La collection Un Hommage à Lucky Luke, d’après Morris est assez hétéroclite, avec du très bon – Blutch et Bonhomme (2 albums) – mais aussi du très moyen, tels les albums de Bouzard et de l’auteur allemand Mawil (qui n’apparaissent d’ailleurs même pas dans la page de cette collection sur le site internet de Dargaud). Avec Dakota 1880, Appollo et Brüno font assurément partie de la première catégorie et livrent un album très réussi, tant sur le fond que sur la forme. Le titre déjà, Dakota 1880, rend un discret hommage à la toute première aventure de Lucky Luke, Arizona 1880, publiée par Morris en 1946 dans l’Almanach Spirou. La structure de l’ouvrage est aussi bâtie sur le modèle d’un album de Morris et Goscinny publié en 1974, 7 Histoires de Lucky Luke, des récits parus dans l’éphémère mensuel dédié au cow-boy solitaire.
Pour ces sept courts récits, Appollo et Brüno proposent leur version du personnage créé par Morris. Ils le mettent en scène au début de sa vie d’adulte, d’où l’absence des figures emblématiques de la série, comme Jolly Jumper ou les Dalton. Recruté comme shotgun chargé d’assurer la sécurité d’une diligence traversant les États-Unis, Lucky Luke va croiser des personnages très divers : des indiens, une femme qui rejoint son futur mari militaire qu’elle n’a encore jamais vu, deux poètes bagarreurs, un instituteur métis, une gamine qui tire presque aussi bien que lui, un photographe annonçant la fin prochaine du Far West ou une grand-mère et son petit-fils, Baldwin, sorte de fil rouge de cet album…
S’il se trouve parfois dans une situation difficile – étendu inconscient dans la neige ou pendu à un arbre, avant qu’une prêtresse vaudoue ne le ramène dans le monde des vivants –, le Lucky Luke de cet album annonce le héros que l’on connaît, soucieux de protéger la veuve et l’orphelin et de défendre les minorités. Mélancolique ou impitoyable sur certains récits (le crépuscule du Far West ou l’exécution par le feu d’un proxénète), cet ouvrage met aussi en scène des personnages de femmes fortes et lance quelques clins d’œil aux fans de la prodigieuse période Morris-Goscinny (« Encore des patates et du lard, j’en peux plus »).
Appollo signe un scénario de belle qualité où les sept récits s’inspirent souvent de faits classiques de l’histoire du Far West. Il dévoile aussi l’origine du patronyme de Lucky Luke (Luke le chanceux) et donne l’intégralité des paroles de la célèbre chanson qui conclut traditionnellement les aventures de L’homme qui tire plus vite que son ombre… Côté graphisme, Brüno livre comme à l’habitude un travail très réussi dans son style unique, magnifié par les couleurs de Laurence Croix.
En fin d’album, un court dossier signé Gustav Frankenbaum révèle que Lucky Luke n’est pas un personnage de fiction, mais qu’il a bel et bien été une figure historique du Far West, à l’instar de Billy the Kid, Calamity Jane ou Buffalo Bill. L’histoire du cowboy solitaire aurait été rendu célèbre par la publication de Western dime novels, ces petits romans populaires à deux sous publiés à la fin du XIXe siècle aux États-Unis. Mais cet article étayé par de nombreux arguments prend franchement l’eau lorsque le lecteur curieux découvre que Gustav Frankenbaum n’est autre que le nom de l’anthropologue qui se bat en duel au fleuret avec le tueur Nebraska Kid dans Les Collines noires, album de Lucky Luke signé Morris et Goscinny, publié en 1963… Décidément, Appollo aime bien jouer avec ses lecteurs…
Par Dominique ERNST
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Dakota 1880 – Appollo & Brüno – Lucky Comics - Dargaud
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