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“Si tu vis jusqu’à 100 ans, je veux vivre 100 ans moins un jour pour ne jamais avoir à vivre sans toi.”
Winnie l’ourson
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En Ontario, au Canada, une oursonne est achetée pour 20 dollars par le lieutenant Harry Colebourn, vétérinaire du régiment de cavalerie canadien Fort Garry Horse. Baptisée Winniepeg - d’après la ville natale du lieutenant - l’animal sert de mascotte avant de prendre sa “retraite” au zoo de Londres, en Angleterre. De nombreux visiteurs viennent chaque jour pour la contempler.
Dans les années 1920, un certain Alan Alexander Milne a coutume de s’y rendre, avec son fils Christopher. Ce dernier s’attache particulièrement à l’ours et possède même une peluche qu’il baptise en son honneur. Les Milne vivaient dans le village d’Hartfield, en lisière de la forêt d’Ashdown où ils se promenaient de temps à autre. Vétéran de la Grande Guerre, Alexander a depuis longtemps troqué les armes pour la machine à écrire. S’il écrit autant pour les enfants que les adultes, des nouvelles, des romans, de la poésie, et même des pièces de théâtre, c’est bien une œuvre en particulier qui restera gravée dans l’imaginaire collectif, devenant un véritable monument de la littérature jeunesse traversant les siècles. C’est en 1923 que le dessinateur Ernest Howard Shepard lui est suggéré par un confrère du journal humoristique Punch. D’abord réticent, il finit toutefois par lui confier l’illustration de son recueil de poèmes pour enfants When We Were Very Young.
On y retrouve notamment un certain “Teddy Bear” - littéralement “ours en peluche” en français - présenté dans un texte éponyme. Il se trouve court et ventru, ce qui n’est pas étonnant pour un ours en peluche. Il se met à l’exercice, mais la force lui manque et il s’écroule. Après quelques péripéties, l’ours finit par s’accepter comme il est. Ce livre rencontre un réel succès à sa sortie.
Convaincu par cette première collaboration, Milne ne peut se passer de Shepard pour la création de son nouveau livre jeunesse. S’appuyant sur la popularité de When We Were Very Young, et en particulier sur le personnage de Teddy Bear, il le reprend comme protagoniste en lui donnant une nouvelle identité. Les auteurs puisent leur inspiration dans leur environnement immédiat, situant l’action dans la forêt d’Ashdown, rebaptisée Hundred Acre Wood (la Forêt des Cent Acres). Milne s’inspire des moments de jeu de son fils Christopher Robin Milne avec ses peluches pour donner naissance aux personnages de Piglet (Cochonnet), Eeyore (Hi-Han), de Kanga (Kangou) et de son petit Roo (Rou), et bien sûr l’ours Winnie. Un lapin et un hibou naîtront, eux, directement de l’imagination de l’auteur. Grand admirateur de l’œuvre de fantasy animalière Le Vent dans les saules de l’Écossais Kenneth Grahame, A. A. Milne va jusqu’à l’adapter pour le théâtre et la compte aussi comme référence pour les aventures de Winnie.
De son côté, Shepard s’inspire davantage de l’apparence de l’ours en peluche de son propre fils, Graham, pour les illustrations.
Les aventures de Winnie, c’est les grandes épopées dans les petits moments du quotidien. Dans la Forêt des Cent Acres, vit l’ours Martin (Edward en anglais, d’après le premier nom de la peluche de Christopher Robin), appelé Winnie par ses amis et vivant dans un arbre au panneau indiquant Mr Sanders. Qui est-ce ? Ne demandez pas à Winnie, il ne saura pas quoi répondre. Il s’agit probablement du précédent occupant des lieux, et l’ourson a sans doute oublié de retirer l’écriteau. Il faut dire que Winnie a d’autres préoccupations. Il se perd en mille et une questions existentielles.
Mais dès lors que son ventre se met à gargouiller - ce qui ne tarde jamais - une seule chose occupe alors son esprit : la belle teinte dorée du miel. Non loin de là, vit le petit Cochonnet, souvent inquiet. Il peut toujours compter sur la présence réconfortante de son meilleur ami Winnie. Plus loin, vit Lapin, bien au chaud dans son terrier, même s’il consacre l’essentiel de son temps à cultiver ses carottes dans son jardin. Il y a aussi l’érudit, mais surtout bavard, Hibou, toujours prêt à faire l’inventaire de son arbre généalogique, entouré de ses amis, tout en sirotant une tasse de thé.
Dans un coin maussade de la forêt, vit Hi-Han, un âne mélancolique, parfois teinté d’un léger cynisme. Installé dans un abri précaire à même le sol, fait de quelques branches, il se contente de peu. Il se distingue souvent par son sens du réel : Hi-Han est, au sens propre comme au figuré, il peut se montrer le plus terre à terre de tous. Lorsqu’il ne s’affaire pas à rafistoler sa cabane, Hi-Han se met en quête de sa queue… qu’il a, comme souvent, égarée. Elle a la particularité d’être détachable, rappelant le jeu de la queue de l’âne ou Pin the tail on the donkey. Il faut rappeler que chacun des animaux de la forêt est clairement identifié comme une peluche. Et les cas de Bourriquet et de Winnie en sont les plus flagrants, Winnie perdant de son rembourrage à certaines occasions.
Ce sont bien les peluches de Christopher Robin qui prennent vie, et lui-même fait partie intégrante de son univers : il possède son propre tronc creux, aménagé et rempli de jouets et objets en tout genre. Dans la forêt des cent acres, tout est sujet à l’émerveillement et un nid d’abeille un peu trop haut, d’étranges empreintes dans le sol ou encore une fête d’anniversaire suffisent à stimuler l’imagination débridée de ce drôle de bestiaire. Dans ce même ouvrage, Winnie, héros éponyme, passe du statut de sauvé à celui de sauveur : d’abord tiré du terrier par ses amis après avoir trop mangé, il fait ensuite preuve d’un soudain éclair d’ingéniosité pour aller secourir Porcinet lors d’une violente crue. Tout est toujours bien qui finit bien.
Nos amis entretiennent un rapport presque obsessionnel avec l’inconnu, qu’il s’agisse d’étranges traces de pas ou de l’arrivée de nouveaux venus dans la forêt. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a un nouveau venu. C’est ainsi qu’un beau jour débarque une famille monoparentale, composée de Kanga et de son petit Roo. On n’a jamais vu auparavant de Kangourou dans cette forêt d’Angleterre. Un animal qui porte sa famille dans sa poche, quelle idée saugrenue. Cela suffit à piquer la curiosité de Winnie et Lapin, qui ne tardent pas à se faire des films. Les Kangourou seraient sauvages. C’est du moins ce que Cochonnet a entendu de la bouche de Christopher Robin. Mais, comme souvent, quelques quiproquos plus tard, la méfiance s’efface : après tout, il est toujours agréable d’accueillir de nouveaux amis dans la forêt.
