Disney et Glénat, c’est une vieille histoire d’amour. Pour refaire un peu l’historique, Jacques Glénat, fondateur des éditions éponymes, est un grand fan des bandes dessinées Disney. Dans son enfance, il parcourait les pages du Journal de Mickey.
Après avoir lancé en 1969 - alors qu’il était encore lycéen - un fanzine intitulé Schtroumpfs avec l’accord de Peyo, il développe en parallèle la publication de divers albums, posant ainsi les bases de sa maison d’édition. C’est après avoir racheté notamment les éditions Atlas et le catalogue BD d’Albin Michel en 2007, que l’éditeur commence à s’imposer comme un acteur incontournable dans le paysage français. Deux ans plus tard, à l’occasion de ses 40 ans, la maison d’édition s’installe dans un monument historique : Le couvent Sainte-Cécile à Grenoble. Alors, non, Glénat n’a pas basculé vers un catalogue catho, mais s’apprêtait à franchir une étape majeure, presque sacrée, pour le coup.
En 2010, l’édition obtient l’autorisation de publier du contenu sous copyright du géant de la Walt Disney Company, s’imposant ainsi en parallèle d’Hachette dans l’Hexagone. Si ce dernier remplissait principalement les étals de la presse, Glénat a davantage capitalisé sur les librairies avec différentes collections de facto plus luxurieuses et autres intégrales d’auteurs, tel Carl Barks - le créateur de Picsou - et Don Rosa, son héritier spirituel. Depuis 2016, une collection met à l’honneur des créations audacieuses et originales, bien souvent réalisées par des artistes non disneyens. Le tout avec un certain degré de liberté. Nous avons eu l’occasion récemment de parler du dernier opus, la fable moderne Picsou et les bitcoin coins, de Jul et Keramidas, alors que sortira dans moins de deux mois une aventure de Mickey, entre ambiance à la Dickens et Pirate des Caraïbes. Rien que ça.
Outre les publications, un « fond Glénat » a été créé il y a plus de dix ans, pour mettre en avant les créations contemporaines au sens large, de la peinture à la bande dessinée, en passant par la photographie, afin de « rendre la culture, le patrimoine et la création accessibles à tous ». L’organisation possède notamment une grande collection de gravures de Rembrandt.
À l’occasion de la 40e édition du festival international de la BD d’Angoulême en 2013, Glénat a participé à une exposition en l’honneur des personnages Disney. Sa contribution : Une revisite de l’histoire de l’art à la sauce souris et canard. Mickey se retrouvait ainsi en pleine fresque parodiant celles de Lascaux. Ce qui n’est pas sans rappeler la série Mickey à travers les siècles où ce dernier voyageait malgré lui d’époque en époque à chaque coup reçu sur sa tête. En 2018, à l’occasion des 90 ans de Mickey, Glénat a lancé une exposition entièrement dédiée à la petite souris fétiche et intitulée Mickey is art (Mickey c’est de l’art, CQFD). Enfin, rebelote le 20 novembre prochain, au couvent Sainte Cécile, où se déroulera une nouvelle expo dédiée encore une fois à la petite souris à culotte rouge, reprenant en titre l’adage qui rythma la carrière de Walt : « Mickey, tout a commencé par une souris » . Tout cela démontre l’attachement et le dévouement particulier de l’éditeur pour le label Disney.
Cependant, coup de théâtre l’an dernier, quand nous avions appris d’une source de première main l’arrêt de plusieurs collections Disney que certains fans suivaient assidûment depuis des années. Parmi elles, l’intégrale Romano Scarpa ainsi que celle consacrée à Floyd Gottfredson, celui qui a enrichi l’univers de Mickey en indic, aventurier et même star de cinéma. Et en fixant au passage l’apparence moderne du vil Pat Hibulaire. Accessoirement la rétrospective dédiée au personnage de Fantomiald - identité super héroïque de Donald, mais chut… - s’est arrêtée, mais continue de paraître en kiosque, dans le format magazine plus économique chez Unique Héritage. Les inquiétudes se sont manifestées. Quel avenir pour les publications Disney en librairie ? Un éditeur comme Panini allait-il reprendre la main ? De toute évidence non, puisque Glénat a annoncé à Angoulême en janvier lancer une nouvelle collection Disney intitulée « Les âges d’or », qui s’inscrit un peu dans l’esprit de celle dite des « grands maîtres ».
