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Stefano Turconi (Avila) : « Cela ne me dérange pas que l’empreinte de Disney reste perceptible dans mon dessin. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 11 septembre 2026 
Couple à la ville comme à la table à dessin, Teresa Radice et Stefano Turconi construisent depuis plus de vingt ans une œuvre commune nourrie de voyages, de littérature et d’Histoire. Après Le Port des marins perdus, le récit La Terre, le Ciel, les Corbeaux ou Le Beau Parleur, les deux auteurs signent avec Avila l’une de leurs plus belles réussites : une formidable aventure de cape et de sorcellerie dans la France de Richelieu, derrière laquelle se dessine une réflexion très contemporaine sur l’identité, la différence et les étiquettes que la société nous impose.

Bonjour Teresa Radice, bonjour Stefano Turconi. Vous êtes les auteurs d’Avila, un roman graphique paru en avril dernier chez Glénat, dans la collection Treize Étrange. Pour commencer, comment ce projet est-il né et lequel de vous deux en a eu l’idée ?

Teresa Radice : C’est un projet un peu différent de nos autres livres. Habituellement, les idées naissent de nos discussions : nous échangeons beaucoup au début, car des livres comme celui-ci représentent presque trois années de travail. Mais cette fois, pour la première fois, le projet est né d’une idée de Stefano, alors que je n’étais pas encore impliquée.

Stefano Turconi : Quand j’ai commencé à travailler comme dessinateur de BD, il y a environ vingt-cinq ans, le rêve pour un dessinateur italien était de travailler dans la bande dessinée franco-belge. J’avais donc préparé quelques projets à envoyer à des éditeurs français. Mais comme je ne suis pas scénariste, ils n’étaient pas très aboutis. Il y avait néanmoins un personnage qui me semblait intéressant : Avila. J’avais imaginé cette jeune fille qui parle avec le diable à travers son ombre. Le personnage est ensuite resté de côté pendant de nombreuses années.

En 2022, nous avons fait un voyage en France, notamment dans le Périgord et en Auvergne. Nous avons traversé beaucoup de petits villages, vu des châteaux, de vieilles églises, des endroits magnifiques, et nous nous sommes dit que ce serait un décor parfait pour une histoire.

Depuis mon enfance, je suis aussi passionné par des récits comme Les Trois Mousquetaires, Cyrano de Bergerac ou Le Capitaine Fracasse. Cela faisait longtemps que je disais à Teresa : « Pourquoi ne ferions-nous pas une histoire dans la France de Louis XIII et du cardinal de Richelieu ? » Pendant ce voyage, tous ces éléments ont commencé à se mélanger.

Et puis, il y a eu une autre petite chose : au début de nos vacances, notre voiture est tombée en panne en pleine campagne, non loin d’un village appelé Langeac. C’est d’ailleurs de là qu’est venu le nom du personnage du comte de Langeac. C’était un dimanche, l’assurance ne répondait pas et nous avons dû appeler la gendarmerie. Nous avons finalement laissé la voiture dans un garage, loué un véhicule et poursuivi notre voyage.

Dix jours plus tard, nous sommes revenus récupérer notre voiture. Sur le chemin du retour, j’étais terrorisé par le moindre petit bruit ! Je répétais sans cesse : « Il y a quelque chose qui ne va pas ! » Nous avons roulé à 80 ou 90 km/h et le trajet a duré, je crois, quatorze heures. C’est pendant ce long voyage de retour que nous avons véritablement commencé à imaginer l’histoire.

Teresa Radice : Oui, nous avons commencé à imaginer l’histoire à partir de ce que nous inspiraient les paysages. Comme toujours lorsque nous voyageons, je garde un petit carnet avec moi. C’est donc dans le carnet de ce voyage en France que j’ai écrit les premières notes sur Avila.

Stefano Turconi (Avila) : « Cela ne me dérange pas que l'empreinte de Disney reste perceptible dans mon dessin. » [INTERVIEW]
Avila
Teresa Radice & Stefano Turconi © Treize Étrange/Glénat

Derrière l’accusation de sorcellerie portée contre Avila et sa mère se dessine la violence exercée contre des femmes indépendantes, détentrices d’un savoir, notamment celui des plantes. Souhaitiez-vous donner une dimension politique et contemporaine à cette chasse aux sorcières ?

Teresa Radice : Lorsque j’écrivais le personnage d’Avila, il m’a semblé naturel d’en faire une sorcière, puisque l’histoire se déroule au XVIIᵉ siècle, à une époque où l’on croyait réellement à leur existence. Mais en racontant Avila, je ne pensais pas seulement aux sorcières. Je pensais surtout à toutes les personnes qui, aujourd’hui encore, se sentent enfermées dans une case parce que la société décide à leur place de ce qu’elles doivent être.

Je pensais aux femmes, aux personnes qui découvrent leur sexualité ou leur genre, aux migrants qui fuient leur pays, et plus largement à tous ceux qui ne sont pas compris et auxquels la société impose une étiquette. En écrivant, Avila est ainsi devenue pour moi un symbole de toutes ces personnes. De ce point de vue, oui, on peut considérer qu’il s’agit aussi d’une histoire politique.