En outre, cette forêt peut être vue comme une forme de refuge mental. Cet univers imaginaire fonctionne comme un espace rassurant lié à l’enfance de Christopher. Chaque personnage y représente aussi un trait de caractère . Winnie, lui, incarne surtout une forme de simplicité et de vie dans l’instant présent. L’ensemble crée un monde fermé et protecteur, où l’imagination sert à apprivoiser le réel plutôt qu’à s’en éloigner complètement.
Ces premières aventures, réparties en dix chapitres, se lisent assez librement, chaque partie pouvant être abordée presque indépendamment. Le récit alterne courts dialogues et longues et folles tirades qui auraient pourtant pu se résumer en quelques mots, mais aussi des réponses réduites à de simples points d’interrogation, au ton presque “SMS”, venant rompre le tout de manière assez brusque. Cette approche assez atypique est renforcée par l’alternance des dialogues et descriptions, avec des chansons, généralement prononcées par l’ours. Pour ancrer pleinement son univers, Milne en propose lui-même une représentation cartographique de cette forêt hors du temps, réalisée avec l’aide de Shepard. Le livre de près de 200 pages est un succès immédiat qui n’aura cesse d’être réimprimé.
Publié en 1926, l’ouvrage n’est traduit en français que vingt ans plus tard, en 1946, sous le titre Winnie l’ourson : Histoires d’un ours-comme-ça, par Jacques Papy, enseignant et traducteur reconnu pour ses versions de grands classiques anglophones, d’Alice au pays des merveilles à L’Île au trésor. Il est par ailleurs le principal traducteur en français de l’écrivain d’horreur H. P. Lovecraft. Il était particulièrement attiré par l’excentricité et le nonsense que l’on retrouve dans l’univers de Winnie, tout comme celui d’Alice. L’une des difficultés de la traduction de Winnie tient à son nom anglais, Winnie-the-Pooh, qui pourrait prêter à une interprétation littérale complètement foireuse : Winnie le caca... En réalité, Pooh n’est pas un mot à proprement parler, mais plutôt un son. Comme l’explique Milne, Christopher Robin avait d’abord donné ce nom à un cygne. En français, le personnage est d’abord appelé Winnie Le Pouh, puis Winnie l’ourson.
En 1962, le livre connaît une nouvelle traduction pour la bibliothèque rose d’Hachette, sous le titre Le meilleur des ours, par un certain Pierre Martin. Pour l’occasion Winnie est renommé Plic-en-Peluche. Comme c’est l’usage dans cette collection, les illustrations de Shepard sont remplacées par celles d’une illustratrice française, Noëlle Lavaivre, qui s’écartent sensiblement de l’esthétique graphique d’origine. Cochonnet fait davantage penser à Hi-Han… Cette version n’est aujourd’hui plus publiée, au profit de celle de Papy, dernièrement rééditée chez Gallimard.
Un succès en appelant un autre, Milne et Shepard se lancent dans une nouvelle série d’histoire regroupée dans “La maison de Winnie l’ourson”. On ne change pas une équipe qui gagne : tout le casting revient, rejoint cette fois par un nouveau joyeux luron : Tigre. Débordant d’énergie, presque hyperactif, il ne cesse de bondir. C’est son activité favorite et, à l’en croire, ce que les tigres font le mieux. il va sauter un bon nombre de fois dans les pages… sans en sauter une seule. Ses boing boing à répétition finissent par agacer certains autochtones. Lapin pense alors l’emmener profondément dans la forêt et ainsi l’y abandonner pour lui couper l’envie de faire des bonds. Cruel, sur le papier, mais son plan va vite se retourner contre lui et tel est perdu qui croyait perdre. Finalement, tout se termine sans animosité. Bien que l’ouvrage porte le titre La Maison de Winnie l’ourson, ce n’est pas celle de Winnie qui occupe le cœur du récit. Lorsque l’arbre de Hibou s’effondre, ce dernier se retrouve sans abri. Hi-Han, lui-même loin d’être favorisé, entreprend alors de lui trouver un nouveau logis. Il finit par dénicher un lieu idéal : confortable, solide, accueillant. Un détail complique pourtant la situation : l’arbre est déjà occupé par un certain Porcinet. Contre toute attente, celui-ci ne proteste pas et accepte de s’installer chez Winnie. Un geste de solidarité touchant, quoique singulier.
Mais cet ultime opus se conclut surtout sur une note hautement symbolique : le départ de Christopher Robin de la forêt. Une fin ouverte, qui laisse toute place à l’imagination du lecteur - même si tout porte à croire qu’il s’apprête à rejoindre les bancs de l’école. Là où l’on ne peut plus “ne rien faire” - autrement finit de flâner, buller. En dépit de ce succès éclatant - là où l’on aurait pu s’attendre à une tout autre trajectoire - Milne fait le choix de prendre ses distances avec la littérature jeunesse, et plus encore avec les aventures de Winnie l’ourson. Cette décision s’explique par plusieurs facteurs. Profondément attaché à son indépendance créative, lui qui s’était illustré dans des registres variés refusait d’être réduit à ce seul personnage. Il ne souhaita pas en prolonger l’aventure, d’autant que son fils, qui lui avait servi de principal modèle, grandissait. Il considérait d’ailleurs l’avoir déjà trop exposé. Mais si Milne tourne la page, d’autres ne tarderont pas à s’emparer du phénomène.
À l’époque, le droit d’auteur prévoit une protection de 28 ans, renouvelables une fois pour 28 ans supplémentaires. En 1930, Milne signe un accord avec l’américain Stephen Slesinger, lui cédant les droits de merchandising contre des royalties. Slesinger fonde sa société, Stephen Slesinger Inc. (SSI), à laquelle il transfère ces droits.
Très vite, SSI exploite intensivement la licence : toutes premières peluches, puzzles, émissions radio... Dès 1931, Winnie l’ourson devient une franchise évaluée à 50 millions de dollars. Un bon rendement pour un investissement initial de 1000 dollars (Milne touchant en plus 66 % des revenus). La plus grande contribution de Slesinger est sûrement l’ajout d’un t-shirt rouge à Winnie. Slesinger passant subitement l’arme à gauche à 51 ans, l’entreprise est alors reprise par sa femme. Du côté de Milne, les droits passent selon ses dernières volontés à sa famille, via une fondation (Pooh Properties Trust). En 1957, la chaîne NBC envisage de lancer une série animée consacrée à Winnie l’Ourson et propose au studio Jay Ward Productions d’en produire un pilote, avec l’ambition d’en tirer jusqu’à trente-neuf épisodes. Ce projet, intitulé The World of Winnie the Pooh constitue la première tentative connue de transposer l’univers du personnage en série animée. Tentative, puisque seul quelques dialogues et musiques ont été enregistrés avant que le projet soit définitivement abandonné.
