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24 décembre 2025
Dans les années 1950, Patrice Émery Lumumba appartient à la minorité des « évolués », cette élite congolaise à laquelle le pouvoir colonial belge accorde certains privilèges sans jamais remettre en cause sa domination. Intellectuel et grand lecteur, sa pensée se radicalise progressivement jusqu’à embrasser un combat pour la justice sociale, le panafricanisme et l’unité africaine. Entre discours enflammés et répressions violentes, son ascension culmine en 1960 lorsqu’il devient le premier Premier ministre du Congo indépendant. Rapidement fragilisé par les rivalités internes et les ingérences étrangères, le jeune État sombre dans la crise. Arrêté puis assassiné le 17 janvier 1961 près d’Élisabethville (Lubumbashi), Lumumba entre dans l’Histoire comme l’une des grandes figures martyres de la décolonisation.
Lumumba, au-delà du mythe
Pour restituer cette trajectoire sans la figer dans l’icône, le choix graphique de Pierre Lecrenier joue un rôle décisif. Son trait épuré, volontairement synthétique, privilégie la lisibilité et la circulation de l’information plutôt que l’emphase. Cette économie de moyens confère au récit une force pédagogique rare : les situations politiques les plus complexes demeurent accessibles sans être appauvries. La mise en scène, fluide et rythmée, accompagne l’évolution de Lumumba sans jamais l’écraser sous le poids du symbole, laissant apparaître l’homme derrière la figure historique.
Sur le plan narratif, Nicolas Pitz opte pour une construction rigoureuse et signifiante. Le récit s’ouvre et se referme sur l’aveu glaçant du mercenaire belge Gérard Soete, exhibant les dents arrachées au corps de Lumumba, instaurant un va-et-vient entre passé colonial et présent contemporain. Cette boucle narrative ancre l’histoire dans une mémoire encore vive, rappelant que les violences de la colonisation ne relèvent pas d’un passé clos. Entre ces deux bornes, le scénario privilégie la chronologie et la clarté, refusant le sensationnalisme pour recentrer constamment le propos sur la pensée politique de Lumumba, bien plus que sur sa seule mort.
Au-delà du destin individuel, La Dent – La décolonisation selon Lumumba interroge frontalement la mémoire coloniale belge et ses angles morts persistants. En montrant l’impunité durable des acteurs de la violence coloniale et l’effacement progressif de certaines figures au profit de récits plus consensuels, l’album met en lumière les mécanismes d’occultation qui façonnent l’écriture de l’Histoire. Il rappelle que la décolonisation n’est pas un processus achevé, mais un chantier toujours ouvert, dont les conséquences économiques, politiques et symboliques continuent de structurer le présent.
En redonnant à Patrice Lumumba sa complexité, son cheminement intellectuel et la cohérence de sa pensée, Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier livrent bien plus qu’une biographie dessinée. La Dent s’impose comme un geste mémoriel et politique fort, à la fois exigeant et accessible, qui éclaire sans asséner et invite à regarder en face ce que l’histoire officielle a longtemps préféré tenir à distance.
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À lire sur ActuaBD.com :
La Dent : La décolonisation selon Lumumba, par Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier - éditions Glénat. Album paru le 10 septembre 2025. 144 pages, 200mm x 267mm. 23,00 €.