Le nouveau Picsou Magazine est sorti. La première chose qui saute aux yeux, c’est bien évidemment la couverture d’Ivan Bigarella, dessinateur émergent de l’école italienne de la BD Disney. C’est la deuxième fois que Picsou Magazine lui fait l’honneur de la couverture et, cette fois-ci, il s’agit d’un dessin inédit, pour le plaisir des lecteurs français. On y voit Balthazar Picsou dans une situation bien embarrassante : derrière lui, l’ours Blackjack semble déterminé à en faire son quatre-heures. L’accroche, « Bons baisers du Klondike », détourne malicieusement le titre du roman d’espionnage de James Bond Bons baisers de Russie, tout en donnant le ton du sommaire du présent magazine : un numéro riche en aventures nord-américaines, entre terres sauvages, ruées vers l’or et souvenirs de jeunesse de l’oncle Picsou.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Picsou n’est pas né avec une cuillère en or dans le bec. On peut toujours jalouser sa fortune, mais il ne l’a pas moins méritée. Avant d’obtenir le titre de canard le plus riche du monde, Balthazar Picsou a beaucoup voyagé, de la terre de ses ancêtres en Écosse jusqu’à Donaldville, en passant par l’Afrique du Sud et même l’Australie. Partout où il a posé ses palmes, on lui a donné divers surnoms : la Terreur du Transvaal, la Furie du Far West, ou encore le Roi du Klondike, pendant la ruée vers l’or. En effet, entre deux confrontations avec de vils scélérats et autres magouilleurs, il s’est acharné à mettre au jour sa toute première pépite d’or — et non des moindres — au cœur de la sauvage Vallée de l’Agonie Blanche, alliant labeur, abnégation et ingéniosité. C’est l’un des pans les plus profonds et intéressants de la jeunesse de Picsou, best-seller de l’Américain Don Rosa, d’après Carl Barks, qui est mis à l’honneur aujourd’hui dans ce Picsou Magazine.
Si le sommaire ne s’ouvre pas sur ces planches, le numéro met néanmoins à l’honneur les deux chapitres du Klondike de la fresque de Don Rosa : l’épisode 8, Le Prospecteur de la vallée de l’Agonie Blanche, et le 8 bis, La Prisonnière de la vallée de l’Agonie Blanche. Ce qui est particulièrement génial, c’est que ces deux récits se suffisent, en quelque sorte, à eux-mêmes. Nul besoin de connaître l’ensemble de la jeunesse de Picsou ni de passer par un quelconque résumé rétrospectif pour en saisir toute la portée.
Dans son œuvre, Rosa élève sa volaille à un certain niveau, flirtant avec les limites de Disney. Son ton est particulier, alliant un humour pointu, sarcastique et visuel. La « petite » histoire finit par épouser la grande, Picsou s’insérant pleinement dans l’évolution de l’Amérique — entre autres — et croisant à maintes reprises la route de figures bien réelles, bien que caricaturées. Ce qui n’est pas sans évoquer Lucky Luke. Rappelons que ce cher Lucky a lui aussi foulé le Klondike lors de la ruée vers l’or (cf. Le Klondike, de Yann, Léturgie et Morris).
Mais revenons à nos canards. Dans Le Prospecteur de la vallée de l’Agonie Blanche, Picsou débarque en Alaska et au Yukon, au nord du Canada. Il y fait bien vite la mauvaise rencontre de Soapy Slick, un usurier véreux, mais aussi celle de Goldie O’Gilt, dite « l’Étoile du Nord », flamboyante et redoutable patronne du saloon Blackjack à Dawson. Par sa ruse et son tempérament, elle agit comme un véritable miroir de Picsou. Et puis son prénom, « Goldie », qui évoque l’or en anglais, est assez révélateur.
Dans La Prisonnière de la vallée de l’Agonie Blanche, Picsou se voit dérober sa pépite par Goldie, qui le drogue pour parvenir à ses fins. Humilié et furieux, il entreprend de lui infliger une leçon en l’emmenant de force au cœur de la Vallée de l’Agonie Blanche afin de lui faire éprouver la rudesse du labeur de prospecteur. Très vite, ce qui les lie dépasse la seule fièvre de l’or : entre eux s’installe une tension magnétique, faite d’orgueil, de défi et d’attirance plus ou moins contenue. Ici, Don Rosa explore la relation amour-haine présentée par Carl Barks dans Retour au Klondike.