Astor, le démon qui habite l’ombre d’Avila, semble aussi incarner ses peurs, ses contradictions, voire une part d’elle-même qu’elle doit apprendre à connaître. Comment avez-vous conçu cette relation entre Avila et son ombre ?

Teresa Radice : Pour moi, il est toujours intéressant de montrer que personne n’est entièrement blanc ou noir. Nous portons tous plusieurs facettes en nous : le matin, nous pouvons être une mère ; l’après-midi, une amie ; et le soir, l’ennemie de quelqu’un. Nous sommes toujours un mélange de plusieurs identités.

C’est ce qui rendait Astor intéressant à mes yeux : il représente à la fois une sorte de conscience et de « contre-conscience » d’Avila. Je trouvais également intéressant de créer un personnage que l’on ne voit jamais, mais que l’on peut seulement entendre. Cela représentait aussi un véritable défi pour Stefano : il devait faire exister Astor sans pouvoir le mettre directement en scène, puisque son apparence reste toujours celle de l’ombre d’Avila.

Stefano Turconi : Petite anecdote : nous avons choisi le prénom Astor en référence à Astor Piazzolla. Notre fils joue du violon et son professeur lui propose souvent des morceaux de ce compositeur argentin. Comme ils sont généralement très difficiles à interpréter, nous disons toujours que c’est « diabolique » ! C’est ainsi que nous est venue l’idée de donner ce nom au démon.

Avila
Teresa Radice & Stefano Turconi © Treize Étrange/Glénat

Vous faites intervenir Molière, Richelieu ou Louis XIII, tout en multipliant les références à la littérature, à la peinture et à la musique. Comment avez-vous concilié cette richesse historique et culturelle avec le rythme du récit d’aventure ?

Stefano Turconi : C’est difficile à dire car nous n’avons pas vraiment réfléchi en termes de limites. Nous sommes passionnés d’Histoire et nos récits se déroulent souvent dans le passé, assez rarement à l’époque contemporaine. Nous aimons jouer avec les personnages historiques, la peinture, le théâtre… Pour Avila, nous nous sommes surtout beaucoup amusés avec tous ces éléments.

Nous avons procédé un peu comme Alexandre Dumas avec Les Trois Mousquetaires : il s’est emparé de personnages historiques pour en proposer sa propre vision. Il est difficile de savoir qui était réellement un personnage historique ; on ne peut qu’en donner une interprétation. C’est aussi ce que nous avons fait, tout en intégrant de petites anecdotes authentiques.

Je me suis également beaucoup amusé à rechercher des références picturales. Lorsque je dois dessiner des personnages ou des décors d’époque, je m’appuie sur des tableaux, des photographies ou des films pour me documenter. J’aime déjà beaucoup Rembrandt et Vermeer, mais ce travail m’a notamment permis de découvrir les Frères Le Nain, trois peintres français qui ont beaucoup représenté les gens du peuple et les paysans. Leurs œuvres m’ont été très utiles pour retrouver les objets, les vêtements et l’atmosphère de l’époque.

Teresa Radice : Nous nous intéressons avant tout aux émotions des personnages. Nous nous documentons beaucoup sur les figures historiques, puis nous retenons surtout les petits détails qui permettent de les rendre plus humaines et plus proches de nous. C’est ce qui nous plaît : faire de ces grandes figures historiques des personnages à part entière, au même titre que les autres protagonistes du récit.

Stefano, vous avez notamment travaillé pour Disney, dont l’influence reste perceptible dans votre dessin. Comment avez-vous concilié votre style naturel avec l’important travail de recherche graphique et historique réalisé pour Avila ?

Stefano Turconi : Je pense que cela vient assez naturellement. J’ai travaillé pendant vingt ans chez Disney et je viens du dessin humoristique. Enfant, j’ai aussi appris à dessiner en copiant les personnages d’Astérix : Uderzo a été l’une de mes premières grandes influences, tout comme le dessin Disney.

Au fil des années, je suis allé chercher d’autres sources d’inspiration et toutes ces influences se sont progressivement mélangées. Cela ne me dérange pas que l’empreinte de Disney reste perceptible dans mon dessin. Lorsque je travaille, je fonctionne beaucoup à l’instinct : je ne réfléchis pas nécessairement à la manière dont je dois combiner toutes ces influences. Je cherche avant tout à dessiner ce dont j’ai envie, et nous avons la chance d’avoir un éditeur qui nous laisse cette liberté. Pour chaque nouvelle histoire, je réalise beaucoup d’essais jusqu’à trouver le style qui me semble juste. Une fois que je l’ai trouvé, je me lance et je travaille de manière très instinctive.

Avila
Teresa Radice & Stefano Turconi © Treize Étrange/Glénat

Une séquence de l’album s’articule autour d’une œuvre du musicien et compositeur espagnol Diego Ortiz : la partition s’intègre à la composition des planches, tandis que le musicien emprunte les traits du violoniste et chef d’orchestre catalan Jordi Savall. Comment représente-t-on la musique dans un médium par définition silencieux comme la bande dessinée ?

