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Estampillé Japon, juste un filtre japonisant

Par Akira OIKAWA On n'a pas aimé 4 mars 2026 
Lorsque l’humour corrosif de Fluide Glacial se mêle à l’esthétique du Japon traditionnel, cela donne un cocktail explosif ! Dans Estampillé Japon, Erik Tartrais propose une série de gags se déroulant dans le Japon médiéval et joue avec les clichés de cette période. Pari réussi ? Euh… pas vraiment.

C’est une maladie qu’on semble retrouver dans bien des albums de Fluide Glacial. La maison s’étant clairement inscrite dans l’humour épisodique, et pas toujours de bon goût, beaucoup de ses histoires finissent par adopter le même schéma. Malgré 50 ans d’existence, on a l’impression que la ligne éditoriale a du mal à s’écarter de l’héritage de Gotlib et de ses gags absurdes en quelques pages.

Estampillé Japon, juste un filtre japonisant
Hommage obligé à La Grande Vague de Kanagawa
© Fluide Glacial - Erik Tartrais

Là où Estampillé Japon pouvait tirer son épingle du jeu, c’est en transposant ce style au Japon médiéval. Erik Tartrais a vraiment essayé de faire ressortir l’esthétique japonaise, en s’inspirant clairement des estampes et des illustrations nippones. Il parvient à bien mélanger une patte graphique japonisante avec un trait de BD européenne humoristique. Notons également le travail de couleurs d’Annelise Sauvêtre, qui réussit à établir une atmosphère aux tons pastel et doux. La coloriste n’a cependant pas oublié d’inclure quelques couleurs vives, qu’il s’agisse du mythique bleu de Prusse de la Grande Vague de Hokusaï ou du rose vif des sakura.

Les couleurs d’Annelise Sauvêtre ajoutent une belle touche aux paysages
© Fluide Glacial - Erik Tartrais

Mais là où le style graphique trouve un bon équilibre entre atmosphère japonisante et humour à l’européenne, le contenu du livre est plus bancal. Dans la cinquantaine de pages de l’album, Erik Tartrais enchaîne des pages de gags où des samouraïs, ninjas et autres courtisanes geishas se lancent des répliques cinglantes et des jeux de mots. Il y a quelques bonnes idées, par exemple une réinterprétation de la fameuse comptine « L’Empereur, sa femme et le petit prince », où Napoléon III est remplacé par le tennô japonais. Mais, de manière générale, les gags ne jouent pas sur des aspects spécifiques au Japon. Il y a des références à la cérémonie du thé, aux samouraïs, aux jardins zen, mais sans forcément exploiter leur plein potentiel. Pour un album qui se vend sur la quatrième de couverture comme « un album surprenant qui détourne les clichés sur le Japon traditionnel », on se demande où sont les détournements promis. On est dans le cliché, certes, mais tel quel. De manière générale, on se demande régulièrement pourquoi tel gag ou telle histoire devait se dérouler dans le Japon traditionnel.

Les jardins zen, un motif typiquement japonais, est ici détourné
© Fluide Glacial - Erik Tartrais

Prenons un exemple. Dans le deuxième gag du livre, un général offre son aide à son allié en lui envoyant des ninjas. Dans une parodie assez évidente de la scène de l’espionne Cartapuce dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, les ninjas apparaissent de nulle part et se présentent comme des assassins impitoyables entraînés depuis l’enfance. Le gag veut qu’à la fin, les ninjas se perdent dans la forêt et soient incapables de porter secours au général allié. Sauf que, pour qui s’est renseigné un minimum sur le Japon, la scène n’est pas rendue plus drôle par sa patte japonaise. En effet, les ninjas, ou « shinobi », étaient des espions, pas des combattants. Ils s’habillaient en réalité comme tout le monde — en fermiers, en mendiants — pour passer inaperçus [1]. On aurait transposé le même gag dans un univers médiéval européen à la Kaamelott, la blague aurait été la même.

Les ninjas étaient en réalité des espions, et non des assassins assoiffés de sang
© Fluide Glacial - Erik Tartrais

On peut donc se demander à quel point le Japon est vraiment important dans cette histoire. Par moments, Estampillé Japon fait un peu « cash grab » en jouant sur la fascination actuelle pour le Japon. Alors que la Japan Expo approche ses 25 ans sans montrer de signe de fatigue et qu’une exposition majeure sur le manga s’achève au Musée Guimet, le Japon est plus mis en lumière que jamais. Grâce à Internet et aux influenceurs de plus en plus nombreux, on connaît également mieux les problèmes du pays : sa culture du travail abusive, son sexisme banalisé et sa xénophobie ordinaire. Ces éléments auraient pu servir de base à de nombreuses blagues. Faire un commentaire sur le Japon moderne en utilisant les codes du Japon médiéval, le tout d’un point de vue français, aurait pu avoir un vrai potentiel. Mais ce n’est pas vraiment ce que propose Erik Tartrais.

On aurait fait la même blague dans un café du sixième arrondissement, ç’aurait été pareil...
© Fluide Glacial - Erik Tartrais

En vérité, le véritable potentiel manqué du livre est résumé en une phrase dans les remerciements : « Merci à Léo qui est allé au Japon, et à tous ceux qui m’ont apporté leur expérience sur le Japon et que je n’ai absolument pas écoutés ». Bien que ce soit une plaisanterie, on ne peut s’empêcher de grincer des dents. Dans l’industrie de la BD franco-belge qui se caractérise en partie par la documentation, Estampillé Japon semble effectivement être le travail d’un auteur qui a entendu des choses sur le Japon et a voulu créer une œuvre japonisante, mais uniquement en superficie. L’auteur semble avoir pioché ce qu’il voulait dans l’esthétique japonaise pour apposer un filtre sur des gags absurdes purement européens.

Estampillé Japon est un album humoristique assez décevant. En soi, ce n’est pas un mauvais livre. Les blagues s’enchaînent bien et il y a de bonnes idées. Mais le titre est trompeur. Ce n’est pas un livre « estampillé Japon » : c’est un livre de gags à la Fluide Glacial avec une couverture japonisante. Vous ne vous sentirez pas volés par les gags, mais si c’est la dimension japonaise qui vous intéresse, passez votre chemin.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9791038209619

Estampillé Japon, par Erik Tartrais, couleurs d’Annelise Sauvêtre, éditions Fluide Glacial. Parution le 4 mars 2026. 13,90 €.

[1] L’anecdote veut que l’esthétique des ninjas tout en noir vienne du kabuki, où les assistants des acteurs sont habillés de cette manière. Des personnages d’assassins se dissimulaient donc parmi ces assistants pour s’infiltrer dans la pièce. Une façon très « méta » de montrer des espions. Que ressentiriez-vous si, lors de la scène du balcon de Cyrano de Bergerac, le technicien lumière se mettait soudainement à déclamer les premières tirades du protagoniste pour se révéler au public ?

Fluide Glacial ✏️ Erik Tartrais 🎨 Annelise Sauvêtre Humour Japon
 
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