Trois titres ont été annoncés : Mickey, Picsou et Donald. Ce 19 novembre, les premiers tomes de Mickey et Picsou sont parus. Pour Donald, ce sera en janvier. Faisons état de la chose.
Cette collection, qui entend valoriser des histoires d’anthologie, réunit à la fois de grands classiques et des récits plus contemporains, parfois liés, illustrant surtout la diversité des styles et l’évolution des codes graphiques. Chaque histoire est accompagnée d’un court mais efficace texte introductif fourni par Disney directement pour ces collections. En peu de mots, on est assailli d’anecdotes. Ainsi, ces rétrospectives semblent, sans constituer de réels dossiers, s’adresser à la fois au grand public, mais aussi et surtout aux plus initiés/curieux, qui en apprendront toujours. À moins d’être des « donaldistes » invétérés, voire vétérans. L’ouvrage évoque d’ailleurs ce « donaldisme » (étude de l’univers de Donald Duck et parfois plus précisément de l’œuvre de Carl Barks), avec quelques références à des travaux scandinaves et allemands, les contrées qui ont étudié ces œuvres en long, en large et en travers. Il faut savoir qu’une académie danoise donatiste décerne même un « ducktorat » (doctorat de Donaldisme). C’est du sérieux.
Les textes introductifs des âges d’or Disney évoquent particulièrement l’évolution graphique des personnages et de l’univers.
Entre model sheets, tendances graphiques, couacs et petites anecdotes, on découvre au passage comment les yeux de Mickey sont passés de simples pupilles à de véritables yeux entiers, bien plus expressifs. Dans la carte des histoires, il nous est proposé Mickey Mouse et Robinson Crusoé, de Floyd Gottfredson et Le monde de demain, du même auteur. La première est une curieuse revisite de l’œuvre de l’écrivain et aventurier Daniel Defoe. Le même auteur qui serait derrière les récits de vie des plus grands pirates des sept mers. La rencontre entre le naufragé Crusoé et Mickey passe par une mise en abyme : l’histoire apparaît en fait comme un tournage, où les personnages sont des acteurs. Ce que l’on oublie vite en lisant l’histoire prenante, pleine de rebondissements, de gags… Et de clichés d’époque.
La seconde histoire de Gottfredson présente dans l’album est Le monde de demain. On quitte le registre de l’aventure classique pour de la science-fiction d’anticipation. Mickey reçoit d’un scientifique un manteau d’invisibilité. Dès qu’il l’enfile, il se retrouve propulsé dans un futur haut-perché, à plus d’un titre. Au fil de ses découvertes, il finit par tomber nez à nez avec l’un de ses ennemis bien connus. Cette histoire est une véritable pépite particulièrement dynamique, pleine d’idées et de rebondissement.
Gottfredson est un maître incontesté de la sphère Disney, une référence majeure et un deuxième papa pour Mickey. L’essentiel de son œuvre a été diffusé en son temps dans la presse, sous forme de strips.. Chaque jour, les lecteurs découvraient trois à quatre cases, avec un petit résumé de la situation. Il fallait parfois des mois pour voir le bout d’une histoire. En 2017, Glénat a lancé l’adaptation en Français de l’intégral américain « Floyd Gottfredson Library ». Une pépite qui restitue les strips dans leur forme originale en noir et blanc, présentés dans un élégant format à l’italienne et accompagnés d’un appareil critique complet et soigné. Un intégral malheureusement avorté en 2023 à deux tomes de la fin, au grand dam des collectionneurs et des fans en général.
Dans « Les âges d’Or Disney », on retrouve certaines de ces histoires, cette fois dans un format modernisé qui écarte certaines cases récapitulatives devenues superflues vu que l’histoire est publiée d’un bloc, il faut le reconnaître. C’est ainsi dans un format inédit en France de quatre bandes par page en version couleur, que les histoires sont publiées un peu au détriment du charme graphique originel. De là à dire que c’est une hérésie, non, il ne faut pas abuser, tous ces changements ne sont que anecdotiques pour le commun des mortels.