Stefano Turconi : J’aime beaucoup écouter de la musique lorsque je dessine, en choisissant des morceaux qui correspondent à l’univers sur lequel je travaille. Pour Avila, j’ai énormément écouté de musique baroque et de la Renaissance, mais aussi des musiciens contemporains inspirés par ces périodes. Et comme nous avons un fils violoniste à la maison, intégrer la musique à nos bandes dessinées nous vient donc assez naturellement.

Pour cette séquence, nous avons choisi une œuvre précise et intégré sa partition aux planches. L’idée est que le lecteur puisse, s’il le souhaite, rechercher le morceau sur son téléphone et écouter la véritable musique tout en lisant la scène.

Nous avions déjà intégré de la musique dans d’autres BD, et certains lecteurs nous ont ensuite dit : « Je ne connaissais pas ce compositeur, je suis allé l’écouter. » Nous trouvons cela très beau. C’est aussi une manière de partager notre passion pour la musique.

Stefano, avez-vous composé cette séquence librement ou, Teresa, lui aviez-vous donné des indications précises sur sa mise en scène ?

Teresa Radice : C’est Stefano qui a choisi la pièce. De mon côté, il est toujours très important d’avoir des séquences presque sans paroles, dans lesquelles le silence ou la musique prédominent. C’était particulièrement important ici, car il s’agit d’un moment charnière de l’histoire, où tout bascule.

Dans le scénario, je donne généralement beaucoup d’indications, notamment sur le découpage et le nombre de cases, mais je laisse aussi à Stefano une grande liberté dans la composition de la planche. Pour cette séquence, j’ai donc suggéré la présence de la musique, puis Stefano a choisi l’œuvre et a imaginé sa mise en scène. Nous avons également bénéficié de l’aide d’un musicien spécialisé dans les instruments anciens.

Stefano Turconi : Je l’ai d’ailleurs représenté dans l’album : c’est le musicien qui porte des lunettes. C’était en quelque sorte notre conseiller musical.

Avila
Teresa Radice & Stefano Turconi © Treize Étrange/Glénat

Avila compte plus de 190 pages et s’inscrit dans la tradition du grand récit de cape et d’épée. Comment avez-vous travaillé le découpage et le rythme visuel pour maintenir cette sensation de mouvement sans épuiser le lecteur sur une telle longueur ?

Teresa Radice : Lorsque j’écris, j’essaie toujours d’alterner les scènes et de suivre tour à tour le destin des différents personnages. Je peux commencer avec Avila, puis retrouver Timothée au même moment. J’aime faire évoluer leurs trajectoires séparément avant de les faire se croiser. C’est aussi ce qui donne son rythme au découpage.

Je suis particulièrement intéressée par la rencontre entre des personnages très éloignés les uns des autres, car je pense que plus quelqu’un est différent de nous, plus nous avons à apprendre de lui. Ici, Avila est considérée comme une sorcière, Timothée est en fuite et le comte de Langeac appartient à un univers complètement différent. Pourtant, lorsqu’ils se rencontrent, ils découvrent ce qu’ils ont en commun et ce qu’ils peuvent partager.

C’est ainsi que je construis généralement mes histoires : plusieurs trajectoires avancent en parallèle jusqu’au moment où elles finissent par se rejoindre.

Dernière question : quels sont vos prochains projets ?

Stefano Turconi : Je travaille actuellement sur le quatrième tome de la série Les Filles des marins perdus, qui devrait paraître en France l’année prochaine. Nous préparons également un nouveau projet de près de 200 pages, dont l’action se déroulera à Vienne, en Autriche, au début du XXᵉ siècle. Teresa en écrit actuellement le scénario et l’album devrait paraître en 2028.

Teresa Radice : Cette période nous fascine, car de nombreux esprits brillants développent, au même moment, des idées nouvelles dans des domaines comme l’architecture, la psychologie, l’art ou la musique. Cette nouvelle histoire mêlera tous ces éléments et nous ramènera, une fois encore, à la musique.

Stefano Turconi : Il y aura également de nombreux personnages historiques. Nous nous sommes beaucoup amusés à choisir les figures qui apparaîtront dans l’histoire, parmi lesquelles Gustav Klimt, Freud ou encore Mahler.

Merci beaucoup.

Avila
Teresa Radice & Stefano Turconi © Treize Étrange/Glénat

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782344065044

En médaillon : Teresa Radice & Stefano Turconi
Photo © Francesca Mantovani

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Avila - Teresa Radice & Stefano Turconi – éditions Treize Étrange/Glénat. Album paru le 15 avril 2026. 192 pages, format 217mm x 295mm - Couleur, 25,00 euros.

Glénat Treize Etrange ✍ Teresa Radice ✏️ Stefano Turconi à partir de 12 ans Aventure Fantastique Feminisme cape et épée Italie
 
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