Comme pour Roméo et Juliette, cette relation demeure, à une moindre échelle, vouée à l’impossible. Cet amour reste l’un des plus complexes de l’univers des canards Disney. Certes, si l’on résume grossièrement l’histoire, on pourrait présenter cela comme un homme en pleine démonstration de mansplaining séquestrant une femme. Ce qui pique fort en 2026. Tentant, mais profondément réducteur. Déjà, il ne faut pas réduire l’œuvre à une lecture anachronique et il convient de la replacer dans son contexte historique. L’histoire a été créée en 2006, se base sur des récits des années 1950 et se déroule à la fin du XIXe siècle.
Au-delà de cela, il faut noter que Goldie et Picsou se font tour à tour des coups fourrés, jouent à armes égales et que tout cela est traité intelligemment. Et surtout, si l’on perçoit une forme de syndrome de Stockholm, elle se révèle bien plus nuancée et profonde.
Enfin, si Goldie reste, ce n’est pas tant par soumission que par appât du gain. De son côté, Picsou n’est pas un horrible tortionnaire et finira même par la laisser s’en aller. Bien sûr, il ne s’agit pas de jouer les avocats du diable, d’autant que le pire reste encore à venir dans les épisodes suivants de La Jeunesse de Picsou.
Dans son œuvre, Don Rosa dresse le portrait de Picsou avec toutes ses nuances : ses qualités, mais aussi — et surtout — ses défauts, ses forces et ses faiblesses. Et c’est ce qui fait de lui un personnage si intéressant, au-delà de l’image populaire du banquier sans scrupules.
Le Picsou Magazine spécial Klondike ne s’arrête pas en si bon chemin, proposant dans le même thème deux histoires italiennes contemporaines. Il y a tout d’abord Dernières nuits dans la vallée de l’Agonie Blanche, scénarisée par Marco Gervasio et Marco Nucci et illustrée par Ivan Bigarella (l’illustrateur de la couverture du magazine, pour ceux du fond qui ne suivent pas).
De nos jours, Picsou prend une décision aussi subite qu’inattendue : vendre la Vallée de l’Agonie Blanche. Il faut dire que cela fait bien longtemps qu’il n’en fait plus rien. Pour régler cette formalité, il retourne sur les terres mêmes du Klondike, accompagné de son neveu Donald. Avant même de procéder à la vente, les canards remontent leurs manches pour redonner un peu de fraîcheur à la vallée, dégageant les chemins et rénovant la petite cabane. Et, pour mener à bien ces travaux, ils peuvent compter sur le renfort de Goldie, elle aussi liée à ces terres. Pendant ce temps, Slappy Slick a été élu maire de Dawson City et fait du révisionnisme sa politique générale. Rien que ça.
Des histoires où Picsou retourne sur les terres qui l’ont enrichi, il y en a pas mal, mais celle-ci a un certain symbolisme : celui de clore un mythe. Un ton contemplatif, avec un air de nostalgie ponctué de références à Carl Barks et à la jeunesse de Picsou de Don Rosa. Le tout est sublimé par quelques flashbacks peints à la gouache, avec des teintes rappelant le café.
Vient ensuite l’histoire Le Spectre de la vallée de l’Agonie Blanche, scénarisée par Marco Nucci et illustrée par Giorgio Cavazzano, l’un des maîtres de la BD Disney italienne, aussi connu pour son travail sur Pif et ancien assistant de Romano Scarpa. L’histoire s’inscrit dans la série noire Lord Hatequack Présente… L’Heure de la Terreur, inspirée de la série TV Alfred Hitchcock présente, du fameux cinéaste britannique. À la manière d’Hitchcock, Hatequack introduit l’histoire du jour avec une pointe d’humour noir et revient à la fin pour un épilogue.
