Bonjour Cyril Pedrosa, bonjour Karine Bernadou. Nous nous retrouvons à l’occasion de la parution de l’album Elsie A., un one shot racontant l’histoire d’une femme en quête de son mari disparu. Pouvez-vous nous raconter comment est née cette idée de récit ? Et comment s’est faite la rencontre entre vous deux, notamment le choix de confier la partie graphique à Karine Bernadou, alors que vous êtes vous-même dessinateur ?
Cyril Pedrosa : Nous avons écrit ce scénario avant tout parce que nous avions envie de collaborer avec Karine Bernadou. Ce n’était pas l’inverse, ce n’était pas : nous avons une histoire en tête, à qui pourrions-nous la proposer ? Non, pas du tout. En réalité, cela faisait longtemps que nous apprécions son travail, et c’était un moment où, je crois, Karine avait aussi envie de nouveaux projets. Nous nous voyions régulièrement — nous étions dans la même ville — et, au fil des échanges, cette histoire a émergé naturellement. En tout cas, c’est ainsi que je m’en souviens.
Karine Bernadou : Oui c’est ça, parce que ça remonte.
De quand date le début de ce projet ?
Pedrosa : Cela remonte à environ sept ou huit ans, au tout début du projet.
Bernadou : Oui, je pense que ça remonte à sept ou huit ans, car il me semble que nous avons signé le projet il y a environ six ans. À l’époque, je venais de publier un album chez Atrabile et je travaillais beaucoup seule, à la fois comme dessinatrice et scénariste. J’éprouvais alors le besoin de sortir de cette solitude, de collaborer davantage, de ne plus être seule aux commandes — si je peux filer la métaphore de la barque.
C’est à ce moment-là que vous êtes venus vers moi, Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, avec une proposition de récit féministe, aux accents oniriques, situé au Mexique… ce qui résonnait particulièrement avec mon univers, d’autant plus que je revenais justement d’un voyage là-bas. C’était un projet presque taillé sur mesure. Et ce qui a été précieux aussi, c’est que nous avons beaucoup échangé : le récit a connu plusieurs évolutions, des ruptures, des ajustements… Cela s’est vraiment construit dans le dialogue.
Pedrosa : Oui, ça s’est vraiment fait par étapes. Je me souviens qu’au tout début, on parlait simplement de tes envies, sans avoir encore d’idée précise. Et puis tu nous parlais beaucoup du Mexique à ce moment-là — c’est clairement ce qui nous a orientés dans cette direction.
Dès qu’on a commencé à travailler avec Roxanne, on savait que ce livre, on voulait le faire avec Karine. On lui partageait nos premières idées, elle nous faisait des retours… Ça a nourri notre envie, et ça nous a permis d’avancer ensemble.
Bernadou : Oui, c’était vraiment une très belle manière de travailler. Je pense que c’est aussi ce qui m’a permis de m’approprier pleinement le projet.
Avez-vous écrit le scénario à quatre mains, ou bien Karine Bernadou a-t-elle également participé à l’écriture, en plus du dessin ?
Pedrosa : Le scénario a été écrit à quatre mains. Cela dit, Karine nous a fait de nombreux retours tout au long de l’écriture, ce qui a été très précieux. D’autant plus que, comme toujours lorsqu’on travaille avec un·e dessinateur·rice, il s’agit d’un engagement long — dessiner un livre demande du temps et de l’implication. Il est donc essentiel que la personne qui va porter ce travail se sente en accord avec l’univers, que cela corresponde le plus possible à ce qu’elle a envie de faire. Mais pour ce qui est du processus d’écriture à proprement parler, il s’est fait à deux : Roxanne Moreil et moi.
En tant que dessinateur vous-même, est-il facile de confier la partie graphique à une autre personne ?
Pedrosa : Oh, oui, vraiment ! Ce n’est pas seulement facile, c’est même un vrai plaisir. Il y a une vraie envie d’écrire une histoire pour quelqu’un qui possède un univers graphique différent du vôtre, un imaginaire et un langage visuel singuliers et puissants. Pour ma part, c’était quelque chose que je recherchais profondément. Et puis, c’est extrêmement stimulant de voir une histoire prendre forme à travers les dessins de quelqu’un d’autre : cela vous oblige à la redécouvrir, à vous y projeter autrement.