On retrouve aussi deux histoires de Paul Maury, un autre grand nom de la BD Disney, mais aussi de l’espagnol Ignasi Calvet Esteban. Exit l’exhibitionnisme, Mickey enfile de plus en plus un haut. Tendance largement adoptée de nos jours, à part pour quelques exceptions, hommages et couvertures. Dans l’animation, Mickey a bien eu une phase « habillée », mais il apparaît aujourd’hui surtout avec son look classique. Comme dans La Maison de Mickey et ses dérivés, on reste loin du Mickey indic de police que montrent les BD. Cette évolution sur des décennies est sublimement caractérisée sur la couverture de ce premier tome des âges d’or de Mickey, où l’on voit Un Mickey des années 30 serrer la pince à sa version des années 70. Une illustration de René Guillaume, tiré du numéro 950 du Journal de Mickey.
Dans l’histoire 2500 Mickey, de Stefan Petrucha et Cèsar Ferioli Pelaez, à retrouver dans cet album, on retrouve encore une occurrence de Mickey en short. Une ? Non, des centaines, voire des milliers si on en croit le titre. Mickey a promis à Dingo d’aller avec lui au centre commercial. Jusque là, rien de bien fou. Sauf qu’au même moment, il a rendez-vous au restaurant avec Minnie.
Ce qui laisse Mickey dans un dilemme cornélien. D’un côté le meilleur ami, de l’autre la dulcinée. Mais pourquoi choisir, quand on peut aller aux deux rendez-vous en même temps. Une idée qu’il va pouvoir concrétiser grâce à une invention de son ami du futur,
Iga Biva. Une sorte de pistolet laser à l’effet multipliant. Le hic étant que l’outil fonctionne un peu trop bien. Une histoire amusante qui, au-delà du comique, invite à une vraie réflexion humaine sur la place de ces clones et la responsabilité face à de telles créations.
L’univers de « Donaldville » est bien plus fixé que celui de Mickey. Aussi, on conviendra qu’il est plus facile de se reconnaître et de s’identifier canard que souris : Si Mickey est - En grossissant les traits - le valeureux petit héros parfait, Donald, lui, est grincheux, malchanceux, maladroit, fauché… Il représente à lui-même nombreux de nos défauts. Mais pour autant, on l’aime. Le gaillard est exploité par un oncle milliardaire, ridiculisé par un cousin né sous une bonne étoile et par-dessus le marché doit s’occuper à lui seul des trois rejetons de sa sœur. Donald en voit de toutes les couleurs, mais malgré tout, lui-seul est capable de distinguer Riri, Fifi et Loulou. L’oncle Picsou, self made duck par excellence, peut être méprisable à bien des égards. Heureusement qu’il est doté d’une profondeur à nulle autre pareil qui compense. Une nuance pour qui voudra bien la voir. Mais il ne s’agit pas non plus de le glorifier. Picsou et Donald ne sont pas parfaits. Et c’est un peu pour cela qu’on les apprécie tant.
Quid du premier tome des « âges d’or de Picsou ». Non, il ne s’agit pas des récits de jeunesse de Picsou par Don Rosa, comme on pourrait être tenté de le croire.
On y trouve en réalité pas moins de quatre histoires classiques de Carl Barks. Des histoires qui comptent parmi ses plus fameuses. Tout d’abord Noël sur le mont ours, qui signe la première apparition de Picsou. Pour Noël, celui-ci décide de « tester » son neveu Donald, ainsi que ses petits-neveux, les conviant dans son manoir. Picsou apparaît ainsi comme un prototype de lui-même. Celui qui n’est alors pas destiné à perdurer apparaît sous les traits d’un vieux grigou reclus, affaissé par le poids des années. On ne voit pas son fameux haut de forme ni son caractéristique coffre fort géant. À vrai dire, si Picsou est au cœur du récit, il n’apparaît que peu.
