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Très bon
3 mars 2026
En apparence, Roxane est une élève de terminale comme les autres. Elle prend son bus tous les matins pour se rendre au lycée, se fondant parfaitement dans la masse parisienne. À l’instar de ses camarades, elle prépare le bac et traîne après les cours. Seulement, la jeune femme mène une double vie complètement hors des clous et la cache à son entourage.
En parallèle, et parfois même au détriment de sa scolarité, Roxane, sous le pseudonyme “Soap”, occupe un rôle d’intermédiaire de confiance lors de transactions effectuées sur le dark web - la face obscure d’Internet, dont les activités ne sont ni traçables ni répertoriées par les moteurs de recherche, et où le commerce de drogue, de faux papiers, d’armes et autres services illégaux est monnaie courante.
En parlant de monnaie, les règlements s’effectuent au moyen de crypto-monnaies : des devises numériques, cryptées et décentralisées, qui permettent de réaliser des transactions sans recourir à un établissement bancaire. Ces évocations peuvent aussitôt faire surgir en tête l’image mentale du nerd tapis derrière l’écran, capuche rabattue pour dissimuler son visage dans l’ombre, ou affublé du masque de Guy Fawkes rendu célèbre par le comics V pour Vendetta et par les cyberactivistes Anonymous.
Ce que nous montre “I.R.L” ou In Real Life (lit. dans la vraie vie), c’est que les rouages de ce véritable marché noir numérique ne sont pas seulement actionnés par des criminels aguerris, mais aussi par messieurs et mesdames tout le monde… et même des adolescents. Qui n’a jamais entendu un camarade de classe, et ce dès le collège, se vanter d’être entré dans le dark web (que ce soit vrai ou non) ? Un simple smartphone suffit à mettre le doigt dans cet engrenage : une mécanique qui se referme peu à peu et dont il devient difficile de s’extraire par la suite.
Roxane va l’apprendre à ses dépens, en dérogeant par malheur à la règle d’or du dark web : ne jamais se rencontrer IRL. S’ensuit une véritable course contre la montre entre Paris et Tours pour déjouer les plans d’un client devenu maître chanteur. Ce passage du virtuel au réel symbolise la transition des adolescents vers l’âge adulte, même si l’on peut s’interroger sur l’ampleur des changements que Roxane en retire au final. En parallèle, une toute petite cellule policière spécialisée suit de près - mais avec des moyens limités - Roxane, ainsi que les activités du site sur lequel elle opère. La cheffe de l’unité nous offre, sur plusieurs pages, un véritable cours accéléré sur ce qu’est le dark web - appelé simplement dark pour les intimes - déconstruisant au passage les clichés qui lui sont liés. Cela a le mérite d’être clairement expliqué, sans trop de fioritures, tout en définissant les termes. Toutefois, la distinction entre dark web et dark net n’est à aucun moment évoquée.
La bande dessinée assume pleinement son aspect préventif et éducatif, ces passages s’intégrant harmonieusement et intelligemment au récit, sans nous sortir de l’histoire. S’ajoute la question de la santé mentale des jeunes qui apparaît centrale, notamment à travers la protagoniste et son passif qui la fait douter à de nombreuses reprises, ce qui ajoute un peu de piquant. Ce thriller policier marque la troisième collaboration entre le scénariste Mark Eacersall et Henri Scala, commissaire à la Police nationale depuis plus de vingt ans. Autant dire que son expertise est solide, d’autant plus qu’il a été confronté à de nombreuses affaires liées au dark web et ayant inspiré IRL.
Aux dessins, Jérôme Savoyen signe là sa toute première bande dessinée et il convient de souligner qu’elle avoisine les 200 pages. Pour ses personnages, il opte pour un style manga, inspiré entre autres par Yoji Shinkawa (Metal Gear Solid). Le dessin est efficace, surtout pour un premier album. Il joue avec différents styles et ambiances tout en restituant des paysages parisiens captés avec un réalisme saisissant. Chaque lieu est authentique, à commencer par les différents établissements scolaires.
De même, si cette histoire reste évidemment une fiction, les personnages comme l’intrigue conservent une authenticité particulière. C’est la force de ce trio d’auteurs. L’intérêt de l’œuvre tient aussi à son antagoniste, qui, bien que presque invisible dans le récit, captive par son absence. On se demande sans cesse quand et comment il va surgir. Mais sa brève apparition laisse un goût de trop peu. Quant aux rebondissements, ils paraissent par moment un peu forcés, pouvant manquer d’audace.
En outre, si la forme du scénario est assez classique, elle est néanmoins plutôt bien menée. Le fond est riche et suscite un fort intérêt. Le tout vaut clairement le détour. Une œuvre qui mérite sa place non seulement dans les classes de lycée, mais aussi auprès d’un public plus large, pour sensibiliser et nourrir la réflexion à l’heure de la désinformation et de la montée en puissance de l’intelligence artificielle dont l’usage a tendance à brouiller les frontières entre le réel et l’irréel...
Par Rémi BARNAULT
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IRL est en vente aux éditions Glénat, pour 23 €.