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Favori de la rédaction
6 septembre 2025
Pour qui a lu La Galère noire et surtout Au-delà des ombres, le nom de Shaniah ravive un souvenir puissant. Cette jeune fille au visage constellé de taches de rousseur, éprise du « Fils des Étoiles », a laissé une empreinte tragique dans la saga. Rejetée par Thorgal, qu’elle espérait séduire, elle provoque par jalousie une série de malheurs, avant de se racheter en l’accompagnant dans une quête insensée : remonter le fil d’une rivière qui s’avère être celui du Temps lui-même. Ensemble, ils traversent les âges de l’humanité à rebours, jusqu’au Néant primordial – ce Ginnungagap des mythes nordiques, gouffre originel où naquit le monde. Cette séquence d’une puissance rare, entre vertige métaphysique et poésie mythologique, a marqué toute une génération de lecteurs.
Mais la conclusion est encore plus poignante : face à la Mort, Thorgal et Shaniah doivent sacrifier une vie pour sauver Aaricia. Thorgal s’y refuse, mais Shaniah choisit de porter le fardeau et tire une flèche au hasard. En coupant le fil de vie, elle découvre qu’elle a scellé son propre destin. L’ultime geste d’amour d’une adolescente condamnée à disparaître, laissant Thorgal dans une douleur muette.
C’est ce fantôme que convoque aujourd’hui La Cité mouvante. Car dans ce nouveau récit, Thorgal croit reconnaître Shaniah, vivante. Vision ou réalité ? C’est là que s’ouvre la brèche narrative de ce cinquième opus de Thorgal Saga.
Prokletà, la ville qui ne dort jamais au même endroit
Afin de préserver les siens du destin funeste qui s’acharne sur lui, Thorgal a choisi de quitter sa famille. Durant son exil, il sauve une jeune femme attaquée par des brigands. Sa surprise est totale lorsqu’il croit reconnaître Shaniah. Mais celle-ci s’enfuit avant qu’il n’ait le temps de vérifier son identité. La piste de Shaniah conduit Thorgal jusqu’aux portes de Prokletà, la Cité Mouvante, où il espère retrouver la jeune femme qu’il pensait disparue à jamais. Mais le piège se referme sur lui : chaque nuit, la ville change d’emplacement, condamnant ses habitants à un exil perpétuel, prisonniers d’un labyrinthe sans issue. Thorgal doit survivre parmi une population recluse de damnés et de fanatiques, tous soumis à l’impitoyable Empereur qui règne sur cette cité insaisissable.
Pendant ce temps, Aaricia et Jolan font eux aussi une rencontre troublante, surgie des souvenirs les plus enfouis de la mère de famille…
Entre fidélité et réinvention
Si l’univers de Thorgal reste imposant, les auteurs parviennent à y injecter leur propre sensibilité. Le trait de Mohamed Aouamri colle parfaitement à l’univers du « Fils des Étoiles », tout en apportant un souffle visuel nouveau. On sent chez lui un bagage graphique considérable, nourri de ses influences — de Frank Frazetta, « Bible » de ses années estudiantines, à Neal Adams et John Buscema, piliers de l’âge d’or américain, sans oublier Régis Loisel avec qui il a collaboré sur La Quête de l’Oiseau du Temps. Cette diversité irrigue son dessin, à la fois instinctif et organique, où l’on perçoit la sueur, la poussière, les corps vivants et imparfaits, jamais figés.
Ce style donne à Prokletà, la Cité mouvante, une texture charnelle et réaliste : les pierres semblent respirer, les foules grouillent de vie, et les personnages dégagent une vérité qui dépasse la simple imitation de Rosinski. Là où Grzegorz Rosiński travaillait dans une veine plus picturale et dramatique, jouant sur les contrastes de lumière et la monumentalité des compositions, Aouamri privilégie un rendu plus organique, presque tactile, qui ancre les personnages dans une matérialité brute. Il aime dessiner des corps qui transpirent, des visages marqués, des décors traversés par la poussière et la sueur.
De son côté, Antoine Ozanam construit un récit qui mêle l’action et l’intime avec finesse. En réintroduisant Shaniah, il joue sur la mémoire affective du lecteur tout en interrogeant le poids du passé sur Thorgal. Son écriture se distingue par un sens du rythme qui alterne moments d’errance, dialogues tendus et éclats de violence. Mais surtout, il parvient à conserver l’humanité du héros, en l’ancrant dans une mélancolie profonde : Thorgal n’est pas seulement un guerrier légendaire, il est aussi un homme accablé par les dieux et hanté par ses fantômes.
Aouamri aurait sans doute pu reprendre la série-mère, tant sa capacité à conjuguer authenticité et souffle épique se rapproche de l’esprit originel. Mais sa singularité réside ailleurs : dans ce mélange d’hommage et d’instinct, qui fait de La Cité mouvante un album fidèle et en même temps singulier, habité d’une vraie personnalité graphique.
Une parenthèse dans la grande fresque
Située entre La Gardienne des clés (T. 17) et L’Épée-soleil (T. 18) de la série-mère, La Cité mouvante s’inscrit dans cette période où Jolan est déjà un garçonnet de 7-8 ans et Louve un bébé. Ce moment de bascule, entre vie familiale et errance forcée, se prête idéalement à l’intrigue développée ici : un Thorgal qui cherche à protéger les siens en s’exilant, mais qui se retrouve à nouveau rattrapé par les spectres de son passé.
Une promesse tenue
En refermant La Cité mouvante, le lecteur retrouve ce qu’il attend d’un Thorgal : une grande aventure nourrie d’émotion, d’héroïsme et de mélancolie. Mais il découvre aussi une partition nouvelle, jouée par deux auteurs qui, à force de sincérité et de passion, ont su donner chair à leur rêve de gamins lecteurs.
Surtout, cet album réactive l’une des séquences les plus vertigineuses de la saga : la traversée du Temps jusqu’au Néant originel dans Au-delà des ombres, et l’ultime sacrifice de Shaniah. En réintroduisant ce personnage disparu, La Cité mouvante rappelle que, dans l’univers de Thorgal, la frontière entre mémoire, mythe et réalité reste toujours fragile. Une preuve supplémentaire qu’un héros qui traverse les âges peut, lui aussi, être hanté par ses ombres — et que ces ombres, paradoxalement, le maintiennent vivant dans l’imaginaire des lecteurs.
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Thorgal Saga : La Cité mouvante - Par Antoine Ozanam et Mohamed Aouamri - Editions du Lombard
À lire sur ActuaBD.com :
Mohamed Aouamri :
Thorgal Saga T. 5 : La Cité mouvante - Par Antoine Ozanam, Mohamed Aouamri & Bruno Tatti, éditions Le Lombard. Album paru le 12 septembre 2025. 88 pages, 241 x 318 mm. 22,95 euros.
Thorgal Saga T. 5 : La Cité mouvante (Édition Prestige) - Par Antoine Ozanam & Mohamed Aouamri, éditions Le Lombard. Album paru le 5 septembre 2025. 96 pages, 272 x 348 mm. 35,90 euros.
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