Dans le secret du vieux château, Picsou gagne en dynamisme, mais son apparence n’est pas encore à son apogée. L’histoire suit Picsou et ses neveux à destination du château ancestral des McPicsou, en Écosse. Il est question de trésor familial, de mystère et de fantôme. Une exploration particulièrement angoissante, pleine de rebondissements. Dans pêche au Yacht, nos héros partent à la recherche de trésor maritime. Chez Barks, comme chez d’autres auteurs, on trouve un certain nombre d’aventures se déroulant en mer. Des histoires de canards, quoi.
Il y a aussi Retour au klondike. Au-delà d’être l’une des plus célèbres de Barks, elle se classe première parmi toutes les histoires du label, selon le classement de la base de données internationale des BD Disney INDUCKS. Picsou retourne dans les terres où il a dans sa jeunesse forgé sa richesse : Le Klondike, dans l’ouest du territoire du Yukon. On découvre un Picsou plus que jamais tridimensionnel, confronté à ses vieux démons… et à son premier amour. Oui, le vieux rapace a lui aussi connu les passions de l’amour. Mais qui a dit que démons et amour étaient deux entités différentes ? On découvre ainsi la vieille Goldie O’gilt. Goldie se rapportant à l’or, tandis que gilt peut se traduire par dorure. À partir de là, tout est dit. Elle est à la fois l’alter ego de Picsou, son reflet, mais aussi sa némésis, son amour toxique. Un jeu de je t’aime moi non plus, que Don Rosa développera avec brio dans sa Jeunesse de Picsou.
Enfin, l’anthologie se referme sur des œuvres d’« héritiers » de Barks, plus ou moins fidèles. On compte notamment une histoire de Romano Scarpa, auteur souvent présenté comme le Carl Barks italien. Dans Le Rapt de Brigitte, on fait la connaissance de deux personnages appelés à devenir des figures incontournables de l’école italienne : Brigitte, alors présentée comme une femme d’affaires - du moins, elle essaie - folle amoureuse de Picsou, ce qui est loin d’être réciproque ; et Phil Ature, lui aussi homme d’affaires du dimanche, à l’allure bien élégante, mais cela ne fait pas tout. Le vieux Picsou n’est jamais en paix quand ces deux lascars trainent dans les parages.
Tout comme Gottfredson, Scarpa a vu son intégrale Glénat interrompue après 15 tomes. Adaptée d’une édition italienne comprenant pas moins de 51 volumes, la publication française reste loin de refléter l’œuvre complète de cet auteur prolifique.
Toujours au menu de l’âge d’or de Picsou, on trouve Aller et retour à Vahévien de Tony Strobl, Le secret du perroquet de Daniel Branca et enfin Retour sur le mont ours, de Giorgio Cavazzano, disciple de Scarpa. Cette dernière histoire est particulièrement intrigante. Il s’agit d’un hommage à la toute première apparition de Picsou.
À Noël, Picsou croise la route du Tonton Noël. Non, ce n’est ni une hallucination ni une faute de frappe de notre part. Tonton Noël se présente, comme son nom l’indique, en tant qu’oncle du Père Noël. De facto, il est encore plus vieux !
Ce Tonton Noël, aussi radin que Picsou, en a assez de voir son neveu parcourir le monde pour distribuer des cadeaux. Il propose alors au canard un voyage dans le passé. Non pas à la manière de Dickens, pour le faire revivre ses Noëls passés et le culpabiliser… mais bien pour l’empêcher de se rapprocher de ses neveux, ceux qui, autrefois, avaient su l’attendrir et raviver sa flamme.
En outre, les premiers tomes de ces collections des âges d’or proposent une sélection d’histoires assez pertinentes, augmentées de textes qui valent bien le coup d’œil. Mais cela suffira-t-il à convaincre des fans encore endeuillés par l’arrêt des différentes intégrales, alors même qu’une nouvelle édition de celui de Don Rosa - dont ils possèdent déjà la version complète - débutera en décembre ?
En tout cas Picsou serait fier des finitions dorées des couvertures. Sauf, bien sûr, s’il devait payer l’addition.
Par Rémi BARNAULT
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les tomes 1 des âges d’or Picsou & Mickey, sont à retrouver aux éditions Glénat, pour 19 €.
Les âges d’or de Donald est à paraître le 2 janvier prochain.
Participez à la discussion