Cela a été un séisme. Il y a quelques jours, 9eArt+ déclarait renoncer à l’organisation du Festival d’Angoulême en janvier 2026. Tout commence avec une enquête de Lucie Servin, aidée d’Elisabeth Fleury pour le quotidien communiste L’Humanité Dimanche daté du 24 janvier 2025, publié juste avant l’édition 2025 du FIBD.
On y retrouvait les griefs habituels fait au Festival depuis que son délégué général, M. Franck Bondoux en assure la gouvernance sur la base d’un mandat concédé par l’Association du Festival : opacité des comptes, mercantilisme, management toxique, népotisme…
Toutes ces dernières années, le délégué général et sa commanditaire Delphine Groux, opposaient un déni ferme et intangible à toute forme de critique, en dépit d’un rapport alarmant de la Cour Régionale des Comptes, pour lequel aucun élu en charge du dossier que ce soit à la Mairie, au Grand Angoulême, au Département ou à la Région Grand Aquitaine n’eut le courage de saisir les autorités compétentes pour diligenter une enquête, alors que plus de 2 millions d’euros des pouvoirs publics étaient engagés dans la manifestation.
L’enquête de L’Humanité révélait que 9eArt+ était en perte pour l’exercice 2024 alors que son bilan affichait une hausse sensible de son budget, de 4,7 millions d’euros en 2019 à 6,5 millions en 2023... notamment grâce à une hausse conséquente du ticket d’entrée. Ceci, alors que Frank Bondoux, qui pilote le festival depuis près de vingt ans, affichait son intention de reconduire le contrat pour une nouvelle décennie, sans que l’Association n’affiche la volonté de faire un appel d’offre en bonne et due forme.
« L’Affaire Chloé » et la chute du duo Franck Bondoux-Delphine Groux
Mais il y a pire : L’Humanité révélait, sous la signature de Lucie Servin, que 9eArt+ allait être attaquée aux Prud’hommes : « par une employée de 9eArt+ qui se serait faite violer par un prestataire du festival lors de la dernière édition. Non seulement elle n’aurait pas trouvé de soutien auprès de son employeur, mais celui-ci l’aurait purement et simplement licenciée pour ne pas être troublé par le scandale… »
C’est la goutte qui fait déborder le vase. Le sujet, lors du Festival 2025, est sur toutes les lèvres. Dans toute la ville, des papillons « Chloé, on te croit » fleurissent..
Le 27 janvier, dans un communiqué commun, le Syndicat des éditeurs alternatifs et #MeTooBD, dénoncent « management brutal, burn-out, opacité des montages financiers de 9eArt+, représailles vis-à-vis des journalistes, confusion d’intérêts publics et privés... » et apportent soutien et écoute à la plaignante. Ils exigent de l’Association du Festival de mettre en place une gouvernance qui évite toute possibilité de VSS et surtout une résiliation de la reconduction tacite du contrat qui lie le FIBD à 9art+ : « Nous enjoignons l’association du Festival à ouvrir les yeux sur la responsabilité de son prestataire, la société 9eArt+ et, en conclusion, à ne pas renouveler le contrat qui les lie. »
Mais alors que la mairie se fait discrète, Delphine Groux, la présidente de l’Association préfère louer l’efficacité de l’organisation plutôt que de prendre en compte ces demandes : « Ni ces affaires ni les critiques sur la gestion de 9e Art+, poursuit la journaliste Lucie Servin, ne semblent émouvoir Delphine Groux, la présidente de l’association du FIBD, seule légitime à décider de la mise en concurrence éventuelle de cet événement, financé à 44 % par des fonds publics (soit 2,7 millions d’euros). La présidente assure Franck Bondoux de son entière confiance et invite à « capitaliser sur la réussite plutôt que de prendre le risque de déstabiliser le festival… »
Pire, Delphine Groux met en place - bien contrainte de ne pas renouveler le contrat - une parodie d’appel d’offres qui conclut que son vainqueur est… 9eArt+ ! Le FIBD, selon les mots de La Charente Libre, venait de se suicider.
