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Pas mal
12 septembre 2026
Peut-être avons-nous mérité ces cendres. Peut-être cette désolation qui guette à l’horizon est-elle notre dîme pour n’en avoir fait qu’à notre tête pendant des siècles et des siècles (amen). Sans tomber dans le nihilisme brutal de La Route, ce premier tome dépeint tout de même un avenir plutôt funèbre : un événement d’une telle malveillance a déchiré l’Éther, laissant s’échapper un cortège de forces malfaisantes.
Dès l’ouverture, tout semble déjà en train de s’enflammer : Lucy, notre héroïne, clope au bec, embrasse de toute sa hauteur Montmartre, nimbé par la lumière saignante d’un coucher de soleil dont on peine à savoir s’il se relèvera demain. Et pendant que les bâtiments brûlent sans discontinuer, parfois sans même avoir besoin de combustible, le côté obscur se déchaîne.
Pour dresser la carte de cette géographie volcanique, Corbeyran expérimente un nouveau vocabulaire, nécessaire à cette nouvelle réalité. Les « fantômes » prennent le nom d’« incarnés », tandis que les quelques corps de métier qui émaillent le texte prennent maintes autres formes. Cette jolie intuition, qui est le lot de toute saga voulant un minimum se démarquer de ses pairs, n’est hélas pas poussée outre mesure et reste à l’état d’ébauche.
Lucy, sorte d’exorciste-secouriste, possède ainsi le don d’aspirer les ectoplasmes infernaux qui rongent les âmes des siens. À ses côtés, Stan et Marc complètent cette galerie de survivants aux pouvoirs aussi mystérieux que providentiels.
L’ouverture prend le temps de poser ses pions et de nous faire faire un tour de l’échiquier. Factions, pouvoirs, croyances et survivants se mettent progressivement en place. Marc, autrefois liseur de bonne aventure, a vu ses pouvoirs se décupler avec la tragédie et se révèle désormais capable de maîtriser un possédé. Quant aux forces de l’ordre et à la médecine, elles sont désormais aussi démunies les unes que l’autre. L’équilibre des forces a été redistribué et chacun doit apprendre à composer avec ce nouveau monde.
Le fléau aurait pu réunir les gens, les aider à s’entraider, effacer les clivages politiques ; or, il n’a fait que renforcer leur méfiance. On se replie sur soi, sur sa communauté, on redoute l’autre comme la peste. Une mécanique malheureuse et familière qui vient toutefois nourrir aussi bien l’intrigue que son propos : l’enfer, c’est les autres.
Du reste, l’auteur plonge à pleines mains dans la grande marmite ésotérique. Sous les catacombes d’un musée en proie aux flammes, on trouve un Negromus, sorte d’almanach démonologique, un ouvrage précieux que chacun cherche à s’arracher pour accroître son pouvoir ou tenter d’endiguer la désolation ; sur le toit de Notre-Dame, on discute avec un rejeton de Lucifer de la condition humaine ; et, dans les stations de métro inondées, un diablotin nous guide sous la menace d’un pacte scellé dans la bave.
De toute évidence, les intentions sont bonnes, tout comme les ingrédients utilisés. Cependant, toute cette tambouille peine à sortir des sentiers battus pour s’enfoncer dans sa propre forêt. Largement éprouvée, l’histoire tient moins de la coolitude d’un Hellblazer ou du fourre-tout pulp d’Hellboy que d’une énième histoire de survie à la sauce zombie.
Reste que ça se lit sans effort. Le découpage est classique et limpide ; les images, servies par le talent d’Alex Lins, réussissent à imprimer la rétine ; quant au scénario, il maîtrise suffisamment les rouages narratifs pour maintenir le rythme. Certes, les personnages restent en grande partie caricaturaux, mais ils sont suffisamment attachants et dotés d’une réelle répartie pour élever l’album au niveau d’une petite tête de gondole.
Ce qui manque encore, c’est surtout la toile de fond, qui s’élargira à n’en pas douter dans les prochains volumes afin d’ouvrir une fenêtre sur les révélations entourant les pères de Lucy et de Marc, un démon et un sorcier dont les chemins seront amenés à se croiser au carrefour du Pandémonium.
Pensez à enfiler des gants : l’album crépite et pourrait bien vous laisser quelques cloques au bout des doigts.
Par Sévan DUDOGNON
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