Bernadou : Ce qui était vraiment très appréciable dans cette collaboration, c’est la liberté que vous m’avez laissée dans le découpage. Nous travaillions page à page, avec une attention particulière portée aux vis-à-vis, ce qui me laissait une grande latitude pour m’exprimer avec ma propre voix graphique. Cela m’a permis de développer le récit à ma manière, d’y apporter une narration visuelle un peu différente. Par exemple, vers la fin de l’album, j’ai ajouté des pages : ce qui devait être une simple double page est devenu quelque chose de plus ample, plus personnel.
Pedrosa : C’est vrai que, de ce point de vue-là, il y a une forme d’écriture propre à Karine, mais qui relève davantage du langage visuel. Quand on écrit un scénario, on peut parfois être très directif : page 4, case 1, il se passe ceci, etc. Ici, ce n’était pas du tout le cas. Le récit était dialogué, sans aucune indication de mise en scène ou de narration. Cela a permis à Karine de s’approprier pleinement le texte. Il y a donc, en un sens, une véritable réécriture de sa part.
Bernadou : C’est vrai que, dans d’autres collaborations, j’ai parfois travaillé avec des scénaristes qui allaient jusqu’à faire des croquis — même très rudimentaires, de type “bonshommes patates”. Et dans ces cas-là, il est plus difficile de s’approprier pleinement l’univers, car même un dessin sommaire impose déjà un imaginaire. Ici, au contraire, j’ai pu raconter l’histoire à ma manière, comme je le faisais dans mes précédents livres en tant qu’autrice complète. C’était vraiment très agréable.
Je découvre votre travail avec Elsie A. et j’ai été particulièrement séduit par la mise en page, la richesse des couleurs, l’atmosphère onirique et la fluidité du récit, qui se lit d’une traite malgré sa densité. Vous avez travaillé à l’aquarelle : est-ce une technique que vous utilisez régulièrement ? Et comment avez-vous construit cette ambiance visuelle si immersive, notamment dans les séquences finales, d’une grande puissance sensorielle ?
Bernadou : En travaillant sur cet album, j’étais presque en transe… Il y avait une sorte de musique intérieure, de paysage sonore qui m’accompagnait. C’est assez amusant, car dès la lecture du scénario, j’ai eu des impressions très colorées, presque des flashs visuels et sonores associés à certaines scènes. Plutôt que de découper la narration de façon classique, j’ai rempli des carnets entiers en organisant le récit en chapitres colorés, en cherchant à trouver un équilibre d’atmosphère à travers les couleurs. Finalement, le travail le plus important sur cet album, c’est sans doute celui de la couleur.
Ce personnage fantastique, affublé de cornes de cerf, surprend par son apparence qui évoque un imaginaire plutôt occidental, alors même que l’histoire se déroule au Mexique. Comment est-il né et pourquoi avoir choisi de l’associer à la figure du cerf ?
Pedrosa : Certes, l’histoire se déroule au Mexique, mais elle se situe surtout dans la psyché d’Elsie, qui n’est absolument pas mexicaine et projette son propre référentiel culturel. Elle est profondément hantée par une histoire passée, marquée par une figure masculine dominante et toxique. C’est à partir de cette tension intérieure que ce personnage s’est construit, en quelque sorte. Pour ce qui est de son apparition graphique, je ne saurais dire précisément comment cela s’est articulé à ce moment-là — c’est plutôt Karine qui pourrait en parler.
Bernadou : J’avais envie d’un personnage qui évoque quelque chose de mystique, presque animiste. Pour moi, la jungle représente la psyché d’Elsie, un miroir de son inconscient. Elle n’est pas tant un lieu réel qu’un espace mental, presque détaché de toute référence culturelle précise — une sorte de paysage intérieur.
Ce personnage devait incarner cette frontière floue : à la fois étrange, un peu désincarné, ni tout à fait bon ni tout à fait mauvais. Il accompagne Elsie, sans qu’on sache exactement qui il est. Il appartient au monde animal, mais se tient à la lisière, dans une zone d’ambiguïté.
Dès les premières pages, lorsque Elsie arrive dans ce village mexicain, on perçoit en filigrane une critique de la colonisation, notamment à travers la figure du prêtre, autoritaire et méprisant. Dans le contexte actuel, marqué par une sensibilité accrue autour de ces questions, est-il difficile, en tant qu’auteurs français, d’aborder frontalement ce type de thématique sans craindre d’être mal interprété ou accusé de positions idéologiques caricaturées ?