En 1960, Winnie et ses compagnons bénéficient d’un épisode qui leur est consacré dans la série d’anthologie The Shirley Temple Show, où Shirley Temple introduit divers contes pour enfants, allant de classiques comme Le Prince et le Pauvre ou La Belle au bois dormant à des récits plus contemporains, tels que ceux de Winnie. Ce dernier y est dépourvu de son t-shirt qui commence pourtant à lui coller à la peau, tandis que des vaches sont ajoutées dans le paysage de la forêt…
L’année suivante, la Walt Disney Company acquiert les droits d’exploitation et consolide progressivement son contrôle grâce aux extensions du copyright et à de nouveaux accords. Malgré plusieurs litiges et tentatives de récupération des droits par les héritiers de Stephen Slesinger et de A. A. Milne, la justice américaine tranche en 2009 en faveur du géant Disney. Et à nouveau en 2012.
Pendant longtemps, Disney a fondé l’essentiel de son activité sur l’adaptation de contes traditionnels et d’œuvres littéraires préexistantes, qu’il transpose à l’écran avec une bonne dose d’édulcorant. Cette démarche remonte aux années 1920, notamment avec les courts métrages des Alice Comedies, très librement inspirés de l’œuvre de Lewis Carroll, et ce bien avant la sortie du long métrage Alice au pays des merveilles (1951). Le studio a révolutionné l’animation avec son long métrage Blanche-Neige et les Sept Nains.
Par la suite Walt Disney et ses équipes enchaînent les succès. Après l’ouverture d’un premier parc à thème de la marque Disney, Walt cherche toujours à dénicher de nouvelles pépites à porter à l’écran. L’enthousiasme de sa fille Diane pour les aventures de Winnie l’ourson aurait ainsi pesé dans la décision de l’adapter à l’écran. Par ailleurs, la dimension chantante du personnage s’accorde parfaitement avec l’ADN du studio : des films avec des mélodies accrocheuses, pensées à la fois comme un parti pris artistique et un levier marketing. Après avoir envisagé de faire un film, Walt et son équipe font marche arrière, jugeant la notoriété de l’ours insuffisante sur le territoire américain pour risquer d’engager les moyens d’un long métrage. Wolfgang Reitherman est alors choisi pour réaliser un court-métrage adaptant les deux premiers chapitres des aventures de Winnie l’ourson, créées par A. A. Milne et E. H. Shepard.
On y retrouve d’une part l’épisode où Winnie tente d’atteindre une ruche perchée en hauteur à l’aide d’un ballon, en se faisant passer pour un nuage, et d’autre part celui où, après avoir trop mangé, il reste coincé dans l’entrée du terrier de Lapin. Si le fond reste indemne, plusieurs gags changent, ainsi que la fin : Dans le livre, Winnie s’en sort avec l’aide de ses amis qui s’associent pour le tirer du trou. Dans le court-métrage, le ressort comique est renforcé : la violence de son expulsion du terrier le propulse dans les airs, jusqu’à terminer sa trajectoire dans la ruche. Et, bien sûr, il est hors de question pour lui de demander à en être extrait. Les chansons aussi, sont différentes du livre. Elles sont accompagnées de musiques et surtout davantage entraînantes. Ce qui reste en tête, c’est surtout l’air du générique culte présentant chaque personnage un à un et gardant Winnie pour la fin.
Ce premier court format sort en 1966, quelques mois avant la mort de Walt Disney. Shepard qualifie cette adaptation de parodie. La veuve Milne, au contraire, apprécie le résultat. Deux autres segments sortent par la suite : Winnie l’ourson dans le vent et Winnie l’ourson et le Tigre fou, qui là encore s’inspirent de différents chapitres des deux livres. Disney, peu satisfait, était toujours contre l’idée de produire ces autres courts-métrages et encore moins un long format. Mais ces courts métrages servent surtout de première partie pour accompagner la sortie de films.
En 1972, Disney lance une vaste campagne marketing pour promouvoir ces courts métrages : elle consiste à “officialiser” la candidature de Winnie à l’élection présidentielle américaine. Rien que ça. Un défilé est même organisé pour l’occasion. Sans succès toutefois, puisque le républicain Richard Nixon est réélu.
Finalement, en 1977, sort Les aventures de Winnie l’ourson, un film regroupant les trois formats courts déjà sortis, avec quelques séquences de transition inédites.
Alors que Lapin est entouré, dans les livres, de nombreux membres de sa famille et de leurs proches au cœur de la forêt, ceux-ci, assez superflus, disparaissent dans les adaptations Disney. Celui qui en version française prend désormais le nom de Coco Lapin (ou juste Coco), est davantage vif et parfois colérique.
À l’exception de Winnie, tous les personnages voient d’ailleurs leur nom modifié en France chez Disney, abandonnant la simple désignation de leur espèce. Ainsi, Tigre est en premier lieu renommé Tigre Dingo, rappelant un autre personnage farfelu. Finalement, il prend le petit nom de Tigrou. Kangou et Rou deviennent respectivement maman Gourou et petit Gourou, sans pour autant devenir des maîtres spirituels. Hi-Han devient Bourriquet, nom donné aux ânes de petite taille. Dans un souci de francisation, le personnage de Christopher Robin est rebaptisé Jean-Christophe. Enfin, Cochonnet est renommé Porcinet, devenant bègue, au passage. Dans une volonté d’ajouter une american touch aux aventures de Winnie et de diversifier les gags, un nouveau personnage rejoint la bande : Grignotin (Gopher en version originale), apparenté à un Gaufre, rongeur d’Amérique du nord.
Véritable bourreau du travail, celui qui sera parfois appelé “La Taupe”, passe le plus clair de son temps à creuser des galeries sous-terraines. Le dessin animé rappelle tout du long, Winnie est avant tout une œuvre de littérature. Ainsi, on peut voir l’ourson sauter d’une page à l’autre pour marquer un changement de scène. À un moment, Winnie ironise même sur le fait que Grignotin “n’est pas dans le bouquin”, à l’origine. Il y a aussi la présence d’un narrateur externe invisible qui interagit pourtant avec Winnie. Ce véritable film d’anthologie sort dans les salles étasuniennes en complément de programme du film live Les Petits Voleurs de chevaux.
