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Très bon
3 juillet 2025
Début du XXe siècle, dans une région reculée du Mexique. Une Belge, Elsie Applebaum, débarque dans le village de San Miguel à la recherche de son mari, Arthur Applebaum, un archéologue porté disparu avec toute son équipe lors d’une mystérieuse expédition dans le Yucatán. Pourtant, ni le padre local ni les autorités militaires ne semblent avoir entendu parler d’une telle mission.
Dès son arrivée, l’étrangère intrigue. Le père Andrés, curé autoritaire du village, adopte à son égard une attitude ambivalente : condescendance paternaliste envers les indigènes, et bienveillance mielleuse teintée de flatterie envers cette visiteuse venue d’Europe. De son côté, le capitaine Salvarez, un militaire suffisant, abuse de sa position pour lui promettre de l’aide, avant de tenter de la violer. Elsie ne doit son salut qu’à l’intervention in extremis d’Amaru, un homme taciturne d’âge mûr venu à San Miguel pour récupérer sa fille Anahie, atteinte d’un mal mystérieux que les nonnes et le père Andrés peinent à soigner. Fuyant tous trois la cité coloniale, Amaru embarque avec sa fille et Elsie sur le fleuve, en direction de son propre village, dans l’espoir d’y trouver une guérison.
Ce voyage, aux confins du territoire et de la psyché, se pare d’étrangeté : visions, rêves, souvenirs enfouis. Petit à petit, les frontières entre réel et illusion s’estompent, et les secrets d’Elsie s’insinuent dans chaque méandre du fleuve. La jungle devient alors le théâtre d’un lent retour sur soi, une traversée initiatique guidée — malgré lui — par Amaru, un homme au passé trouble. Son nom, d’origine andine et non mexicaine, renvoie à une créature mythologique quechua : le serpent Amaru, gardien des mondes souterrains et passeur entre les réalités. À son insu, le personnage incarne cette figure de l’entre-deux, à la fois ancrée dans le tangible et investie d’une force symbolique archaïque. Il ajoute au récit une dimension mystique qui dépasse le cadre géographique pour plonger dans les profondeurs de l’inconscient.
Genèse du projet
Derrière ce roman graphique au souffle ample, on retrouve un trio d’autrices et d’auteur complices : Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil au scénario, Karine Bernadou au dessin et aux couleurs. Le projet a vu le jour au fil de discussions entre amis et collègues, nourri par l’envie de collaborer avec Karine Bernadou, que Pedrosa et Moreil admirent de longue date. C’est d’ailleurs moins l’envie de raconter une histoire qui a motivé cette aventure que celle de l’inventer ensemble. Karine revenait alors d’un voyage au Mexique, et cette expérience a naturellement nourri l’univers du récit : végétation luxuriante, fleuve sinueux, chaleur moite et profondeurs mystiques.
Elsie A. n’est pas un récit d’aventure au sens classique du terme. C’est une plongée dans la psyché d’un personnage féminin complexe, hanté par une mémoire trouble et une relation passée dont les contours se redessinent au fil des pages. Si l’on suit a priori une femme amoureuse partie sur les traces de son époux disparu, le récit glisse lentement vers une exploration de la mémoire traumatique et du déni, rendant perceptible le long chemin intérieur d’Elsie pour recouvrer sa propre vérité.
La jungle devient alors bien plus qu’un décor : elle est le miroir de l’inconscient de l’héroïne, un espace de dissolution des certitudes et de renaissance possible. Loin d’un récit manichéen, l’album explore la porosité entre amour, emprise, aveuglement et réappropriation de soi. Sans jamais céder au didactisme, Elsie A. interroge aussi les rapports de pouvoir coloniaux, incarnés par les figures masculines autoritaires croisées dans les premières pages. Le regard critique posé sur ces dominations s’exprime avec finesse, sans anachronisme ni posture moralisante : Elsie est bien une femme de son temps, aveugle à certaines dynamiques, centrée sur sa propre quête.
Graphisme et atmosphère
Le travail de Karine Bernadou est l’un des grands atouts de l’album. Elle insuffle à chaque planche une densité sensorielle étonnante. À l’aquarelle, sur un papier Arches qu’elle décrit comme « la Rolls-Royce » des supports, elle déploie une palette subtile, vivante, organique. La couleur n’est jamais décorative : elle structure le récit, marque ses respirations, accentue les glissements vers l’onirisme et la perte de repères. Certaines séquences – notamment dans la seconde moitié de l’album – vibrent littéralement. La jungle y bruisse, les souvenirs y palpitent, les cauchemars y suintent.
Le personnage énigmatique aux cornes de cerf, entité ambivalente entre guide et menace, matérialise le trouble psychologique d’Elsie. Cette figure, à la frontière du réel et de la chimère, rappelle que la jungle n’est pas qu’un lieu géographique mais une épreuve intérieure.
L’approche de Bernadou, très libre, a enrichi le scénario de Pedrosa et Moreil : certaines pages ont été ajoutées, des vis-à-vis repensés, et une forme de narration par la matière, les couleurs et les ellipses s’est imposée. Cette collaboration donne naissance à une œuvre à trois voix, cohérente et incarnée.
Ce que j’en pense
Elsie A. est un voyage lent, dense, et souvent déroutant, mais profondément émouvant. Il faut accepter de s’abandonner au fil du fleuve, de ne pas tout comprendre immédiatement, de se laisser imprégner. Le récit nous enveloppe, à la manière d’un rêve dont on émerge troublé, mais changé. Si certaines longueurs ou détours peuvent laisser le lecteur un peu à distance, l’émotion affleure dans les dernières pages, portées par une séquence finale somptueuse, presque chamanique.
Ce one shot s’inscrit dans une tradition de récits introspectifs, où l’exotisme apparent n’est que le reflet d’un cheminement intérieur. Plus qu’un drame, plus qu’un conte, Elsie A. est une traversée. Une lente reconquête de soi. Et une proposition formelle aussi audacieuse que touchante.
Souple, poétique, exigeant sans être hermétique, Elsie A. mérite qu’on s’y attarde. Pas seulement pour l’histoire qu’il raconte, mais pour le silence qu’il installe après la dernière page. Celui d’un secret enfin exhumé. D’une mémoire enfin entendue.
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À lire sur ActuaBD.com :
Elsie A. - Par Cyril Pedrosa, Roxanne Moreil & Karine Bernadou - éditions Dargaud. Sortie le 16 mai 2025. 240 x 320 mm. 120 pages, couleur. 25,00 €.
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