Nicolas Pitz (La Dent) : « Selon l’interlocuteur, la perception du rôle de Lumumba n’était jamais la même, preuve que son histoire a été profondément mal transmise. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 24 décembre 2025 
Avec La Dent – La décolonisation selon Lumumba (Ed. Glénat), Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier s’attaquent à l’une des figures les plus méconnues et les plus déformées de l’histoire contemporaine : Patrice Lumumba. À travers un récit limpide et rigoureusement documenté, les auteurs retracent le parcours d’un homme dont la pensée politique s’est construite dans l’urgence, les contradictions et les silences de la mémoire coloniale.

Bonjour Nicolas Pitz, bonjour Pierre Lecrenier. À l’occasion de la parution de La Dent – La décolonisation selon Lumumba, BD consacrée au premier Premier ministre du Congo indépendant, Patrice Lumumba, qu’est-ce qui vous a motivés à vous emparer de cette figure historique pour en faire le sujet de cet album ?

Nicolas Pitz : Plusieurs éléments nous ont motivés. Pour ma part, j’avais déjà écrit un album consacré au Congo et à la colonisation, dans un contexte très personnel : mes grands-parents y vivaient à la fin des années 1950. Cette histoire m’a toujours profondément marqué, et je considère qu’y revenir est essentiel.

À l’école, en tout cas à l’époque où j’y étais, cette période constituait un immense angle mort. La colonisation belge était quasiment absente des programmes. On nous parlait des rois, de l’histoire officielle, mais très peu de cette période-là. Léopold II était évoqué de manière sommaire — on savait qu’il n’était pas un personnage très recommandable —, mais tout ce qui concerne la fin de la colonisation, le destin de Patrice Émery Lumumba et les événements qui l’entourent n’étaient tout simplement pas abordés.

Pierre Lecrenier : Même aujourd’hui, ce silence persiste. Mes enfants, pourtant scolarisés à des niveaux différents, n’ont pratiquement jamais abordé cette histoire à l’école. Si la période figure sans doute dans les programmes, Patrice Lumumba n’y est, en tout cas, pas réellement traité.

Or, il est essentiel que les jeunes générations comprennent d’où vient une partie de la prospérité belge, et le rôle que la Belgique a joué dans une indépendance congolaise menée dans des conditions extrêmement chaotiques — comme ce fut le cas pour beaucoup d’indépendances africaines. Cette mémoire-là mérite d’être transmise.

Pitz : Ce silence a été un élément déterminant. Il y avait une forme d’omerta autour de la colonisation belge et, plus encore, autour de la fin de cette période. Lumumba incarnait dès lors une sorte de perte, une figure à la fois présente et floue. Ce flou m’a profondément marqué.

Selon les personnes à qui l’on posait la question — mes parents, des connaissances, des inconnus —, la figure de Lumumba changeait constamment. Chacun en avait une version différente, parfois contradictoire, presque irréelle. Cette dimension éthérée n’était pas normale : elle révélait quelque chose de profondément problématique dans la manière dont son histoire était transmise.

J’en ai longuement discuté avec Aurélien Ducoudrey, qui dirige la collection et qui s’intéresse depuis longtemps à ces sujets. Il avait lui-même constaté à quel point le récit autour de Lumumba restait imprécis, chargé de non-dits et d’éléments insidieux. Notre volonté était au contraire d’apporter de la clarté, sans ambiguïté.

Cet enjeu dépassait d’ailleurs le cadre belge. Aurélien est français, notre éditeur l’est aussi, et nous avons été frappés de constater qu’en France, Patrice Lumumba est quasiment inconnu. En Belgique, son nom circule davantage, mais de manière diffuse, presque abstraite, sans véritable incarnation.

Faire cette bande dessinée relevait donc aussi d’une forme de mission : assumer le fait d’aller frontalement à la rencontre de cette figure, de la nommer, de la raconter et de lui redonner une place lisible dans l’histoire.

Nicolas Pitz (La Dent) : « Selon l'interlocuteur, la perception du rôle de Lumumba n'était jamais la même, preuve que son histoire a été profondément mal transmise. » [INTERVIEW]
La Dent : La décolonisation selon Lumumba
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier © Ed. Glénat, coll. Karma

Ce projet s’est-il inscrit dans un temps long de maturation, ou est-il né plus récemment ?