De 1983 à 1987, Winnie est déjà de retour à l’écran. Cette fois-ci sur le petit, celui du salon. Les personnages animés laissent place à des marionnettes de taille humaine, à l’exception de petit gourou. Jean-Christophe, lui, est absent de la série. Les interprètes vocaux sont distincts des personnes qui portent les costumes. Aussi, le narrateur apparaît cette fois physiquement, et a la particularité d’avoir une incarnation différente selon les pays. En France, ce rôle est assuré par le comédien Jean Rochefort et la série est diffusée sur FR3 dans l’émission Le Disney Channel. La firme fait ainsi ses premiers pas dans les programmes de marionnettes, avant même de racheter les délirants personnages de la bande des Muppets show ou encore Tibère l’ours.
Disney enchaîne en 1988 avec Les Nouvelles Aventures de Winnie l’ourson, marquant un retour à l’animation. Certains épisodes intègrent des éléments technologiques, tandis que l’ensemble est porté par un générique particulièrement entraînant. À l’occasion, le bestiaire s’aventure au-delà de la forêt, et la mère de Jean-Christophe apparaît à quelques reprises - généralement son visage est caché. La série s’étend sur quatre saisons et rencontre un succès aussi bien critique que populaire. Un épisode suscite toutefois la controverse : “Ce n’était qu’un rêve” (Sorry, Wrong Slusher). Dans celui-ci, alors qu’il est censé dormir, Jean-Christophe désobéit à sa mère pour aller regarder un film d’horreur à la télévision, en mangeant des pizzas. En outre, un véritable regain d’intérêt pour la franchise Winnie l’ourson est constaté suite à la sortie de cette série.
En 1990, Winnie l’ourson apparaît, aux côtés des Schtroumpfs et d’Alvin et les Chipmunks ou encore Riri, Fifi et Loulou, parmi les invités du téléfilm de prévention Les personnages animés préférés à la rescousse. Ce moyen métrage mêlant animation et prises de vues réelles met en scène des héros de dessins animés venant en aide à des enfants incités à fumer et à consommer diverses drogues par de malicieux fantômes cartoonesques. Roy Edward Disney, neveu de Disney, est producteur exécutif du projet, financé par la fondation Ronald McDonald !
En 1997 sort Winnie l’ourson 2 : Le Grand Voyage. Un film bien différent du premier sorti 20 ans plus tôt. Il ne s’agit pas d’une compilation de scénettes, mais une grande aventure, d’où le titre. Le film délaisse le dispositif graphique qui présentait les personnages évoluant dans les pages d’un livre, au profit d’une narration plus classique. Enfin, l’ambiance se fait plus sombre et plus mystérieuse. Jean Christophe essaie de faire une annonce à son meilleur ami Winnie. Quelque chose de pas très agréable. Winnie estime que cela peut bien attendre et s’en va chercher du miel. Les deux amis entonnent alors une douce chanson d’amitié, qui fait rapidement oublier à Le lendemain, lorsque Winnie se rend à leur lieu de rendez-vous habituel, son ami est absent. à travers toute la forêt, personne ne l’a vu.
Alors, l’ourson et ses amis se rendent chez maître Hibou, l’approximatif érudit. Ce dernier tente de déchiffrer un étrange papier recouvert de miel. Il apprend alors la terrible nouvelle à la bande : Jean-Christophe encourt un terrible danger dans une contrée lointaine, au-delà de la forêt des rêves bleus, à l’intérieur du “crâne”. Au bout de leur épopée, ils découvriront que Jean-Christophe était en réalité à l’école. Plus de peur que de mal, comme souvent. En anglais, la blague du film repose sur un jeu de mots astucieux, fondé sur la proximité sonore entre school et skull (école et squelette). Un effet qui ne fonctionne pas en français. Le film est sorti directement en vidéo. Une décision en partie motivée par le ton de l’œuvre.
En l’an 2000 sort Les Aventures de Tigrou, une sorte de spin-off centré sur le personnage du même nom. Tigrou est triste. Ses bonds incessants ne font pas l’unanimité, notamment auprès de Coco. Seul le jeune Gourou est à même de vraiment le comprendre, partageant sa passion, bien qu’avec un peu moins d’exubérance. Peu à peu, Tigrou se persuade qu’il doit exister quelque part des parents ou des semblables comme lui. Mais alors que ses recherches n’aboutissent pas, un espoir demeure. Le film explore la thématique de la filiation, et parfois, la véritable famille est peut-être celle que l’on choisit, au-delà des liens du sang. Les frères Sherman, compositeurs des premiers courts métrages de Winnie, sortent de leur retraite pour la réalisation de la bande originale du film. On y retrouve notamment la chanson C’est merveilleux d’être un tigre, déjà présente dans le premier film, et toujours aussi entraînante à l’image de l’animal. Pour l’occasion, la chanson est enrichie de couplets supplémentaires. Cette fois-ci, le film devait sortir directement en vidéo, comme de nombreux films dérivés, mais est finalement sorti en salles. Un succès au box office à l’accueil plutôt partagé.
Le Livre de Winnie l’ourson est diffusé l’année suivante. Il s’agit d’une nouvelle série à base de marionnettes. Chaque épisode s’ouvre sur le départ de Jean-Christophe pour l’école. Une fois parti, son livre s’anime et donne vie aux aventures de Winnie et de ses amis. Une série qui prend certaines libertés par rapport au matériel d’origine. Jean-Christophe apparaît brièvement, mais ne fait pas partie intégrante de la forêt des rêves bleus. Aussi, on remarque que Tigrou arrive à descendre des arbres.
En 2002 sort Winnie l’Ourson : Bonne année !, un long-métrage directement édité en vidéo. Il reprend le court métrage de 1991 Noël à l’unisson, enrichi de segments inédits, dont l’un particulièrement hilarant où Winnie et Bourriquet échangent temporairement leur façon d’être. Il faut voir Bourriquet debout, savourant du miel avec un large sourire. Le bémol étant que ce métrage signe la dernière apparition à l’écran à ce jour de Grignotin le gaufre/marmotte, déjà peu présente dans les productions précédentes. La franchise avait-elle enfin atteint un niveau de popularité suffisant pour se passer discrètement d’un élément de son identité américaine, jugé désormais superflu ou moins apprécié ? L’une des chansons du film reprend la mélodie écossaise Auld Lang Syne, également connue dans sa version scoute Ce n’est qu’un au revoir. Adaptée à la sauce Disney, elle devient Le temps du bon vieux temps.
