de France).
Ensuite, celle-ci a donné en dépôt les œuvres relevant de la bande dessinée à la Cité d’Angoulême, tandis que les œuvres relevant pour majeure partie de l’illustration au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg. Un juste retour des choses pour ce dernier, le seul a à avoir acquis pour ses collections, dès 2012, des créations de l’auteur de bande dessinée.
Fonds de dotation F’murrr au futur : valoriser l’œuvre de l’auteur du Génie des alpages
Que faire du reste de l’œuvre de F’murrr qui n’a pas été cédé à l’État dans le cadre de la succession ? Barbara Pascarel et Élisabeth Walter ont alors procédé à la création d’un fonds de dotation nommé « F’murrr au futur ». Cette structure juridique permet de recevoir des dons et de sécuriser les œuvres puisqu’en cas de dissolution, ces biens ne pourront être remis qu’à un autre fonds de dotation.
Les sœurs de F’murrr ont donc d’ores et déjà remis des œuvres de l’auteur au Fonds, de même que les gérantes de la succession qui s’étaient vues offrir des dessins par l’auteur. Le fonds a donc non seulement vocation à valoriser l’œuvre restante après succession par le biais de rééditions et expositions, mais aussi à recevoir des dons de la part de celles et ceux qui seraient en possession de pièces du maître.
« Je cultive l’absurde et le loufoque par goût personnel. Moins le sens est évident, plus je suis content. Je me méfie de tout ce qui est cadré et présenté comme une vérité monolithique : on ne peut approcher une vérité que par ce qui déborde » (F’murrr)
Peut-être que ce choix inspirera à l’avenir d’autres démarches de ce type, de la même qu’ont pu le faire les décisions radicales prises par d’Albert Uderzo et François Schuiten. Le premier avait fait don, en 2011, des planches originales de trois albums d’Astérix à la BnF, tandis que le second, en 2013, avait fait don de 80% de ses planches originales à plusieurs institutions dont la Cité de la bande dessinée, la BnF ou la Fondation Roi Baudoin. Ce fut aussi le cas pour François Bourgeon et Edmond Baudoin qui offrirent l’intégralité de leur œuvre à la Cité de la BD d’Angoulême. Une façon pour ces artistes de protéger de leur vivant leur propre création.
Raviver la flamme fmurienne : rééditions et expositions
Rien de tel qu’un travail patrimonial de qualité afin d’éveiller un nouvel intérêt pour un artiste. Aux éditions Dargaud, la publication d’une intégrale du Génie des Alpages en plusieurs tomes a été initiée dès 2019. Ce 27 février 2026, le cinquième et dernier tome sera publié. Il comprendra notamment les crayonnés et story-boards du tome 15 de sa célèbre série, jamais achevé. Le Pauvre Chevalier, Robin des Pois à Sherwood et Les Aveugles demeurent également disponibles, dont certains titres dans des éditions augmentées.
D’autres albums vont être prochainement republiés. En novembre dernier, les éditions 2042, sensibles aux causes patrimoniales, et installées à Strasbourg, ont entrepris un cycle de rééditions consacré à F’murrr. Le premier tome, intitulé Napahtalène et Cie, comprend les débuts de ce personnage dans Pilote, brièvement aperçu dans Le Génie des alpages. Un deuxième ouvrage sera édité ce 06 mars 2026 sous le titre Le char de l’État sur le sentier de la guerre, l’œuvre la plus politique de l’auteur sur l’Afghanistan.
Un dernier album sera édité en novembre 2027, Jehanne au pied du mur, comprenant sa suite centrée sur Timofort, le fils que Jehanne a eu avec un extraterrestre, titrée Tim Galère. Espérons que Tartine de clous et Au loup ! trouveront à leur tour un écrin idéal pour que les nouvelles générations puissent découvrir ces récits anciens de l’auteur.