Pedrosa : On est vite taxé “d’affreux wokiste islamo-gauchiste”, n’est-ce pas ? Plus sérieusement, je pense qu’il est plus aisé d’aborder ces thématiques lorsqu’on les inscrit dans un contexte qui ne renvoie pas directement à notre époque contemporaine. Cela permet d’introduire ces questions de manière plus subtile, d’éviter certaines crispations, et de rendre le propos plus audible.
Cela ne signifie pas que l’on édulcore le message, mais la fiction permet justement ce déplacement, cette mise à distance, qui peut ouvrir un espace de réflexion. L’idée, c’est de faire en sorte que le plus grand nombre puisse entendre ce qu’on a à dire, sans se braquer immédiatement.
Cela dit, bien sûr, certains lecteurs n’ont pas apprécié le récit ou ne partagent pas les points de vue exprimés. C’est aussi le jeu. Il est toujours plus facile de critiquer le colonialisme du XIXe siècle que d’interroger nos responsabilités actuelles dans les formes contemporaines de domination.
Bernadou : Oui, mais ce qui est important aussi, c’est qu’Elsie n’est pas un personnage manichéen. Elle n’est ni toute blanche ni toute noire. On perçoit bien qu’elle est en tension avec son époque, et que son rapport au monde — y compris aux autres — n’est pas toujours sain ni exempt d’ambiguïté.
Pedrosa : Elle ne remet pas réellement en question son rapport aux populations autochtones. Elle incarne pleinement les contradictions et les angles morts de son époque.
Bernadou : Je pense que la richesse du récit tient aussi à la complexité du personnage, qui présente plusieurs facettes, ainsi qu’à la diversité des thématiques abordées.
Pedrosa : Elle ne porte pas réellement un regard critique sur ce qui l’entoure. En réalité, elle est entièrement absorbée par ses enjeux intérieurs. Elle est très centrée sur elle-même.
Justement, ce propos critique ne me semble pas tant porté par le personnage d’Elsie elle-même que par les figures masculines qui l’accueillent au début du récit. Ce sont elles qui incarnent cette dimension coloniale ou oppressive, tandis qu’Elsie semble davantage absorbée par sa propre quête. Est-ce ainsi que vous l’avez pensé ?
Pedrosa : Elle ne remet pas véritablement en question le monde masculin dans lequel elle arrive au début du récit — un monde qui, au fond, n’est pas si différent de celui qu’elle connaît en Europe. Elle ne l’interroge pas, ou très peu. Elle le subit, notamment à travers l’agression dans le premier chapitre, mais sans remettre en cause en profondeur cette organisation sociale. Ce qui la mobilise avant tout, ce sont ses préoccupations intimes : une quête intérieure qui accapare l’essentiel de ses pensées et de son énergie.
Sans trop en révéler, la manière dont Elsie revit sa relation avec son mari reste longtemps ambiguë. Jusqu’aux toutes dernières pages, elle apparaît comme une femme simplement amoureuse, partie à la recherche de son époux disparu. Ce n’est qu’à un moment-clé, lorsqu’elle croise le personnage dans la jungle, que l’on pressent une faille, une autre réalité possible. Comment avez-vous travaillé cette tension narrative et la construction progressive de cette révélation ?
Bernadou : Il y a notamment cette scène avec les brigands, où une tension particulière s’installe. À ce moment-là, ils évoquent son mari comme s’il était déjà un fantôme — ce qui introduit subtilement un doute sur sa présence réelle et sur la nature de leur relation.
Pedrosa : Il y a un premier cauchemar, qui survient lorsqu’elle a sa première vision, peu après avoir obtenu une preuve de la présence de son mari.
Bernadou : Oui, tout au long du récit, il y a de petits indices disséminés qui suggèrent progressivement une autre lecture de la relation d’Elsie avec son mari. Par exemple, il y a une scène de rêve à connotation sexuelle, vers le milieu du livre, qui marque un tournant. Ensuite, certains flashbacks — au départ très empreints d’amour — laissent peu à peu transparaître des nuances plus sombres : une remarque condescendante, une attitude distante… des détails qui s’accumulent et qui, mis bout à bout, dessinent une montée en violence.