L’année suivante, c’est Porcinet qui a le droit à son propre long-métrage spin-off intitulé Les Aventures de Porcinet. Outre le fait d’être plus fidèle à l’original, le titre Québécois Le "grand" film de Porcinet se révèle être davantage évocateur pour ce qui est du petit cochon trouillard. Le film traite de la différence. L’année suivante sort Les Aventures de Petit Gourou. Petit Gourou attend la chasse aux œufs, mais ce maniaque de Coco Lapin la remplace par un grand nettoyage de printemps. Coco semble avoir un problème avec cette fête. Un comble pour un lapin ! Le film use d’une mécanique comparable à celle du conte du Noël de Scrooge de Charles Dickens. Aussi, même si Petit Gougou a une place un peu plus centrale que d’habitude dans l’histoire, le film est davantage centré sur la thématique de Pâques et Coco Lapin.
En 2005, un nouveau film met plus que jamais l’accent sur l’une des plus grandes craintes des habitants de la forêt des rêves bleus : Les éfélants. Il s’est avéré, notamment dans les livres, que ces créatures, tout comme les nuifs n’étaient que des inventions, des croquemitaines imaginaires, à l’image du monstre sous le lit ou dans le placard. Mais ce nouveau film remet tout en question lorsque d’étranges bruits et des traces de pas apparaissent dans la forêt. Cette fois, le doute n’est plus permis. Avec cette intrigue, Disney opère une forme de bascule : ce qui relevait du gag récurrent et de la peur fantasmée devient soudain une présence réelle dans l’univers. En donnant corps à ces figures jusque-là imaginaires, le film tourne symboliquement la page d’un des ressorts comiques les plus durables de la franchise. Disney met fin à cette peur avec un enfant éfélant tout mignon du nom de Heffridge Trompette Basson IV, heureusement abrégé Lumpy. Il devient un grand - au sens propre comme figuré - ami de petit Gourou.
Tout cela pour que l’éfélant n’apparaisse par la suite que dans un court métrage et de façon épisodique dans la série Mes amis Tigrou et Winnie. Cette dernière, diffusée de 2007 à 2009 et la première série de la franchise à être réalisée en images de synthèse. Les personnages principaux sont, comme l’indique le titre, Winnie et Tigrou, deux des personnages les plus populaires. Même si on peut le voir dans deux épisodes, Jean Christophe laisse place à une figure féminine, une petite humaine nommée Darby. Il y a aussi son chien Buster. De plus, cette série adopte un concept original : Tigrou et Winnie forment un duo de super détectives masqués, venant en aide aux habitants de la forêt.
En 2011 sort un nouveau film Winnie l’Ourson. Il s’agit du deuxième long format de la franchise réalisé par le studio principal depuis le tout premier. Le fil conducteur de ce film reprend l’idée de la queue de bourriquet. Jean-Christophe organise un concours pour lui en trouver une nouvelle. Toute la population s’en donne à cœur joie. Mais la situation se complique lorsqu’un message mal interprété leur fait croire que Jean-Christophe est en danger, poussant toute la bande à se lancer dans une aventure on ne peut plus absurde et drôle. Le film cherche avant tout à renouer avec le charme des premiers courts métrages, que ce soit à travers l’ouverture dans la chambre de Jean-Christophe, le thème musical originel revisité, la présence d’un narrateur ou encore l’idée que les personnages évoluent au sein même des pages d’un livre. L’animation est de très bonne facture, et, fait notable, ce long-métrage de Disney reste, à ce jour, le dernier du studio entièrement conçu en animation 2D traditionnelle, avec des décors peints à la main. Les choses sont bien faites : un repérage est effectué dans la fameuse forêt d’Ashdown, sur les pas de A. A. Milne. Aussi, les équipes font appel à Burny Mattinson, vétéran des studios, en qualité de superviseur. Ce dernier a travaillé sur les premiers courts métrages de Winnie. À ce jour, c’est le dernier long métrage d’animation de la franchise.
En 2017, Winnie et ses amis ont droit à un épisode spécial dans la série en 3D Docteur La Peluche, produite pour Disney Junior. Cette série suit Doc, une jeune fille afro-américaine qui rêve de devenir médecin comme sa mère. Dans son cabanon de jardin, elle soigne avec douceur et attention ses peluches, qu’elle considère comme de véritables patients. Par le pouvoir de l’imagination, ceux-ci prennent vie, lorsque les adultes ne sont pas là. À partir de la quatrième saison, Doc se voit confier un stéthoscope magique qui lui permet d’atterrir dans une ville remplie de peluche et d’y officier dans l’hôpital local. Une belle promotion qui permet au passage de renouveler le format. C’est dans le 17e épisode que Doc et ses amis font la connaissance d’un Winnie emporté par le vent, une fois encore accroché à un ballon. La petite fille est impressionnée par cette rencontre, Winnie comptant parmi ses idoles. Ce qui n’est pas si étonnant pour une telle amateur de peluche.
À un an d’intervalle, en 2017 puis en 2018, deux films en prises de vues réelles consacrés à Jean-Christophe sortent. Drôle de coïncidence.
Le premier, Goodbye Christopher Robin, est un biopic qui retrace la vie de Christopher Milne, depuis sa naissance jusqu’à l’inspiration qu’il a représentée pour son père dans la création de Winnie l’Ourson. Le film insiste sur les aspects plus sombres de cette histoire : la notoriété soudaine, les moqueries et le harcèlement scolaire dont l’enfant a été victime et la guerre.
Le second, Jean-Christophe et Winnie, produit par Disney, adopte une approche de fiction plus légère. On y suit un Jean-Christophe devenu adulte, qui a progressivement oublié ses anciens compagnons en peluche et l’univers de la forêt des rêves bleus. Marqué par la guerre et éloigné de sa famille malgré la naissance de sa fille, il voit son quotidien bouleversé par le retour inattendu de Winnie. Jean-Christophe doit revenir dans la forêt des rêves bleus pour venir en aide à ses vieux amis. Les personnages animaliers y sont intégrés en images de synthèse, avec une esthétique cherchant à reproduire l’apparence de véritables peluches.
En 2023 Winnie et ses amis s’offrent une nouvelle jeunesse dans “Joue avec Winnie L’ourson !”. Une série pour les plus petits, diffusée sur Disney Jr. Les personnages y apparaissent avec un teint juvénile et des yeux globuleux. Winnie délaisse au passage son traditionnel t-shirt rouge pour un sweatshirt. Yo ! Mais toujours pas de bas. Disney a vraiment un problème pour ce qui est du dessous de ceinture. Avec l’arrêt de la version française de la chaîne Disney Jr. La série est peu diffusée dans l’hexagone. Elle n’est pas non plus disponible à l’heure actuelle dans le catalogue de la plateforme de streaming Disney plus.