Côté exposition, un événement aurait lieu à la Cité d’Angoulême en 2028. Dans l’attente, Strasbourg prend les devants. Du 6 mars au 30 août 2026, le Musée Tomi Ungerer accueille l’exposition Hi-Yo, c’est l’écho. L’esprit de F’Murrr annoté par Camille Potte. Le commissariat est assuré par Anna Sailer, conservatrice du Musée Tomi Ungerer - Centre international de l’Illustration. Cette exposition s’intègre dans les festivités des Rencontres de l’illustration de Strasbourg (créées en 2015) qui courent du 3 mars au 5 avril 2026.
L’exposition est répartie en cinq salles thématiques : les débuts de F’murrr comme dessinateur humoristique (Au Loup !, Le Génie des Alpages), son évolution dans la bande dessinée (Jehanne d’Arque dans Métal Hurlant, puis (À suivre), Tim Galère) et son activité à la fois d’illustrateur (son tropisme pour l’iconographie médiévale) et de dessinateur de presse (Le Monde, La Croix, Libération, Télérama…), son intérêt pour l’Histoire (Festival de la bande dessinée de Ligugé) et son projet Deux Mille Meuf, ses créations politiques (Sans-papiers ? Pour lutter contre les idées reçues (2010), Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre), ainsi que ses héroïnes (Naphtalène, Spirellla, Jehanne) et ses influences provenant du dessin japonais.
Une journée d’étude strasbourgeoise consacrée à F’murrr
Le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (MAMCS) accueille une journée d’étude consacrée à l’auteur dans son auditorium, le vendredi 27 mars, de 9h15 à 17h. L’accès est gratuit. L’intitulé de cette journée d’étude est Relire F’murrr en 2026, héritage & (ré-)édition.
Parmi les nombreuses personnes invitées, on retiendra la venue d’Olivier Bron (éditeur de 2042), Vincent Eches (Directeur Général de la Cité de la Bande Dessinée d’Angoulême), Jean-Christophe Menu (auteur de bande dessinée, co-fondateur de l’Association, éditeur de l’Apocalypse), Jean-Pierre Mercier (Historien de la BD et ancien conseiller scientifique de la Cité), Camille Potte (autrice remarquée de Ballades (Prix Révélation au Festival d’Angoulême 2024) et influencée par F’murrr), ainsi que Barbara Pascarel et Élisabeth Walter (gérantes du fonds de dotation F’murrr au futur).
F’murrr a été, à une époque où le sexisme de la bande dessinée faisait école, une source d’inspiration avec ses héroïnes rebelles. Julie Doucet, Anne Simon, et aujourd’hui Camille Potte, ont pu revendiquer son héritage. De la même école graphique et intellectuelle que Fred, son univers non-sensique, poétique et humoristique lui ont valu plusieurs prix comme Meilleure œuvre humoristique française à Angoulême pour Barre-toi de mon herbe (1978), l’Alph-Art humour (Angoulême - 1991) pour Le Pauvre Chevalier, ou encore le Prix Super-Tournesol en 2006 pour l’ensemble de son œuvre. Pataphysicien dans l’âme, énamouré de l’art de l’estampe japonaise, pétri de littérature, F’murrr se voit donc dédié, à Strasbourg, la plus grande exposition institutionnelle couvrant l’ensemble de son œuvre. Une excellence nouvelle pour la bande dessinée.
Voir en ligne : Compte Instagram de F’murrr au futur (Fonds de dotation)
Par Romain GARNIER
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Illustration en tête de l’article : Dessin pour l’affiche de l’exposition © Succession F’murrr / Camille Potte, 2025.
Exposition Hi-Yo, c’est l’écho. L’esprit de F’Murrr annoté par Camille Potte
Horaires : en semaine de 10h à 13h et de 14h à 18h, les samedis et dimanches de 10h à 18h. Fermé le lundi.
Tarif : 7,5 € (réduit : 3,5 €)
Gratuité pour tous : le 1er dimanche de chaque mois.
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