L’idée était vraiment de surprendre le lecteur, de le “cueillir” au fil du récit. Mais cela parle aussi profondément de mémoire traumatique : ce mécanisme psychique où l’on oublie, où l’on nie une réalité douloureuse, jusqu’à ce qu’un élément précis fasse ressurgir ce qui avait été occulté. La mémoire suit alors son propre chemin, souvent de manière irrationnelle, comme l’eau qui finit toujours par trouver une faille. Et même après une relation toxique, il peut subsister une forme d’ambiguïté, de confusion : on se demande parfois, presque malgré soi, si ce n’était pas « moins grave », si ce n’était pas « quand même de l’amour ». C’est toute cette complexité-là que nous avons voulu explorer.
Ce voyage semble prendre, pour Elsie, la forme d’un parcours quasi thérapeutique, notamment à travers sa rencontre avec Amaru. Pourquoi avoir choisi ce nom pour ce personnage ?
Pedrosa : L’origine du nom est assez anecdotique, en réalité. Quand mes enfants étaient à l’école primaire, il y avait un petit garçon adopté qui s’appelait Amaru. J’aimais beaucoup son prénom, et je crois que c’est resté, tout simplement.
Mais au-delà de cela, ce qui nous intéressait vraiment, c’est l’idée d’un double voyage : on utilise le déplacement géographique comme prétexte pour raconter un véritable parcours intérieur, un cheminement psychique. C’est dans la tête d’Elsie que tout se joue.
Bernadou : Il s’agit véritablement d’une quête initiatique. Elsie se perd dans la forêt pour, en quelque sorte, mieux se retrouver. À un moment du récit, la jungle semble se mettre à vibrer, elle devient une matérialisation de son inconscient.
Il y a aussi cette idée que, peu à peu, sa mémoire refait surface, et qu’en retrouvant ces fragments oubliés, elle reconquiert une forme de liberté. Le récit, qui commence de manière assez réaliste, glisse progressivement vers un univers plus onirique, plus fantasmagorique — avec, parfois, une certaine inquiétude qui affleure.
Pedrosa : C’est vrai que la bascule entre le monde réel et l’univers intérieur d’Elsie — fait de souvenirs et d’imaginaire — se fait de manière très progressive. On y entre presque sans s’en rendre compte, comme si le récit glissait subtilement dans cette autre dimension.
Bernadou : Cette bascule se joue aussi beaucoup à travers le travail de la couleur, qui accompagne et renforce cette transition vers l’univers intérieur d’Elsie.
On a parlé un peu du dessin tout à l’heure, j’aimerais revenir dessus. Vous avez parlé un peu de votre technique. Vous utilisez quel type de papier, comment vous procédez, comment vous travaillez concrètement vos planches ?
Bernadou : Cette bascule se joue aussi beaucoup à travers le travail de la couleur, qui accompagne et renforce cette transition vers l’univers intérieur d’Elsie.
Pourriez-vous nous en dire plus sur votre approche technique, notamment en ce qui concerne les matériaux et supports que vous utilisez ?
Bernadou : Très bien, je passe en mode geek ! Au début de l’album, j’ai travaillé sur du papier aquarelle Canson Montval, qui est très encollé. C’est un papier assez tolérant : en cas d’erreur, un simple coup de sopalin suffisait à corriger. Mais je ne maîtrisais pas vraiment les effets, alors j’ai décidé de passer au papier Arches — la « Rolls-Royce » des papiers aquarelle. Et là, c’était une révélation.
Concernant le processus créatif, il est assez long. Je commence par réaliser mes esquisses sur ordinateur, que j’imprime ensuite. Je les place sur une table lumineuse, avec par-dessus le papier aquarelle, et je redessine au crayon.
Ensuite, je prépare le papier : je le mouille, puis je le tends sur une planche en bois en le scotchant soigneusement. Cela permet au papier de se détendre et de ne plus bouger du tout. Une fois fixé, je peux travailler librement, avec une grande latitude. Je peux mouiller toute la feuille, jouer avec les pigments, laisser la couleur se diffuser lentement… C’est ce que j’ai adoré dans ce projet : cette liberté et ce temps de travail offerts par la matière elle-même.
En effet, on peut observer le résultat sur certaines pages.
Bernadou : Oui, exactement. Ce que j’ai adoré dans ce projet, c’est d’avoir pu travailler à contre-courant du rythme habituel de la bande dessinée. C’est un métier où l’on nous pousse souvent à aller vite, à produire beaucoup. Là, au contraire, j’avais envie d’un temps long, d’un rapport plus lent et organique à la création.