Déjà, lorsqu’elle reçoit le Grand Prix des mains de sa consœur Posy Simmonds, Anouk Ricard ressent un malaise. Elle se désolidarisera quelques jours plus tard de la direction du Festival, annonçant un boycott (qui deviendra bientôt un « GirlxCott ») dans le cadre d’une pétition rassemblant des centaines d’auteurs. : « L’idée d’un boycott fait, elle aussi, son chemin. Trente-cinq maisons d’édition sur les 48 que représente le SEA l’envisagent. Une position partagée par les 400 auteurs et autres professionnels… » constate L’Humanité. Des auteurs tous signataires d’une pétition dont… le Grand Prix d’Angoulême 2025 !
En novembre 2025, 20 Grands Prix d’Angoulême se joignent au boycott dont Art Spiegelman, Chris Ware ou Katsuhiro Otomo. Durant l’été, déjà, devant l’ampleur du mouvement, plusieurs grands éditeurs lâchent 9eArt+. Début décembre, 9eArt+ jette l’éponge, le festival 2026 est annulé.
Par sa rigueur et sa pugnacité, Lucie Servin, journaliste spécialisée en BD depuis plus de dix ans, membre de l’Association des journalistes et des critiques de BD (ACBD), historienne de l’Art et doctorante en Histoire contemporaine, récemment invitée d’honneur du Festival SoBD à Paris, a gagné sa bataille et a permis à une certaine justice de triompher. Elle a incontestablement marqué l’année 2025. C’est pourquoi la rédaction d’ActuaBD a décidé de la désigner comme « La personnalité BD de l’année. »
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La liste des précédents lauréats :
– 2024 : Emmanuel Guibert, l’auteur de La Guerre d’Alan et du Photographe, élu cette année-là à l’Académie des Beaux-Arts.
– 2023 : François Bourgeon, l’auteur des Passagers du vent qui annonce l’achèvement de cette œuvre majeure de l’histoire de la BD francophone. (Ed. Delcourt)
– 2022 : Marguerite Abouet, l’autrice de Aya de Youpougon (Dessins de Cl ément Oubrerie, Ed. Gallimard BD)
– 2021 : Luffy, le héros au chapeau de paille de "One Piece" (Ed. Glénat) qui venait d’atteindre son 100e tome, symbole du succès des mangas dont les ventes ont été de +124% cette année-là.
– 2020 : Hubert Boulard, alias Hubert, scénariste d’une œuvre multirécompensée comme « Peau d’Homme » (dessins de Zanzim, Glénat), dernier legs d’un auteur essentiel qui nous a quittés prématurément.
– 2019 : Emil Ferris pour « Moi ce que j’aime, c’est les monstres » (Ed. Toussaint Louverture), phénomène éditorial de l’année.
– 2018 : Wilfrid Lupano pour "Les Vieux Fourneaux" adaptés au cinéma et les multiples ouvrages de qualité publiés dans l’année.
– 2017 : Gilles Ratier pour son Rapport annuel qui servit de boussole à l’analyse de la BD en France pendant 20 ans.
– 2016 : Catherine Meurisse pour la résilience affichée à la suite de la tragédie de Charlie Hebdo dans son ouvrage "La Légèreté".
– 2015 : Charlie Hebdo et ses auteurs martyrs de la liberté de conscience et d’expression.
– 2014 : Marcel Gotlib qui fêta ses 80 ans cette année-là avec une expo à Paris, à Lausanne puis à Bruxelles.
– 2013 : Spirou, personnage créé par Rob-Vel qui fêtait ses 75 ans cette année-là, les éditions Dupuis s’arrangeant pour le rappeler toute l’année, mettant en place un parc d’attraction, des dessins animés, un film Live…
– 2012 : Albert Uderzo qui, changeant subitement d’avis, décidait de passer la main sur Astérix et de vendre sa maison d’édition à Hachette assurant à Astérix une postérité.
– 2011 : Fanny Rodwell parce que deux ans après avoir inauguré à ses frais le Musée Hergé, elle concrétisait le rêve de son premier époux de voir Tintin porté à l’écran par Spielberg.
– 2010 : Jean Van Hamme pour la succession de XIII et de Thorgal, marquant les esprits en lançant simultanément les adaptations audiovisuelles de XIII, de Rani et de Largo Winch.
Par Didier PASAMONIK
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En médaillon : Photo Susy Lagrange.
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