L’URSS s’est également intéressée à Winnie, au point de produire ses propres adaptations à l’écran dès 1969 par le studio Soyuzmultfilm. Trois verront le jour, adaptant les premiers chapitres du premier livre de Milne. Le réalisateur Fiodor Khitruk appréciait beaucoup l’animation Disney ; le court-métrage Les Trois Petits Cochons lui aurait même donné envie de devenir animateur. En revanche, lorsqu’il s’est lancé dans sa propre adaptation de Winnie, il n’avait pas encore vu les courts métrages Disney. Il s’est donc appuyé uniquement sur la lecture du livre, d’abord en anglais puis en russe.
Contrairement aux versions Disney, les animateurs ne reprennent pas le style visuel de Shepard et créent leurs propres designs, arborant un style juvénil renforcé par une colorisation au crayon de couleur. À certains moments, les pieds de Winnie se détachent même de son corps, sans raison apparente, comme s’ils refusaient toute implication dans ce projet. Impossible de ne pas penser à Rayman. Entre autres pour des raisons de dynamisme, le cochon remplace l’humain Christopher Robin dans l’histoire, tandis que le lapin est affublé de lunettes.
Lors d’une visite du réalisateur aux studios Disney, Wolfgang Reitherman, l’un des réalisateurs des courts métrages Disney, aurait estimé que la version soviétique était de meilleure qualité. Aujourd’hui considérés comme cultes en Russie, ces dessins animés restent peu estimés à l’international, en raison de leur style atypique et du fait qu’ils ont été produits en dehors des cadres du copyright.
En chine, Winnie a une histoire bien particulière et au combien politique. Tout commence en 2013, lorsqu’une photographie du président Xi Jimping en compagnie du président américain de l’époque, Barack Obama, défraye la chronique en ligne. Elle est mise en parallèle avec une illustration de Winnie et Tigrou, adoptant la même pose et le même angle de vue, avec les mensurations des personnages qui rappellent celles des hommes d’états de la photo.
L’année suivante, une autre image est détournée : celle du président chinois serrant la main de son Premier ministre. Les deux hommes n’y paraissent pas particulièrement en forme. Xi Jinping a les yeux fermés et les deux affichent des expressions peu souriantes. Il ne faut alors pas longtemps pour que cette photo soit associée à un dessin représentant Winnie et Bourriquet, l’âne habituellement morose. Un vrai running gag. En 2015, rebelote avec une photo de Xi Jinping debout dans une voiture décapotable, comparé à un jouet voiture de Winnie. Cette photo est alors élue la plus censurée de l’année, en Chine, pays de haute censure. Sur WeChat, l’équivalent chinois de WhatsApp, Winnie a disparu des autocollants. Cela n’empêche toutefois pas les utilisateurs de continuer à partager des images. Prudence néanmoins pour quiconque juxtaposent une photo du président à ses côtés.
En 2018, c’est Carrie Lam, alors cheffe de l’exécutif de Hong Kong qui est comparée à Porcinet, au côté de cet éternel ourson de Xi Jinping. En bref, toutes les occasions sont bonnes pour se moquer du dirigeant et de son gouvernement. Winnie, alter ego malgré lui, est devenu une véritable icône de l’opposition. Le film Jean-Christophe et Winnie est interdit en Chine à sa sortie en 2018. Le parallèle est alors souvent fait avec cette censure. Pourtant, Winnie l’ourson n’est pas totalement interdit dans le pays, puisqu’il dispose même d’un espace dédié à Hong Kong Disneyland.
Notons qu’un quota en vigueur autorise la diffusion de seulement 34 films étrangers chaque année en Chine. La même année, Winnie l’Ourson et Porcinet font une apparition dans la série d’animation pour adultes South Park. Ils y sont représentés enfermés dans une prison en Chine, où ils subissent de mauvais traitements. Randy, personnage récurrent de la série, prend alors leur défense devant le tribunal, aux côtés d’un certain Mickey Mouse… Les références à cette censure se multiplient, que ce soit à travers des chansons, ou même avec le joueur de NBA Enes Kanter et ses chaussures à l’effigie de Winnie, arborant les mots “Free China”. Tout cela engendré par un même, preuve de la puissance d’internet, même dans une dictature.
Du côté de la Pologne, Winnie devait devenir la mascotte d’un parc pour enfants de la ville de Tuszyn, mais le projet a finalement été rejeté du fait de la semi-nudité du personnage. Les élus locaux ont même avancé que le dessinateur de Winnie l’ourson devait souffrir de problèmes d’identité, en raison de la représentation de l’ours dépourvu de caractéristiques anatomiques masculines. On aura tout entendu. Peut-être que Mickey Mouse a ses chances. Après tout, c’est surtout le haut du corps qui lui manque. Décidément, chez Disney, les choses se font à moitié.
Disney est l’un des pionniers de l’animation, mais aussi un grand label de bande dessinée. Des centaines de milliers d’histoires, principalement des univers de Mickey et de Donald, mais aussi des adaptations de films. Et l’univers de Winnie n’y a pas coupé - n’oublions pas qu’il est né sur papier.
Il y a tout d’abord l’adaptation du court-métrage Winnie et l’arbre à miel est publiée dès janvier 1966 sous forme de pages dominicales, c’est-à-dire une planche à retrouver chaque dimanche dans le journal. Le dessin est signé John Ushler, un artiste davantage reconnu pour son style réaliste, notamment dans ses adaptations en bande dessinée de films en prises de vue réelles de Disney comme Davy Crockett ou encore les aventures de Zorro. Cette version se distingue notamment par la manière dont les personnages sont introduits, allant jusqu’à briser le quatrième mur.
L’année suivante, Winnie apparaît pour la première fois en couverture d’un hebdomadaire Disney. C’est en France, en Une du Journal de Mickey n°772. La couverture, signée René Guillaume, est assez atypique. On y voit Winnie, attaché à un ballon, survolant Mickey et Minnie Mouse, un pot de miel à la main. À l’époque, les couvertures peintes à la gouache - comme on en fait plus - du Journal de Mickey mélangent les “univers” sans la moindre hésitation. Ainsi, il n’était pas rare que Mickey, véritable icône du magazine et presque toujours présent en une, partage l’affiche avec Riri, Fifi et Loulou, semblant même se substituer à Donald dans son rôle d’oncle. Bien souvent, ces couvertures reprennent des modèles américains, en remplaçant simplement Donald par Mickey.
Winnie apparaît à trois reprises dans le décor de doubles pages intitulées Goofy’s Zoo. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un parc animalier à l’effigie de Dingo, l’ami de Mickey. On y aperçoit Winnie et Porcinet parmi les visiteurs, en train d’observer d’autres animaux de la forêt ou de la savane mis en cage… Voilà qui renvoi involontairement aux prémices de la création de l’ourson.