Lecrenier : Le projet a débuté il y a environ trois ans. Il a toutefois été entrecoupé de phases de pause, liées à nos autres engagements. Ce temps long s’est révélé précieux : il nous a permis de prendre du recul, de revenir sur le projet avec un regard neuf et d’en faire évoluer certains aspects.

Plus que le simple découpage, c’est la manière de raconter l’histoire qui s’est affinée au fil du temps, au gré de ces allers-retours et de cette maturation progressive.

Ce travail a-t-il coïncidé avec le voyage du roi Philippe au Congo et le processus de restitution de la relique, il y a environ trois ans ?

Pitz : Nous étions en 2022, mais l’origine du projet est en réalité antérieure. Elle remonte au travail que j’avais mené sur Traquée, un album consacré à Angela Davis, publié chez Glénat dans la même collection. À travers elle, j’avais déjà abordé la figure de Patrice Lumumba, car Angela Davis y fait fréquemment référence dans ses écrits.

Pour elle, Lumumba est une figure majeure, profondément méconnue. Elle soulignait d’ailleurs que l’on cite volontiers des discours comme ceux de Léopold Sédar Senghor, souvent célébrés, mais que l’on évoque très rarement Lumumba, alors même qu’il incarne une autre histoire de la décolonisation, tout aussi fondamentale. Cette invisibilisation, cette mise à distance presque irréelle du personnage, elle l’analysait avec beaucoup de justesse.

Ces réflexions ont nourri de longues discussions avec Aurélien Ducoudrey. Lors de nos premiers échanges, il me faisait remarquer qu’en tant que Belge, je devais sans doute bien connaître Lumumba, tant il s’agit d’une figure centrale. Je pensais moi-même que son nom était relativement connu. Or, nous avons rapidement constaté qu’en France, Patrice Lumumba était quasiment absent des consciences. Ce décalage a été l’un des déclencheurs du projet.

La Dent : La décolonisation selon Lumumba
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier © Ed. Glénat, coll. Karma

Vous évoquez Angela Davis. Aux États-Unis, Patrice Lumumba est une figure identifiée dans les milieux militants et irrigue aussi la culture populaire, jusqu’à apparaître indirectement dans des œuvres grand public comme Black Panther : Wakanda Forever. Comment expliquez-vous cette reconnaissance outre-Atlantique, contrastant avec sa relative invisibilité en Europe ? Et comment cette dimension transatlantique a-t-elle nourri votre démarche créative, notamment dans votre choix de collaborer avec Pierre Lecrenier alors que vous êtes également dessinateur ?

Pitz : Je dessine également, mais lorsque j’ai commencé à travailler sur cette histoire, je me suis très vite rendu compte que mon dessin n’était pas adapté au propos. En esquissant Patrice Lumumba, j’étais tenté d’explorer une Afrique très visuelle, presque contemplative, de mettre en avant la beauté des paysages, des détails, une forme d’exotisme graphique. Or ce n’était absolument pas le sujet.

Nous voulions un récit d’une grande lisibilité, le plus limpide possible, sans surcharge visuelle ni effets symboliques superflus. Il s’agissait de rester au plus près du sens, sans s’en écarter par des images séduisantes mais hors propos.

C’est précisément là que le travail de Pierre Lecrenier s’est imposé. Son dessin est extrêmement synthétique, il va à l’essentiel tout en conservant une véritable poésie. Il parvient à faire passer des émotions fortes et des enjeux politiques complexes avec une grande clarté graphique. C’était un choix pleinement assumé : permettre à un dessin sobre et lisible de porter un contenu politique dense, sans l’alourdir.

Lecrenier : Au-delà de nos échanges, ce sujet m’intéressait déjà personnellement. Comme beaucoup de Belges, j’ai un lien familial avec le Congo — en l’occurrence, une période de trois années — qui nourrit inévitablement une forme de questionnement. Nous en avions d’ailleurs longuement discuté avec Nicolas.

Par ailleurs, mon travail pour La Revue dessinée m’a habitué à une approche de vulgarisation exigeante, au sens noble du terme : rendre accessibles des enjeux historiques complexes sans les simplifier à l’excès. Cette démarche entrait pleinement en résonance avec le projet.