C’était aussi le temps de la matière. Quand je peins, je commence toujours par le fond : je mouille toute la page, je pose des couleurs — du bleu, du rose — et j’observe ce qui se passe. Il y a une forme d’imprévisibilité liée à l’humidité, à la température ambiante, à l’environnement dans lequel je travaille. Parfois, je guide la couleur avec le pinceau, mais il arrive aussi que je m’absente un moment, et à mon retour, la matière ait « fait son chemin » toute seule. C’est ce dialogue avec le support qui m’a vraiment enthousiasmée.
Lorsque vous dessinez, laissez-vous une part à l’instinct, au lâcher-prise, ou tout est-il précisément anticipé en amont ?
Bernadou : Oui, il y a effectivement une part d’instinct dans ma façon de travailler, surtout sur les grandes pages. Mon rapport à l’image y est très différent de celui que j’ai en travaillant sur ordinateur. Là, je ne peux pas revenir en arrière facilement, donc le niveau de concentration est très élevé. Cela me plonge dans un état particulier — pas tout à fait de transe, mais quelque chose d’intermédiaire — mêlé parfois à du stress, car une erreur peut être définitive.
Je n’utilise pas d’encrage classique : tout est visible, y compris les fonds. Souvent, je me dis que ce que je fais ne correspond pas exactement à ce que j’avais en tête — il y a toujours un écart entre la projection mentale et ce qui se produit réellement. Mais à un moment, il faut accepter que l’image est figée, qu’elle est terminée.
Je peins tout au pinceau, notamment les visages avec un pinceau ultra-fin, ce qui me donne une grande liberté, mais demande aussi beaucoup de précision. Ce processus, lent et très matériel, a ralenti mon rythme de travail. Il s’est transformé en une sorte de rituel, proche de celui d’un artisan, avec de nombreuses étapes. J’ai adoré cette dimension, même si je ne suis pas certaine que ce soit tenable sur le long terme, à l’échelle d’une carrière.
Combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser cet album, de la première esquisse à la finalisation ?
Bernadou : En temps effectif, c’est difficile à quantifier précisément, mais j’ai commencé à travailler sur Elsie A. il y a environ cinq ans. À l’époque, je menais en parallèle une série jeunesse chez Bayard, Tilda sur les toits, qui me prenait l’équivalent d’un mi-temps. C’était un travail très différent, avec un dessin à la plume, plus cartoon et humoristique, alors qu’Elsie A. nécessitait une approche plus onirique et technique.
À un moment, j’ai pris conscience que ce projet me tenait profondément à cœur, et que je ne pouvais plus le traiter par intermittence. Je me souviens d’un déclic, sur l’autoroute — je venais d’avoir 40 ans — où je me suis dit que je devais faire un choix. J’ai donc pris la décision, un peu risquée, d’arrêter la série jeunesse, qui représentait pourtant une sécurité financière. Et puis, entre-temps, j’ai aussi eu un enfant. Tout cela a évidemment rallongé le processus.
Cyril, vous avez débuté dans l’animation avant de vous consacrer à la bande dessinée, où vous avez construit votre carrière. Quelles différences percevez-vous entre ces deux univers, celui du dessin animé et celui de la BD ? Et qu’est-ce que le travail d’auteur de bande dessinée vous apporte sur le plan artistique ou personnel ?
Pedrosa : Ce que m’apporte la bande dessinée, c’est avant tout une grande liberté de création. Bien sûr, faire un livre n’est jamais simple, et se faire publier non plus. Mais les obstacles restent bien moindres que ceux que l’on rencontre lorsqu’on veut, par exemple, réaliser un long-métrage d’animation.
Même si vivre de la BD peut être difficile, on a malgré tout la possibilité de s’exprimer, de créer et de faire exister des livres relativement facilement. Il suffit de convaincre un éditeur ou une éditrice, et une fois ce cap franchi, on peut se mettre immédiatement au travail : raconter son histoire, la dessiner, et un an plus tard, le livre peut être en librairie.
Ensuite, qu’il rencontre ou non son public, c’est une autre question. Mais la bande dessinée reste un médium d’expression extrêmement puissant, justement parce que les enjeux financiers y sont moindres, et que cela ouvre un espace de liberté rare.