Winnie obtient son propre magazine de bande dessinée dès 1977, publié aux États-Unis par l’éditeur Western, détenteur de la licence Disney, alors sous le label Gold Key. Les histoires sont illustrées par Pete Alvarado, animateur et dessinateur de bande dessinée au parcours éclectique : il travaille d’abord sur Blanche-Neige, puis rejoint Timely Comics - futur Marvel - avant de collaborer avec Hanna-Barbera et de participer à l’animation d’épisodes de La Panthère Rose. Ces aventures de Winnie ne dépassent généralement pas huit pages, conformément au standard des publications à l’époque. La publication cessera après 33 numéros.
Dès 1978, Winnie a le droit à son comic strip quotidien dans la presse américaine, succédant à ceux de Mickey et de Donald ou encore de Scamp (la belle et le clochard). C’est le tandem Don Ferguson et Richard “Sparky” Moore qui s’en charge. Le format en trois ou quatre cases favorise des strips qui se répondent parfois sans pour autant reposer sur un gag systématique. L’intérêt se porte davantage sur des échanges aux répliques naïves et légères que sur de véritables aventures rocambolesques.
Les auteurs enrichissent la galerie de personnages en y intégrant un noble, Sir Brian, accompagné de son dragon parlant. Introduits dans la forêt des Rêves bleus comme s’ils en avaient toujours fait partie, ces protagonistes trouvent en réalité leur origine dans des poèmes de A. A. Milne issus de son premier recueil pour la jeunesse. Ferguson et Moore s’en inspirent ainsi pour rendre un élégant hommage à l’œuvre du créateur de l’ourson et varier les gags. Il faut dire qu’il y aura au final plus de 3000 strips, parmi lesquels Sir Brian va apparaître dans plus de 1000, devenant un personnage récurrent de ces petites aventures d’une ligne. Il n’en va pas de même pour un personnage secondaire pourtant déjà existant : le gaufre Grignotin, quelque peu délaissé, qui n’apparaît que dans une poignée de strips, dont un aux côtés d’un cousin créé pour l’occasion.
Par la suite, quelques histoires sont produites par le studio argentin Jaime Diaz, pour le compte du Disney Program, pour alimenter le marché européen. Des histoires sont par la suite produites sous licence au Danemark, aux Pays-Bas et même en France. En Italie, grand producteur de bandes dessinées Disney, adepte des histoires plus longues, Winnie se fait bien rare.
En France, le mensuel Winnie, lancé en 1985, publie avec un certain décalage les histoires américaines, parfois même amputées de quelques cases. Particularité : la première vignette de chaque récit, proéminente, est redessinée par le studio français.
Dans les années 1990, le Français Michel Motti, également connu pour son travail dans Pif Gadget, illustre des histoires pour le magazine Winnie, adoptant un style qui s’éloigne des canons habituels. Les textes sont placés sous les cases, rappelant les prémices du 9e art. Aussi, on remarque que Coco Lapin et Maman Gourou, sont de temps à autre affublés de vêtements. Eux qui en sont d’ordinaire privés. Au début des années 2000, c’est l’atelier Philippe Harchy qui prend le relais, puis Akyaka Créations et enfin le studio espagnol Comicup, aussi connu pour ses gags des petits boulots de Donald, dans le Journal de Mickey. En 2013, le magazine prend le nom de Winnie et ses amis et met progressivement en avant, en couverture, des personnages issus d’autres univers Disney. Enfin, en janvier 2017, il est remplacé par Mickey Junior : les bandes dessinées disparaissent au profit d’histoires illustrées, tandis que Winnie fait ses bagages.
Il faut attendre 2023 pour voir Winnie revenir en France, avec une anthologie collector publiée par Glénat, au format à l’italienne. Cette édition propose une large sélection de strips quotidiens et de pages dominicales américaines, pour la plupart inédites dans l’Hexagone. Les épisodes mettant en scène Sir Brian et son dragon, pourtant nombreux, sont laissés de côté au profit de ceux avec les animaux bien connus du grand public. Dans ces traductions très tardives, certaines références sont modifiées. Ainsi, dans un strip original, Coco Lapin suggère à Tigrou qu’à eux deux ils pourraient former un duo d’exception, comparables à Lewis et Clark, explorateurs du début du XIXe siècle, ou à Gilbert et Sullivan, célèbres compositeurs de la même époque. Des références assez précises et datées.
Dans la version française tardive, ces allusions sont remplacées par des duos plus contemporains et surtout méta à Disney : Tic et Tac / Timon et Pumbaa. Pourquoi faire compliqué !
Bien que l’univers de Winnie n’ait jamais occupé une place centrale dans la production de BD Disney, ses apparitions se sont faites particulièrement rares ces dernières années.
À défaut de tomber d’une ruche, Winnie atterrit dans le domaine public. Du moins, son premier recueil livre Winnie l’ourson : Histoires d’un ours-comme-ça. Sa version avec le t-shirt rouge est encore aujourd’hui protégée. Mais revenons quelques années avant. David Benedictus, l’un des plus grands spécialistes de Winnie l’ourson a travaillé sur des adaptations audios des livres originaux. Dans les années 1990, il écrit de nouvelles aventures de Winnie et les propose aux ayants droit de la famille Milne. Mais à l’époque, les droits étant détenus par Disney, le projet ne peut aboutir. Plus tard, lorsque ces droits sont changés, la suite devient possible. Après plusieurs révisions, Retour dans la forêt des rêves bleus paraît en 2009, plus de 80 ans après le livre précédent. Benedictus a alors 81 ans.
Pour rester fidèle à l’esprit d’origine, les illustrations sont confiées à Mark Burgess, dont le style évoque parfaitement celui de Shepard, bien que cette fois entièrement en couleurs. Enfin, une touche de nouveauté est apportée avec l’arrivée de Lottie, une loutre passionnée de cricket, s’inscrivant dans l’héritage culturel anglais de la série. Le deuxième livre autorisé post-Milne, Winnie-the-Pooh : The Best Bear in All the World (inédit en France), est publié en 2016 et regroupe des histoires de différents auteurs. Par la suite, avec l’avènement de la première version de Winnie dans le domaine public en 2022, des reprises plus ou moins fidèles et morales fusent.
En 2023 sort un film indépendant intitulé Winnie l’Ourson : Du sang et du miel (Winnie-the-Pooh : Blood and Honey). Opportuniste, le projet est annoncé peu après l’entrée du personnage dans le domaine public. Oubliez la belle forêt des rêves bleus. Il s’agit d’un film d’horreur, qui s’inscrit dans le registre du slasher : Jean-Christophe revient dans la forêt de son enfance, accompagné de sa petite amie… et l’accueil s’avère pour le moins brutal.