Lorsque Nicolas Pitz m’a proposé de collaborer sur cet album, le fait que nous partagions le même atelier a naturellement facilité les échanges et nourri le travail commun.

Pitz : J’ajouterais que Pierre travaille littéralement en face de moi. Cette proximité a beaucoup compté dans notre manière de collaborer. D’ailleurs, notre méthode de travail est expliquée en détail à la fin de l’album, notamment à travers ces échanges informels, comme ceux de la pause de midi, qui ont nourri le projet.

Lecrenier : Il était essentiel de pouvoir échanger régulièrement en dehors des temps de travail formels. Ces discussions ont nourri le projet, notamment sur les choix de mise en scène et de composition, et ont largement contribué à affiner notre approche.

Pitz : Cet album a demandé beaucoup de temps, mais je crois sincèrement qu’il le méritait. Notre enjeu était d’atteindre le plus haut niveau de synthèse possible. Il s’agit d’une bande dessinée, pas d’un travail universitaire, même si le sujet pourrait évidemment faire l’objet de nombreuses thèses. Nous avons énormément lu sur Lumumba, comme beaucoup avant nous, et ces travaux cherchent souvent à tout expliquer, à établir une vérité définitive sur ce qui s’est réellement passé.

Or cette approche me met mal à l’aise. Patrice Lumumba a été assassiné, c’est un fait majeur, mais ce n’est pas l’unique élément à retenir. À force de se focaliser sur sa mort, on finit par oublier l’essentiel : ce qu’il a fait, ce qu’il pensait, sa vision politique, son combat pour un Congo unifié et souverain. Sa pensée passe trop souvent au second plan, écrasée par le récit de sa disparition.

Cette logique se retrouve également dans la manière dont d’autres figures s’imposent dans le récit. On nous a par exemple demandé, lors d’une interview, pourquoi Mobutu était quasiment absent de l’album. La réponse est simple : Mobutu n’est pas Lumumba. Dès qu’on évoque Lumumba, Mobutu surgit et occupe tout l’espace, au point de brouiller le propos. Ce glissement détourne l’attention et finit par noyer le sujet principal. Notre intention était donc de rester concentrés sur Lumumba, sans laisser d’autres figures, aussi importantes soient-elles par ailleurs, prendre le pas sur son parcours et sa pensée.

Lecrenier : Mobutu est bien présent dans l’album, mais de manière volontairement mesurée. Ce qui nous importait avant tout, c’était ce qui relève directement du parcours et de l’héritage de Lumumba. L’histoire congolaise a souvent été racontée à travers la figure de Mobutu, beaucoup plus que par celle de Lumumba, et nous ne voulions pas que cela prenne le pas sur notre sujet.

Par ailleurs, nombre de lecteurs connaissent certains épisodes isolés — le discours, l’affaire des dents, quelques images fortes —, mais sans toujours maîtriser la chronologie ni l’enchaînement des faits. Notre objectif était donc de restituer un récit clair, rigoureux et intelligible, en replaçant les événements dans leur ordre, y compris lorsque nous recourons à des retours en arrière.

Avant d’aller plus loin dans l’interprétation ou l’analyse, il nous semblait essentiel de lever toute ambiguïté sur ce qui s’est réellement passé. Cet album n’avait pas vocation à tout dire, mais à redonner une lecture limpide et structurée de l’histoire.

Vous ouvrez et refermez le récit sur le témoignage d’un ancien agent belge, créant un effet de boucle, marqué par son décalage presque troublant face à la violence des faits qu’il relate. Que dit ce dispositif narratif du contexte des années 1960, une période traversée par de profonds bouleversements politiques et par la banalisation de l’assassinat politique ? Et, plus largement, quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette décennie ?

Pitz : Cette histoire passe aussi par la figure de Gérard Soete, l’ancien gendarme. Le fait qu’il ait arraché les dents de Lumumba, puis qu’il les exhibe publiquement à la télévision en 2001, avant de revenir sur ces faits encore en 2008, dit beaucoup de la situation. Ce qui frappe, c’est l’impunité totale dont il a bénéficié.

