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Je suis la dernière elfe, manifesto politique sous couvert de fantasy

Par Akira OIKAWA Dubitatif 7 juillet 2026 
Lif a plus de 1500 ans. Dernière survivante du peuple des Elfes nordiques, elle se terre dans le HLM d’une cité obscure, vendant du pain lembas pour arrondir ses fins de mois. Elle observe le monde s’effondrer lentement devant ses yeux, alors que d’antiques prophéties vikings se réalisent et que l’extrême-droite monte en force dans les élections. Par hasard, l’elfe rencontre le cerveau du parti d’extrême-droite, un richissime collectionneur d’art, qui possède une mystérieuse épée enchantée. La lame de Tyr semble la dernière option pour Lif de fuir ce monde et sauver sa peau. Mais pourra-t-elle faire face au Ragnarök à elle toute seule ?

Je suis la dernière elfe est né de la collaboration entre Marion Mousse et Martin Quenehen. Le premier a illustré près d’une vingtaine d’albums, dont des adaptations littéraires (Frankenstein, Fracasse, L’Écume des jours...), tandis que le second a scénarisé trois albums de Corto Maltese avec le controversé Bastien Vivès au dessin. Avec Je suis la dernière elfe, ils basculent dans le fantastique tout en gardant une dimension sociale importante. Tout au long de l’album, on suit Lif, une elfe désabusée et morose, la dernière survivante de son espèce, aujourd’hui âgée de plus de 1500 ans. Après des millénaires à avoir vu la violence des hommes, Lif en a assez. Elle voit le monde toucher à sa fin, alors que l’humanité détruit la nature et place le profit au centre de ses préoccupations. L’extrême-droite qui monte en France est, pour l’elfe, un signe évident de destruction à venir. Lif se résigne à voir le monde s’achever, jusqu’à ce qu’elle rencontre par un concours de circonstances la figure principale du parti d’extrême-droite, un vieil homme qui semble s’intéresser aux mythes et légendes. Prise de panique, l’elfe vole une puissante épée magique forgée par les dieux nordiques, sa seule clé vers le monde fantastique où a disparu les siens. S’engage alors une course-poursuite effrénée pour rétablir l’équilibre du monde ou au contraire le voir sombrer à sa perte.

Je suis la dernière elfe, manifesto politique sous couvert de fantasy
Lif, notre protagoniste désabusée
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

Vous l’avez sûrement compris en lisant le résumé, Je suis la dernière elfe est une BD fortement engagée politiquement. On y lit très clairement une critique du Rassemblement National, avec des parallèles évidents qui sont faits entre le parti politique réel et celui de la fiction. Le RN devient « le Renouveau Français », un parti directement financé par les Russes, Jean-Marie Le Pen devient un collectionneur d’art nazi, et la dirigeante du parti est une certaine Sandrine de Rudelle qui évoque clairement Marine Le Pen. Le parallèle n’est pas d’une grande subtilité…

Un parallèle évident avec le RN
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

La BD fait en réalité la critique de toute politique. Bien que secondaire, et vu uniquement à travers des coupures de journaux en début de chapitre, l’album critique les partis de gauche tout juste bons à faire barrage, les militants écologistes dont les seules actions sont de s’immoler en public, et les CRS brutaux. Le message final est très clair : un parti d’extrême-droite qui arrive au pouvoir suite à l’inaction des autres signifie la fin du monde. On tombe même dans la caricature par moments, avec par exemple le fait que la fin du monde selon les Vikings semble uniquement liée aux élections présidentielles françaises.

Des coupures de journaux ponctuent le récit
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

Mais malgré son engagement politique, Je suis la dernière elfe n’est pas vraiment progressiste pour autant. Avec la protagoniste Lif, on pourrait par exemple s’attendre à une femme forte et indépendante, traumatisée par des millénaires d’existence à voir les humains s’entretuer. Mais Mousse et Quenehen insistent beaucoup plus sur sa relation passée avec un certain Alfr qui l’appelle depuis un autre monde, et sur sa capacité à trouver un nouvel amour sous la forme de Jean, un journaliste photographe pas très adroit. Une héroïne qui semble taillée pour être une icône féministe en opposition à l’extrême-droite finit par devenir une énième fille qui ne vit que pour trouver un amour sous la forme d’un homme. Une vraie occasion manquée de la part des créateurs…

Même après 1500 ans d’expérience, Lif reste obsédée par les hommes
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

Au-delà de la critique politique, on peut cependant aussi analyser le récit en tant que fiction. Et là aussi, on retrouve un certain nombre de lacunes. Le récit présente notamment de nouvelles informations au lecteur, sans forcément avoir créé de « buildup ». Lif fait par exemple référence à de nombreux mythes nordiques, mais en parle comme si le lecteur savait déjà tout d’eux. Le lecteur moyen peut aisément imaginer de quoi parle l’elfe lorsqu’elle mentionne le Ragnarök, mais les noms de Tyr, de Hladgunnr, ou les rituels de Völva sont bien plus obscurs. Quand ils sont présentés dans le récit, Lif sait immédiatement s’en servir, ce qui fait se poser la question au lecteur : si elle savait déjà tout ça, pourquoi ne pas l’avoir fait avant ? On aurait aimé voir des références et des explications plus tôt dans le récit, même par la bouche de Lif elle-même. En l’état, les solutions de Lif sont des deus ex machina qui sortent un peu de nulle part. Il aurait fallu plus pleinement embrasser cet aspect fantastique et établir plus d’éléments rattachés au folklore nordique pour justifier la présence desdits éléments lorsqu’ils deviennent utiles à l’intrigue.

L’album aurait pu présenter plus d’infomations sur le folklore et les expériences passée de Lif
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

Le tout est porté par les illustrations de Marion Mousse, qui a adopté un style graphique punk radical, aux couleurs vives et aux ombres marquées. Les silhouettes et les formes des personnages s’effacent régulièrement dans l’ombre, ne laissant que leurs visages transpercer l’obscurité. Le dessinateur joue principalement avec le jaune pâle des lampadaires, le bleu-violet de la nuit, et le rouge sang du feu et de la révolution. La juxtaposition de couleurs extrêmement vives donne un aspect presque sauvage au dessin, qui devient presque confus par moments. Mais lorsqu’il s’agit de montrer le chaos et la révolte, le choix d’un tel dessin est justifiable.

Un style graphique qui joue beaucoup sur les ombres
© Marion Mousse & Martin Quenehen - Casterman

Je suis la dernière elfe est ainsi un livre correct au plus. Très engagé, mais pas assez nuancé dans son propos pour être plus pertinent qu’un simple compte Instagram de critique politique, avec un personnage de femme forte qui reste obsédé par l’amour et les hommes, l’album est assez contradictoire sur plusieurs points. Pour 25 euros, c’est un peu cher payé. Après, si vous voulez vous procurer un ouvrage au dessin punk bien marqué, pourquoi pas ?

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782203251489

Je suis la dernière elfe, par Marion Mousse et Martin Quenehen, éditions Casterman. Parution le 1er janvier 2026. 22,00 €.

Casterman ✍ Martin Quenehen ✏️ Marion Mousse Fantastique politique-fiction chronique sociale Politique Fantasy
 
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