Privés de leur ami, les animaux ont sombré dans une forme de dégénérescence violente, devenant des créatures sanguinaires où la part la plus primitive a pris le dessus. Le résultat oscille entre horreur et grotesque, d’autant que leur anthropomorphisme est poussé à l’extrême : on distingue sans peine des silhouettes humaines dissimulées sous des masques.
Inutile de chercher une véritable morale dans ce type de production, même si, au détour de cette relecture macabre, elle peut au moins rappeler de ne pas abandonner ses animaux de compagnie. Le film est un échec critique, obtenant notamment 3% sur Rotten Tomatoes. L’équipe du film va jusqu’à recevoir des menaces de mort. Comme quoi la violence appelle la violence. A contrario, le film est un succès au box office, quand on sait que pour un humble budget de 100 000 dollars, il en récolte 5 millions. Ce film va poser les bases d’un univers cinématographique connecté, à la manière du MCU (Marvel Comics Univers). Baptisé The Twisted Childhood Universe, ce qui se peut se traduire par L’univers tordu de l’enfance. La franchise est parfois appelée Poohverse (lit. Winnieverse). Une suite à ce Winnie est sorti, ainsi qu’un film centré sur Peter Pan et un autre sur Bambi. Un crossover à la Avengers réunissant toutes ces goules et bien d’autres, doit sortir prochainement : Poohniverse : Monsters Assemble. Même Tintin, dont le premier tome est tombé dans le domaine public en janvier 2025 devrait se retrouver dans cet univers. Voilà qui devrait défrayer la chronique.
Sur une note amplement plus légère, l’éditeur indépendant Azou, spécialisé dans les albums jeunesse, a publié en 2023 dans sa collection “mes pt’tits classiques”, un album illustré Winnie L’ourson. L’album revisite le premier livre de Milne, adapté pour les plus petits. Les illustrations, signées Ruth Hammond sont plus modernes et expressives, aussi éloignées de celles de Shepard que de Disney. Winnie garde son nom original - pour le lore - ainsi que Lapin, Hibou, Kangou et petit Rou. Cochonnet/Porcinet est ici appelé Porcelet et Christopher Robin/Jean Christophe, simplement Christophe. Quant à Hi-Han/Bourriquet, il se voit renommer petit âne.
Aussi, l’arrivée de Winnie dans le domaine public coïncide avec l’explosion de l’IA générative. Ainsi, on retrouve plusieurs albums plus ou moins entièrement générés par l’intelligence artificielle et généralement publiés sur la plateforme d’Amazon.
Du côté du 6e art, Winnie semblait voué à rencontrer cet univers, son créateur menant en parallèle une activité d’auteur de théâtre. Les premières pièces dédiées à l’ourson datent de 1931. En 2021, la branche spectacle vivant de Disney lance une adaptation musicale sur scène. En 2023, c’est une troupe française qui crée son propre spectacle de Winnie, suite à l’entrée dans le domaine public de l’ours. L’histoire se déroule plusieurs années après que Christopher Robin a grandi. Ses peluches, oubliées depuis longtemps dans le grenier, sont redécouvertes par sa fille, Violette. En les retrouvant, elle se laisse emporter dans une série d’aventures rythmées par la musique et la danse. Les marionnettes humaines sont conçues par Mehdi Garrigues, déjà créateur du singe débridé Jean-Marc, de Jeff Panacloc. Le spectacle vient de s’achever au Théâtre des Nouveautés à Paris et s’apprête à partir en tournée dans toute la France.
En 2026, le premier livre de Winnie fête ses 100 ans. Un siècle, ça se fête. Et Disney ne fait pas les choses à moitié. Pour ce centenaire, Disney lance Winnie l’Ourson : À la recherche du ballon perdu, une expérience immersive qui est proposée du 7 au 9 mai, au Westfield Forum des Halles
à Paris. Une immersion qui nous plonge dans la Forêt des Rêves Bleus, ce qui fait passer de spectateur à acteur. Il s’agit de rejoindre Winnie et de l’aider à retrouver le ballon perdu de Jean-Christophe. Au programme, des “surprises sucrées” et défis ludiques, pour un moment inoubliable. C’est gratuit - fait assez rare pour être souligné - mais il est essentiel de réserver à l’avance.
Un tel anniversaire ne se célèbre pas sans son lot de produits dérivés. Tout commence avec une peluche de l’ourson, véritable pièce de collection limitée à 7 500 exemplaires dans le monde. Elle se distingue par son rendu “knit”, un tissu tricoté qui lui confère un aspect artisanal. Les traits sont réalisés avec des broderies soignées, renforçant la qualité des finitions. Proposée au prix de 40 €, la peluche est déjà en rupture de stock. De quoi laisser présager de belles opportunités pour les revendeurs.
Outre les évidentes peluches à gogo, il y a aussi les pins et des vêtements, dont un t-shirt représentant la carte de la forêt des rêves bleus. Idéal pour ne pas s’y perdre.
À point nommé pour ses 100 ans, Winnie se voit consacrer un épisode de la série de courts-métrages How Not to Draw. Le concept : une animatrice dessine le personnage en direct… jusqu’à ce qu’il lui échappe. Fidèle à cette légèreté et à cette poésie, l’épisode est sorti le jour de la journée de la Terre.
Pour nos lecteurs étasuniens, une “journée Winnie l’ourson” est organisée au Musée national et mémorial de la Première Guerre mondiale de Kansas City, dans le Missouri. Initialement prévue plus tôt, la manifestation a été reportée au 8 août “en raison de prévisions météorologiques défavorables dans la Forêt des Rêves Bleus”. Au programme, activités, conférences et visites d’une reproduction de la fameuse forêt.
Enfin, Noël dernier, Jim Cummings, la voix américaine de longue date de Winnie a annoncé sur ses réseaux sociaux la mise en chantier d’un nouveau long métrage “qui explorera plus en profondeur l’univers de la Forêt des Rêves Bleus”. Il ajoute que “Les fans peuvent s’attendre à retrouver le charme classique de la série et à découvrir une histoire inédite”. Plus récemment, il a été révélé que le film combinera une nouvelle fois prises de vue réelles et images de synthèse, un procédé hérité des débuts de l’animation et aujourd’hui plus populaire que jamais. L’intrigue suivrait Winnie et ses amis lors d’un voyage à New York, en pleine période de Noël, pour rencontrer une jeune fille brillante mais solitaire. Un récit centré sur le fait de grandir, avec toute la magie des animaux de la forêt des rêves bleus, combiné à la magie des fêtes de fin d’année. Le film devrait être diffusé à point nommé, au Noël 2027. On en reparlera d’ici là, en espérant que cet engouement amène aussi à la production de nouvelles BD.
En milieu naturel, l’espérance de vie d’un ours avoisine les 25 ans. Chapeau bas Winnie !
Par Rémi BARNAULT
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