Il raconte ouvertement avoir participé à l’assassinat de Lumumba dans les années 1960, sans jamais être inquiété par la justice. Cette absence de poursuites est en soi vertigineuse. Les enfants de Lumumba ont d’ailleurs dû se résoudre à l’attaquer non pas pour le crime lui-même, mais pour recel, tant le cadre juridique rendait impossible toute autre action. Cette impunité prolongée est l’un des éléments les plus glaçants de cette histoire.

La Dent : La décolonisation selon Lumumba
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier © Ed. Glénat, coll. Karma

Les faits étant prescrits, comment expliquez-vous qu’une telle impunité ait pu perdurer aussi longtemps ?

Pitz : C’est précisément pour cette raison qu’ils ont dû l’attaquer pour recel : c’était le seul moyen juridique de récupérer les dents de leur père. Cet épisode dit beaucoup de notre rapport à cette histoire. En Belgique, nous avons accumulé des trophées de cette période — monuments, symboles, héritages matériels — qui témoignent de ce qui a été fait là-bas. Et cela ne s’est pas arrêté en 1960.

Cette logique se prolonge encore aujourd’hui. Il suffit de regarder certains documentaires contemporains, par exemple sur l’exploitation du cobalt près de Lubumbashi. On constate que les mécanismes d’exploitation perdurent. De notre côté, nous profitons de technologies présentées comme vertueuses, comme les voitures électriques, en feignant d’ignorer ce qui se passe à l’autre bout de la chaîne. Tout cela s’inscrit dans une continuité historique qui trouve son origine dans la colonisation.

C’est aussi pour cela que Lumumba reste une figure essentielle. Il dénonçait déjà cette exploitation de l’homme par l’homme, dans ce qu’elle a de plus brutal. Ses discours reviennent souvent sur des détails apparemment simples, mais profondément révélateurs, comme l’usage du « tu » imposé aux Noirs, tandis que le « vous » était réservé aux Blancs. Cette distinction linguistique, presque poétique dans sa formulation, traduit une hiérarchisation de l’humanité, une mise en infériorité quotidienne.

Lorsque l’on évoque les années 1960, on cite volontiers les assassinats politiques occidentaux, comme celui de Kennedy. Mais pendant ce temps-là, en Afrique, des drames majeurs se déroulaient dans une relative indifférence. Beaucoup ont choisi de fermer les yeux, parce que cela arrangeait les équilibres en place. C’est cette continuité du déni que notre travail cherche aussi à interroger.

Lecrenier : Si nous avons choisi d’ouvrir et de refermer le récit sur cette figure, c’est précisément pour souligner ce décalage temporel et symbolique. Des décennies après les faits, ces deux dents réapparaissent soudainement, exhibées par cet homme comme un trophée. C’est ainsi que les choses se sont réellement produites.

Ce geste, présenté avec une forme de désinvolture, renvoie à ce qui peut être perçu comme un ultime trophée arraché avant son retour en Belgique. La diffusion de ces images a suscité un certain malaise, mais très rapidement, le sujet est retombé dans une forme de silence.

Ce choix narratif vise donc à montrer à quel point il demeure difficile de regarder cette histoire en face, même longtemps après. Le simple fait que l’on ait pu redécouvrir l’existence de ces reliques sans provoquer de véritable débat public en dit long sur la persistance du tabou entourant l’assassinat de Lumumba.

Pitz : Oui, d’autant plus qu’il reconnaît avoir participé à l’assassinat, puis à la dissolution du corps dans l’acide. La violence de ces aveux est tout simplement monstrueuse.

Lecrenier : C’est précisément pour cette raison que nous avons choisi d’ouvrir le récit sur cet épisode : afin d’ancrer l’histoire de Lumumba dans le présent. Nous aurions pu nous contenter de raconter son parcours de manière strictement historique, mais il nous semblait essentiel de montrer que cette mémoire reste active et continue de nous concerner aujourd’hui.

Ces images, diffusées initialement en 2001 puis rediffusées en Belgique quelques années plus tard, rappellent que ces faits ne relèvent pas d’un passé lointain et abstrait. Ce choix narratif permet de relier directement l’histoire de Lumumba à notre époque et à la manière dont elle est encore reçue, perçue — ou évitée.

