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Favori de la rédaction
23 février 2026
Hervé Bourhis et Brüno ne cachent pas leur ambition : raconter une histoire d’amour avec les musiques noires américaines sans prétendre à l’exhaustivité. Avec cette réédition augmentée du Petit Livre Black Music, les deux auteurs prolongent un objet éditorial hybride, à mi-chemin entre l’album illustré, le documentaire graphique et la playlist commentée. L’ouvrage se feuillette autant qu’il se lit, se picore au gré des années et des envies, comme on replongerait dans une discothèque personnelle où chaque pochette déclenche une cascade de souvenirs, d’anecdotes et de débats.
Le principe reste inchangé, mais son périmètre s’élargit : là où la première édition s’arrêtait en 2015, cette nouvelle version prolonge le récit jusqu’en 2025, ajoutant une décennie supplémentaire à cette fresque musicale. À gauche, les pochettes revisitées par Brüno, dont le trait épuré capte l’essence visuelle d’une époque ; à droite, une mosaïque de vignettes et d’événements dessinés par Bourhis, où se croisent musiciens, sportifs, personnalités politiques et fragments d’histoire populaire. Le dispositif graphique joue sur la nostalgie sans sombrer dans le pastiche : il recrée une mémoire collective, entre culture comics, affiches vintage et iconographie musicale. On y sent l’enthousiasme des fans érudits qui partagent leurs trouvailles, leurs coups de cœur et leurs obsessions.
Une esthétique sérigraphiée au service du mythe musical
C’est surtout dans le travail graphique de Brüno que l’ouvrage trouve sa signature la plus forte. Son dessin fonctionne comme une synthèse visuelle entre la ligne claire européenne, l’esthétique sérigraphiée des pochettes vinyles et le graphisme publicitaire des années 1950 à 70. Palette restreinte — souvent deux ou trois couleurs franches — aplats massifs, silhouettes stylisées : tout concourt à créer une image immédiatement lisible, presque iconique. Les visages sont réduits à quelques lignes essentielles, les regards soulignés par des contrastes nets, tandis que les compositions privilégient la frontalité et l’impact visuel, comme des affiches murales. Cette économie de moyens n’appauvrit jamais l’image ; au contraire, elle renforce la dimension mythologique des artistes représentés. Une figure centrale à la coupe afro flamboyante, un micro isolé dans un halo de lumière ou un portrait de Billie Holiday aux lèvres écarlates suffisent à convoquer tout un pan de mémoire musicale. Brüno ne se contente pas de reproduire des pochettes célèbres : il les réinterprète, les simplifie jusqu’à atteindre une forme d’abstraction pop, transformant chaque page en objet graphique autonome. Les influences du design moderniste et de l’imagerie afro-américaine se croisent ainsi dans un style à la fois rétro et contemporain, où le rythme visuel répond au rythme musical.
Cette forme éclatée fait la force du livre. Plutôt qu’un récit linéaire, les auteurs proposent une constellation d’instants qui racontent, en creux, l’émancipation progressive d’une communauté. Derrière les hits et les révolutions stylistiques, affleurent la ségrégation, les luttes pour les Droits civiques, l’affirmation identitaire et les mutations sociales des États-Unis. Sans s’aventurer sur le terrain monumental du jazz, volontairement laissé de côté, le duo se concentre sur les musiques populaires et leur capacité à refléter les tensions d’une époque. Les pages consacrées aux années 1960 et 70, notamment, témoignent d’une vraie sensibilité pour les croisements entre politique et groove, tandis que les ajouts couvrant la période 2015-2025 permettent d’observer la continuité des héritages et l’évolution des figures contemporaines.
Brüno se distingue également dans les intermèdes narratifs, où la bande dessinée reprend ses droits. Ces respirations graphiques offrent quelques récits légendaires — la battle improvisée entre Michael Jackson et Prince devant James Brown ou Solomon Burke se voyant obligé de se produire devant le Ku Klux Klan — qui donnent chair à une histoire souvent mythifiée. Son dessin minimaliste, presque chorégraphié, privilégie les postures et les gestes, comme si chaque personnage était saisi dans le mouvement d’une performance scénique. L’album devient alors un terrain de jeu visuel où la mémoire musicale se recompose image après image.
Des absences qui piquent les yeux
Mais cette subjectivité revendiquée, qui fait le charme du projet, ouvre aussi un espace de discussion critique. Dès la première édition, certains choix éditoriaux avaient suscité le débat, notamment l’absence ou la présence très discrète d’artistes majeurs du R&B et du rap des années 1990 et 2000. Des albums emblématiques comme Me Against the World de 2Pac — premier disque d’un artiste incarcéré à atteindre la tête des charts américains (tous styles musicaux confondus) et souvent considéré comme le meilleur album du rappeur, devant le pourtant mythique All Eyez on me — ou les succès internationaux de Boyz II Men (I’ll Make Love to You, 1994) et de Shanice (I Love Your Smile, 1991) témoignent pourtant de moments-charnières dans l’évolution de la Black music contemporaine. De même, l’ombre de figures centrales comme Mary J. Blige, Usher, Ja Rule ou encore Mariah Carey, dont l’héritage s’inscrit pleinement dans la tradition afro-américaine, interroge lorsqu’on observe l’ampleur de leur influence sur la pop mondiale. Même constat pour R. Kelly, artiste aujourd’hui controversé mais incontournable dans l’histoire du R&B moderne, dont l’impact musical dépasse largement les débats contemporains qui entourent sa figure.
Ces absences ne relèvent pas d’une méconnaissance, mais d’un parti pris assumé par les auteurs : celui d’un regard personnel plutôt qu’un catalogue encyclopédique. Bourhis le revendiquait déjà à l’époque, expliquant que ces Petits livres reposent sur des choix subjectifs et sur « la nécessité de raconter avant tout des histoires marquantes ». On peut entendre cet argument (sans le valider), tout en regrettant que certains jalons essentiels de la culture afro-américaine des trente dernières années ne soient qu’effleurés, tant ils ont contribué à redéfinir les codes du mainstream et à faire basculer la musique noire américaine dans une nouvelle ère globale.
Ce qui frappe, surtout, c’est la manière dont l’ouvrage transforme la lecture en expérience sonore imaginaire. Chaque double page donne envie de tendre l’oreille, de replonger dans un morceau oublié ou de découvrir un artiste inconnu. On referme rarement ce livre sans aller écouter quelques titres, preuve que le pari des auteurs fonctionne : faire circuler la musique à travers le dessin, et le dessin à travers la mémoire musicale. Derrière son apparente légèreté, Le Petit Livre Black Music s’impose ainsi comme une célébration affectueuse et vibrante d’une culture qui continue d’irriguer la pop mondiale, entre héritage historique et énergie toujours renouvelée — quitte à laisser au lecteur le plaisir de compléter lui-même la playlist et d’enrichir ce panorama déjà foisonnant.
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À lire sur ActuaBD.com :
Le Petit Livre Black Music (Edition augmentée), par Hervé Bourhis & Brüno - éditions Dargaud. Album paru le 6 février 2026. 200 pages, 225 x 225 mm. 25,95 €.