Bernadou : C’est aussi parce que nous ne sommes pas très bien rémunérés… Ce n’est pas une plaisanterie, c’est une réalité.
Pedrosa : Pour qu’un livre trouve son équilibre économique, il n’est pas nécessaire de réunir des centaines de milliers de lecteurs. Cela permet de conserver une certaine singularité, une liberté de ton. La BD offre une grande diversité de langages et de formes narratives, bien plus que dans d’autres médiums comme le cinéma. Certes, il existe des cinéastes qui explorent des voies originales, mais globalement, le cinéma reste un univers plus formaté — même s’il continue de produire de nombreux films passionnants.
Ce que j’apprécie dans le cinéma d’animation, c’est avant tout le travail en équipe. On collabore avec des artistes incroyablement talentueux. Et, contrairement au cinéma « traditionnel » où l’ego peut parfois prendre beaucoup de place, l’animation reste un milieu plus discret, sans vedettariat. Il n’y a pas de « stars » dans ce domaine, ce qui rend les échanges plus simples et le travail plus fluide. Il y a une vraie addition des talents, au service d’un projet collectif.
Par ailleurs, le cinéma possède une puissance émotionnelle que la bande dessinée atteint plus difficilement. Il y a quelque chose de très immersif : les voix, la musique, le jeu des acteurs créent une expérience sensorielle forte, immédiate.
Ce sont donc deux modes d’expression très différents, avec des temporalités tout aussi distinctes. Réaliser un album de BD peut être long, mais faire un film — de l’idée initiale à sa concrétisation — peut prendre sept ou huit ans, voire davantage. J’aime ces deux pratiques, car elles se complètent et nourrissent l’une l’autre.
Quels sont vos prochains projets ?
Bernadou : J’ai actuellement deux projets en cours, tous deux initiés il y a longtemps. Le premier est directement lié à Elsie A. par son ambiance. Il s’agit d’un carnet de voyage commencé en Équateur, lors d’une résidence organisée par le réseau des Alliances Françaises. Ce séjour m’a profondément marquée — j’ai beaucoup dessiné, avec une sorte de frénésie créative. J’aimerais aujourd’hui reprendre ce matériau pour en faire un ouvrage à mi-chemin entre le carnet de voyage et l’autofiction. Il faut dire que le voyage s’est terminé sur une forme de crise mystique… ce qui me semble parfait pour nourrir un récit.
Le second projet s’intitule Hystéria, un personnage que j’avais créé il y a plusieurs années pour la revue Professeur Cyclope. C’est une figure complètement déjantée : un petit personnage hystérique, nymphomane, en couple avec une limace. C’est très absurde, un humour assez radical — disons « à la tronçonneuse ». J’ai recommencé à travailler dessus récemment, et une éditrice s’y intéresse. Ce serait un recueil d’histoires courtes, à la fois narratives et très décalées. J’ai plein d’idées étranges et drôles à explorer dans ce registre.
Et vous, Cyril ?
Pedrosa : J’ai actuellement deux projets en cours, l’un en bande dessinée, l’autre en animation.
Côté BD, je termine un livre réalisé en collaboration avec le mangaka japonais Taiyō Matsumoto, l’auteur notamment de Amer Béton et Ping-Pong. C’est un projet un peu particulier, structuré comme deux récits en un seul volume. J’y raconte l’histoire d’un marin portugais échoué sur un archipel japonais au XVIe siècle, tandis que Matsumoto développe, de son côté, le point de vue d’un Japonais vivant sur cette île et assistant à l’arrivée de cet étranger. On raconte donc la même histoire, mais à travers deux regards distincts. Le livre devrait paraître l’année prochaine.
En parallèle, je travaille depuis un certain temps sur un projet de long-métrage d’animation intitulé La Longue Nuit, produit par Mio Productions. Nous espérons terminer la phase de développement d’ici le printemps prochain. Viendra ensuite la phase de recherche de financements, avec l’objectif — si tout se passe bien — de démarrer la production dans environ deux ans.
FIN.
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En médaillon : Cyril Pedrosa et Karine Bernadou
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Elsie A. - Par Cyril Pedrosa, Roxanne Moreil & Karine Bernadou - éditions Dargaud. Sortie le 16 mai 2025. 240 x 320 mm. 120 pages, couleur. 25,00 €.
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