Pitz : Il y a effectivement eu de nombreux allers-retours tout au long du travail.

Lecrenier : L’enjeu était surtout de montrer que cette question de l’assassinat reste profondément liée à notre époque. C’était une manière d’inscrire ces faits dans une continuité, et de rappeler qu’ils résonnent encore aujourd’hui.

Votre récit montre avec finesse que Patrice Lumumba n’est pas d’emblée une figure anticoloniale radicale, mais qu’il évolue progressivement, d’abord soucieux d’améliorer les conditions de vie des Congolais avant de revendiquer l’indépendance. Cette volonté de montrer la construction d’une pensée politique, plutôt que celle d’un symbole immédiat, était-elle un choix conscient dès l’origine du projet ?

Pitz : Oui, car Patrice Lumumba a beaucoup écrit sur l’évolution de sa propre pensée, en revenant notamment sur certaines positions antérieures. À l’époque déjà, il a été jugé sur ses écrits passés. Certains lui reprochaient d’avoir accepté, voire accompagné, la continuité du système colonial.

Lumumba répondait à ces critiques en rappelant le contexte : il s’agissait d’une période où tout s’est accéléré de manière fulgurante. Observer cette évolution est d’ailleurs très intéressant. On assiste à une véritable éclosion politique au sein de ce que l’on appelait alors les « évolués ». Ces hommes échangeaient entre eux, confrontaient leurs idées, avec des trajectoires et des schémas de pensée très différents.

Certains restaient attachés à une position pro-belge, tandis que d’autres prenaient progressivement conscience de la nécessité d’une rupture plus nette. Montrer cette diversité de parcours et cette maturation collective nous semblait essentiel pour comprendre comment la pensée de Lumumba s’est construite.

Vous montrez également le regard parfois condescendant que la population porte sur Lumumba à ses débuts, perçu comme un « évolué » proche des colons. Cette dimension, qui souligne la distance initiale entre lui et le peuple, était-elle aussi un élément important à faire apparaître dans le récit ?

Lecrenier : Nous tenions à aborder Lumumba avec subtilité. Trop souvent, le récit se résume à une équation simpliste : il voulait l’indépendance, il a été assassiné, puis viennent les procès et les conséquences. Or ce qui nous intéressait, c’était le chemin qui l’y a conduit.

Au départ, Lumumba pensait pouvoir faire évoluer les choses de l’intérieur. Parallèlement, il était entouré d’hommes politiques qui cherchaient à l’utiliser, à en faire un instrument de leurs propres intérêts. Montrer ces tensions, ces jeux de pouvoir, nous semblait essentiel.

Lumumba n’était pas naïf. C’était un homme intelligent, lucide, qui a progressivement compris ce qui se jouait autour de lui. Et c’est précisément à partir du moment où il n’a plus été dupe, où il s’est affirmé dans son propre projet politique, qu’il est devenu indésirable.

La Dent : La décolonisation selon Lumumba
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier © Ed. Glénat, coll. Karma

Votre récit montre que le nationalisme de Lumumba s’est aussi construit par les circonstances, notamment dans un contexte politique marqué par des logiques tribales, ce qui l’a conduit à incarner une vision véritablement nationale du Congo, bien avant Mobutu.
Pierre Lecrenier, sur un autre plan, pouvez-vous nous expliquer votre approche graphique : quelles techniques avez-vous utilisées pour réaliser cet album, notamment votre travail à l’ordinateur évoqué dans le cahier final ?

Lecrenier : Comme souvent, j’ai commencé par une phase de recherches et de croquis, au crayon et sur papier. Très rapidement, je suis toutefois passé au numérique, ce qui s’est révélé particulièrement adapté à un album aussi dense. Cela me permettait de multiplier les essais et d’ajuster constamment le travail.

Je travaille principalement sur tablette graphique, ce qui offre une grande souplesse dans la mise en place des images. Le découpage du récit, en revanche, avait été largement établi en amont par Nicolas, ce qui m’a permis de me concentrer pleinement sur l’interprétation graphique et la narration visuelle.

Pitz : On parle du dessin là ?

Lecrenier : On parle aussi du découpage.