Pour l’anecdote, dans les traductions de plusieurs pays, le nom du conteur parodie celui de Lovecraft.
En pleine ruée vers l’or, le jeune Picsou voit ses affaires prospérer dans la plus grande tranquillité. Mais c’est sans compter sur l’arrivée d’un étrange voyageur, de toute évidence mieux informé que lui sur la vallée. L’itinérant tient à le mettre en garde au sujet d’une vieille légende : celle de Will la Main-Froide, un spectre censé errer dans les parages. Quiconque croiserait sa route — et subirait son contact — verrait, dit-on, sa fortune s’évanouir aussitôt. De quoi jeter un sérieux froid.
À partir de là, Picsou pourra bien se donner des airs de dur à cuire : chaque nuit, la crainte viendra le mettre à rude épreuve. L’enjeu est trop grand ; il ne veut pas perdre son début de richesse si durement gagné. Mais de quelle richesse parle-t-on réellement ? Les auteurs parviennent à installer une atmosphère inquiétante sans jamais verser dans le macabre, juste ce qu’il faut pour provoquer les petits frissons recherchés. Et, pour le coup, cette vallée n’aura jamais aussi bien porté son nom.
On retrouve également la suite de Le canard le plus puissant du monde, un comics né de la filiation entre l’univers des canards Disney et la sauce Marvel. Dans une ère post-apocalyptique, la planète Terre a été assiégée par des extraterrestres et leur armée de robots. Leur objectif : rafler un maximum d’antiquités et d’œuvres d’art. En insatiables collectionneurs compulsifs, ils veulent désormais s’emparer de la fortune de Balthazar Picsou.
Il faut dire que le richissime a la drôle de particularité d’entasser toutes ses pièces dans un seul et même coffre-fort, alors même qu’il possède de nombreuses banques. Il est littéralement proche de ses sous, ce qui n’est pas si étonnant quand on sait que, pour ce « self-made man », chaque pièce représente une histoire. Le contexte d’appropriation du patrimoine par ces aliens rappelle des heures sombres de notre histoire.
Ainsi, Riri, Fifi et Loulou, rejoints par leur oncle Donald, s’imposent en résistants, tandis que le cousin Gontran, fidèle à sa chance insolente et à son opportunisme, se range dans le camp des collabos. L’histoire se focalise sur la disparition mystérieuse de la fortune du vieux Picsou. Pour en percer le secret, les extraterrestres le piègent dans ses propres rêves-souvenirs afin de lui soutirer l’emplacement de son trésor.
En traversant les différentes périodes de son existence, Picsou fait notamment escale au Klondike, où il croise inévitablement la route de Goldie, que l’on ne présente plus.
Un procédé qui n’est pas sans rappeler l’histoire Le Rêve de toute une vie, de Don Rosa, dans laquelle les Rapetou pénétraient dans les souvenirs du canard pour lui soutirer la combinaison de son coffre. Le canard le plus puissant du monde a une dimension internationale, réunissant des artistes étasuniens, canadiens, italiens, croates, turcs et même indonésiens.
L’Américain Jason Aaron est le chef d’orchestre de ce deuxième récit Marvel de Picsou, après Uncle Scrooge and the Infinity Dime, encore inédit en France. Chaque chapitre est confié à un dessinateur différent, qu’il vienne ou non de l’écurie disneyenne. Ario Anindito, Esad Ribic, Pete Woods, Nick Bradshaw et Mirka Andolfo, ceux des chapitres présentés dans ce numéro de Picsou Magazine, sont tous des collaborateurs de Marvel. Aucune homogénéité graphique n’est recherchée : si les personnages restent — heureusement — reconnaissables, chacun impose sa patte, souvent caricaturale ou se rapprochant de la série animée La Bande à Picsou de 2017.
Le numéro est complété par deux bandes dessinées sur le thème de l’Égypte antique : Le papyrus romantique de Donalduckis, de Roberto Gagnor et Paolo De Lorenzi, et La malédiction du pharaon, du couple Carol et Pat McGreal, illustrée par Carlos Mota.
Par Rémi BARNAULT
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Picsou Magazine n°592 - Unique Héritage Presse - 6,99 €