On ne mesure pas toujours l’ampleur de l’œuvre de Benjamin Rabier (1864-1939) qui fut un artiste prolifique : illustré jeunesse, dessin animé, textes et décors de pièce de théâtre, presse, publicité, imagerie, fabricant de jouets et de faïences. Dans les allées de l’exposition, différentes installations tentent de rendre compte de cette créativité tout azimut. Précurseur du 9e art, ce génie satiriste et fabuliste animalier a créé plus de 1 600 histoires en images et publié près de 250 albums à destination de la jeunesse.
Sur les murs de l’exposition, on découvre des planches issues du fond du musée de la bande dessinée sur lesquelles Benjamin Rabier fait preuve d’une précision remarquable dans son trait. Un trait fin au service de mises en scène souvent épurées et un univers bâti sur des associations couleurs saisissantes. Une lisibilité si remarquable qu’elle fut une source d’inspiration reconnue par Hergé pour sa propre « ligne claire ».
De cet auteur français, on retient l’attention toute particulière portée à la mise en scène de ce que l’on nommait à l’époque, à tort, nos « frères inférieurs », les animaux. Il est connu et reconnu pour sa création du logo de La vache qui rit pour le fromager Bel (1924), celui du sel La Baleine, le canard Gédéon, le personnage de Tintin-Lutin, ou le chien Flambeau. Le bestiaire qui envahit les cases et les planches de l’illustre illustrateur s’emploie à dénoncer les médiocrités et les travers humains, ainsi que l’hypocrisie de l’humanité vis-à-vis de bêtes qu’elle prétend aimer.
« Je ne dessine jamais d’après nature, comme le font la plupart de mes confrères. Mes moyens ne me le permettent pas. Mes modèles sont si difficiles à se procurer et si coûteux ! Il y a une hausse, cette année, sur les lions et sur les éléphants ». (Benjamin Rabier)
N’imaginez cependant pas Benjamin Rabier comme étant un défenseur contemporain de la cause animale, ce qu’il n’était pas. Son œuvre sensibilise à l’intelligence du règne animal, un travail récompensé en 1911 par un prix remis par la Société Protectrices des Animaux. Plus largement, le travail de Benjamin Rabier s’inscrit dans une époque marquée par l’émergence d’un intérêt particulier et d’une sensibilité changeante vis-à-vis des animaux.
Ce contexte, les visiteurs sont invités à s’y plonger grâce à des panneaux qui récapitulent des dates et événements en lien avec l’œuvre du dessinateur. Un de ces panneaux s’intitule « La vie des bêtes » et liste, à titre d’exemple, la loi Grammont, qui punit la maltraitance envers les animaux dans l’espace public (1850) ou l’arrivée de girafes, zèbres et kangourous au bois de Boulogne avec la naissance du Jardin d’Acclimatation (1860). Une excellente initiative que cette démarche de contextualisation qui apporte une profondeur supplémentaire au propos.
Dans l’exposition, il s’agit avant tout de présenter au public sa carrière humoristique, lui qui parvenait à conférer aux animaux des traits et sentiments humains de façon remarquable, et avec tant de drôlerie. De cruauté, aussi. Oie à la tête tranchée, mouche écrasée ou lapin finissant en pâté, aucun être vivant n’est épargné par la violence d’un monde structuré autour de proies et de chasseurs.
Une partie modeste de cette création, au regard de son ampleur, a été compilée dans un beau livre édité conjointement par les éditions 2042 - attentives à la nécessité de rendre accessible le patrimoine de la BD au grand public - et la BnF sous le titre Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922). On rêverait que d’autres de ses travaux soient rendus accessibles avec une telle qualité, telles que ses illustrations des Fables de La Fontaine, du Roman de Renart (1909) ou de L’Histoire naturelle en 36 tomes de Buffon, naturaliste français, qu’il a compilé et synthétisé en 500 pages.
« Avant de connaître Rabier, je pensais qu’il fût bossu comme Ésope et distrait comme La Fontaine. Il n’est ni l’un ni l’autre. […] Au demeurant, malgré des différences très marquées, l’artiste rappelle par plus d’un trait les deux fabulistes, et avant tout parce que, s’ils écrivaient des fables, lui en dessine ». (Guillaume Apollinaire)
L’exposition s’attarde enfin sur la création de Benjamin Rabier au-delà de ses histoires illustrées et ses récits humoristiques. On peut ainsi découvrir des assiettes à dessert finement décorées par ce que l’on pourrait presque assimiler à du dessin de presse. Des impressions polychromes sur faïence créées par Jacoby & Fabry, en Moselle. L’une d’elle s’intitule Au désert. Un homme terrorisé s’agrippe à un tronc d’arbre afin d’échapper à un lion qui fait le commentaire suivant : « Venez vite mes enfants. Le déjeuner va refroidir !.. ».
Ailleurs, on a évidement le droit à une installation de boites de La vache qui rit, des affiches de la marque fromagère, mais aussi la diffusion d’un court-métrage réalisé par Benjamin Rabier. Celui-ci se lance dans le dessin animé aux côtés d’Émile Cohl, précurseur français de l’animation avec son fameux court-métrage intitulé Fantasmagorie (1908). Tous les deux créent trois dessins animés avec le personnage du chien Flambeau - chien de guerre initialement paru dans un album et dont l’objectif est de soutenir le moral des troupes - et la cane Clémentine. Une militarisation des animaux que l’on retrouve dans le crépuscule de la carrière de Benjamin Rabier dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale.
Comédie animale. Le bestiaire animé de Benjamin Rabier est une exposition qui mérite le détour, que l’on s’intéresse à la « préhistoire » de la bande dessinée, à l’histoire de l’illustré, à une œuvre destinée à la jeunesse, et plus généralement à la culture graphique de la deuxième partie du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Installée au Vaisseau Moebius, elle est accessible - gratuitement pour les moins de 18 ans - jusqu’au 30 août 2026, du mardi au dimanche, de 14h à 18h. Et dans le cas où vous ne pourriez pas vous y rendre, procurez-vous Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922) (2042 - BnF).
Par Romain GARNIER
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Photographies de Romain Garnier
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Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922) - Par Benjamin Rabier - Éditions 2024 & BnF, de Romain Garnier
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