Pitz : J’ai effectivement assuré l’ensemble du découpage, à partir de ce que l’on appelle des « bonshommes patates », que l’on peut d’ailleurs découvrir en fin d’album. J’y tiens beaucoup, car cette méthode m’a été transmise par Fabien Grolleau, et elle est extrêmement efficace.

L’intérêt de ce type de croquis très sommaires est qu’ils permettent de poser le rythme, les dialogues, la place des bulles et la structure des scènes, sans imposer une mise en scène trop précise. En tant que scénariste, cela m’évite de contraindre le dessinateur avec des choix de cadrage trop définis.

Si je dessinais par exemple un plan en trois-quarts, Pierre pourrait se sentir obligé de le respecter, alors qu’il aurait peut-être une idée plus juste ou plus forte. Les « bonshommes patates » laissent donc une grande liberté d’interprétation : le principe narratif est posé, mais les angles, les compositions et la mise en images restent ouverts, permettant à Pierre de déployer pleinement sa vision graphique.

Lecrenier : Ce qui fonctionnait très bien dans cette méthode, c’est que les « bonshommes patates » ne figeaient ni le nombre exact de cases ni leur mise en scène. L’essentiel était ailleurs : savoir ce qui se disait, ce qui se jouait dans la scène, et identifier les moments d’action ou de tension au sein de la page. Cette liberté me permettait ensuite de construire la narration visuelle à ma manière, d’explorer différents angles, d’utiliser par exemple des contre-plongées ou un traitement plus réaliste lorsque cela servait le récit, sans être contraint par un découpage trop rigide.

Pitz : J’essaie désormais d’éviter ce type de contraintes.

Lecrenier : Je ne suis pas particulièrement à l’aise avec un découpage trop figé. J’essaie donc de compenser par des idées graphiques : des vues en plongée, des images répétées avec un élément qui évolue, des variations visuelles. Je viens du graphisme, et j’aime jouer avec ce type de dispositifs. La méthode des « bonshommes patates » fonctionne très bien avec Nicolas, car elle me laisse une grande liberté d’interprétation. Tant que la proposition sert le récit, il valide.

Concrètement, je commence par des mises en place assez rapides, puis j’affine progressivement. Je ne travaille pas vraiment par étapes classiques de crayonné puis d’encrage. Le numérique me permet de modeler la page comme une matière malléable : j’ajoute, j’enlève, je retravaille jusqu’à trouver le bon équilibre visuel et narratif.

Quels sont vos prochains projets ?

Lecrenier : Je travaille actuellement avec un journaliste palestinien gazaoui, installé à Gaza. Au départ, il s’agissait d’illustrer les publications qu’il partage depuis le début de la guerre, mais nous avons rapidement constaté que cette approche avait ses limites.

Nous avons donc décidé de nous orienter vers un récit de long format. Nous réfléchissons encore au point de départ — notamment à l’hypothèse de 2007, avec le blocus de Gaza —, mais l’objectif est clair : humaniser les Palestiniens, dont le quotidien est trop souvent déshumanisé dans le traitement médiatique du conflit. Il s’agit de raconter la guerre de l’intérieur, à travers des vies ordinaires, et de donner à comprendre le conflit depuis Gaza. Cet album paraîtra chez Delcourt, dans la collection Encrage.

Et vous Nicolas ?

Pitz : De mon côté, le projet est beaucoup moins politique. J’avais envie de me lancer dans une grande aventure, en prenant en charge l’ensemble du processus : le scénario, le dessin, absolument tout.

Le récit se déroulera aux États-Unis. C’est un pays qui me revient presque instinctivement lorsque j’écris ; sans l’avoir prémédité, il s’impose toujours à un moment ou à un autre dans mon travail. J’avais simplement envie de raconter une aventure ample et romanesque. L’album paraîtra chez Casterman l’année prochaine.

La Dent : La décolonisation selon Lumumba
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier © Ed. Glénat, coll. Karma

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782344053621

En médaillon : Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier
Photo © Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD.com :

La Dent : La décolonisation selon Lumumba, par Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier - éditions Glénat. Album paru le 10 septembre 2025. 144 pages, 200mm x 267mm. 23,00 €.

Glénat ✏️ Nicolas Pitz ✏️ Pierre Lecrenier à partir de 13 ans Histoire Biopic Politique Belgique
 
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